Télérama et ses étranges pratiques éditoriales sur un hors-série sur les Dogon

Publié le par dan29000

 

 

Des chercheurs contre les pratiques éditoriales de Télérama

Par Anne Doquet, Isaïe Dougnon, Denis Douyon, Éric Jolly et Polly Richards. Anthropologues, nous avons été contactés par Télérama en janvier 2011 afin de contribuer à un hors-série sur les Dogon, sorti en kiosque le 1er avril. 

Abusé par la bonne réputation de ce magazine et soucieux de faire partager nos recherches, chacun de nous a accepté d’écrire un papier sur un thème précis, choisi en accord avec Télérama. Mis en confiance par la conceptrice de ce numéro, nous avons même fourni, au gré des demandes et indépendamment de nos articles, des informations, des documents ou des contacts. Malheureusement, la « collaboration » s’est avérée à sens unique et le résultat final est loin de répondre à nos attentes. Pire, nous avons tous la désagréable impression d’avoir été manipulés.
    Alors que nous avions respecté les exigences éditoriales de Télérama en apportant les modifications qui nous étaient suggérées, nos papiers ont été au final, soit supprimés sans même que l’auteur en ait été averti, soit remanié à notre insu avec des coupes sauvages, des ajouts, des fusions et des transformations intempestives qui ont changé le sens de notre propos en introduisant des informations erronées ou incompréhensibles. Illégales, de telles pratiques éditoriales sont indignes d’un journal sérieux et sont d’autant plus scandaleuses qu’il ne s’agit pas d’un cafouillage involontaire et isolé mais d’une règle clandestine appliquée à tous les contributeurs, mis ainsi devant le fait accompli après avoir réclamé en vain leurs épreuves.
    Mais le plus stupéfiant peut-être est l’explication mensongère fournie d’emblée par Télérama pour justifier cette transgression des usages et cette rupture de leurs engagements. Le numéro aurait été victime de « problèmes techniques » concernant les PDF. Cette explication invraisemblable est effectivement éclairante : elle montre que Télérama prend vraiment les chercheurs pour des imbéciles. Si ce magazine était incapable de nous transmettre notre texte en mode image, pourquoi ne pas l’avoir envoyé dans une version Word ? La raison avancée manquait à ce point de crédibilité que, dans un courriel adressé à Anne Doquet, la responsable de ce numéro finira par concéder à demi-mot que les auteurs des hors-séries n’ont pas accès aux épreuves, selon une règle établie par le directeur (mais soigneusement dissimulée aux contributeurs). Rassurante, elle ajoute toutefois que le secrétaire de rédaction « est respectueux des textes », sans pour autant permettre à l’auteur d’en juger sur pièce. Examinons justement, à partir d’exemples concrets, la façon dont Télérama a respecté nos textes.
La confiscation de la parole dogon : embobinage, broderie et retouche
    Pour aller crescendo, commençons par l’article qui a été le moins retouché, en l’occurrence celui de Denis Douyon, ethnolinguiste dogon. Il est vrai que le secrétaire de rédaction pouvait difficilement modifier les contes, les mythes, les chants ou les devises dogon présentés dans ce texte, mais il est parvenu malgré tout à fusionner deux chants de circoncision et, plus grave, a supprimé la référence à l’ouvrage dont sont tirés les trois épisodes mythiques reproduits sur une cinquantaine de lignes. Privé de cette précision bibliographique, le lecteur ignore par conséquent qu’il s’agit d’extraits du livre d’Éric Jolly et Nouhoum Guindo, Le pouvoir en miettes, édité par Classiques africains en 2003. Dans ce hors-série, l’absence de respect pour les auteurs s’étend donc aux citations, avec le risque de faire peser sur le signataire de l’article un injuste soupçon de plagiat. En effet, qui peut imaginer que l’auteur n’est en rien responsable des erreurs ou omissions qui émaillent son texte ?
    Relativement épargné au niveau de son contenu, le texte de Denis Douyon n’en est pas moins détourné de façon scandaleuse à travers l’intitulé et le chapeau éditorial imposés à l’auteur, sans concertation. En effet, le titre — « Quand file la parole » — et les quelques lignes d’introduction s’inspirent des travaux antérieurs de deux ethnologues français pour souligner exclusivement le lien symbolique entre parole et tissage, alors que le texte qui suit n’évoque à aucun moment une telle association. De l’unique contributeur dogon, Télérama ne retient donc que ce qu’il n’a pas dit en plaquant sur son travail des analyses occidentales relativement anciennes, puisées de toute évidence dans le dossier de presse de l’exposition du quai Branly. Quel culot et quel manque de considération pour le travail des chercheurs maliens ! Cet irrespect se prolonge d’ailleurs au moment de la présentation de Denis Douyon, privé de son titre de maître de conférence et de la référence à son dernier livre, contrairement à l’auteur français de l’article précédent. Un second anthropologue dogon, Isaïe Dougnon, a subi un traitement encore plus radical et tout aussi choquant : Télérama a « oublié » de le prévenir que son article inédit sur la modernité dogon avait été exclu au dernier moment au profit, semble-t-il, d’extraits de publications d’auteurs français. Faut-il comprendre que les chercheurs dogon ne sont, pour Télérama, que des membres d’un « peuple mythique » exhibés dans les musées et les magazines occidentaux tout en étant prisonniers des regards et des discours étrangers que l’on porte sur eux ?
 
Bas les masques ! La mascarade de la vulgarisation
    Que signifie l’expression « debout les masques ! » choisie par Télérama pour servir de titre à l’article d’Anne Doquet sur les festivals de masques dogon ? Avec l’auteure, nous avons tous cherché d’éventuels jeux de mots ou références qui nous auraient échappé, avant de nous rendre à l’évidence : cette formule ne veut strictement rien dire, mais était sans doute suffisamment percutante pour faire le bonheur de Télérama, contrairement à l’intitulé initial (« les masques entre rituel et tourisme »). Un peu plus loin dans le texte, le titre intermédiaire « dans la maison du mort » n’a pas davantage de sens puisque les rites décrits se déroulent à l’extérieur. De tels exemples montrent que Télérama, sous couvert de vulgarisation scientifique, s’autorise à écrire n’importe quoi à condition de dissimuler la légèreté de son propos derrière des formules chocs, de superbes illustrations, des graphies originales, une imagination débordante et la caution involontaire de chercheurs. Pire, on peut se demander s’il ne s’agit pas là de sa conception de la vulgarisation…
    « Approche trop pointue » et « écriture trop scientifique » : c’est en ces termes que Télérama jugeait la première version du papier d’Anne Doquet, en réclamant à la place « de la chair, des détails, de l’ambiance ». L’auteure a donc remanié son texte en ce sens tout en maintenant son exigence de rigueur scientifique. Au cours d’un échange téléphonique, Télérama lui garantissait d’ailleurs que les quelques modifications envisagées lui seraient d’abord soumises. Or Anne Doquet n’a jamais reçu cette version finale qui a été réécrite par Télérama en y introduisant informations erronées et raccourcis abusifs. Parmi les inventions de la rédaction, on peut citer le festival de Dourou (qui n’a jamais existé) ou encore la maison de Griaule à Sangha (purement légendaire). Dans le texte ou en introduction, Télérama a aussi ajouté des formules qui trahissent la pensée de l’auteure, par exemple l’expression « "vraies" danses rituelles ». Enfin, la suppression d’un passage nuançant l’opposition entre danses rituelles et touristiques a rendu incompréhensible la conclusion sur l’importance du tourisme dans la construction de l’identité dogon. Quant aux photographies d’illustration, Télérama n’a sélectionné que des sorties de masques pour les touristes, mais sans touristes visibles, à l’exception d’une minuscule « vignette » reléguée dans le coin inférieur d’une page. Difficile d’être plus discret ! En dépit du thème abordé, Télérama rechigne, semble-t-il, à montrer l’envers du décor ou du rêve ; il préfère les titres et les images spectaculaires.
 
Lissage des textes ou censure ? Télérama au secours du quai Branly
    Si le papier de Polly Richards a la chance inouïe d’avoir un titre compréhensible, il a subi, comme les autres, plusieurs types de modifications arbitraires. Quatre ou cinq références bibliographiques ont ainsi été supprimées, tandis que d’autres étaient maintenues, sans doute parce que Télérama s’estimait plus compétent que l’auteure pour faire le tri entre les publications mentionnées. Par ailleurs, en fin d’article, la future exposition de Polly Richards a été rebaptisé « carnaval [sic] dogon contemporain » après une traduction extravagante. Mais le plus gênant peut-être est la disparition, sur l’ensemble du texte, de trois phrases qui, comme par hasard, avaient toutes une dimension critique vis-à-vis de l’exposition dogon du quai Branly. L’une d’entre elles correspondait pourtant au style percutant dont Télérama raffole ; elle disait en substance qu’il était temps désormais que le musée du quai Branly cesse de s’en tenir à une vision figée, surannée et coloniale de l’art dogon. Manifestement, cette critique un peu plus cinglante que d’autres a effrayé Télérama, qui l’a tout simplement gommée sans en aviser l’auteure. Ce hors-série refuse en effet de s’attaquer à une exposition qu’il contribue à promouvoir, notamment par le choix de son titre, mais cela ne l’autorise pas à censurer le point de vue exprimé par l’un de ses auteurs.
 
« Dilution de sens » : la « marque d’une époque » ou la griffe de Télérama ?
    Achevons cette « revue de presse » avec le papier d’Éric Jolly, rendu dans les délais et avec un « calibrage parfait » selon la propre expression de la responsable du hors-série. Un mois après avoir effectué les quelques corrections demandées, l’auteur découvre que son texte, dont on vantait la taille irréprochable, a été amputé d’environ deux cents mots, sans aucune justification, avec pour conséquence un appauvrissement de sens, des raccourcis maladroits et des contresens inattendus. En voici quelques exemples.
    En fusionnant le début et la fin d’un paragraphe, Télérama fait dire à Éric Jolly que les artistes et les publicitaires occidentaux se servent de l’image du masque kanaga « pour symboliser la culture dogon, notamment sur la couverture de leurs livres », alors que l’auteur parlait des logos de certaines entreprises et des productions plastiques des artistes, et en aucun cas de leurs hypothétiques livres. En outre, leur utilisation du kanaga ne vise pas à « symboliser la culture dogon » mais à évoquer, à travers un signe dogon, le rêve, l’exotisme ou un « monde chargé de spiritualité et de secrets », comme l’expliquait le texte initial indûment coupé. Plus loin, une phrase à demi amputée introduit une grossière erreur en affirmant que, dans les zones touristiques, la plupart des abris togu-na sont construits uniquement pour les visiteurs étrangers.
    Autre raccourci fautif : la théorie de Janheinz Jahn aurait fait connaître les Dogon dans les cercles afro-américains d’avant-garde, alors qu’à de rares exceptions près, ces milieux militants ne savent rien des Dogon même s’ils leur empruntent tel ou tel symbole. Cette erreur d’interprétation brouille d’ailleurs l’ensemble de la démonstration de l’auteur en laissant entendre que la culture dogon se diffuse à l’échelle mondiale dans différentes communautés, alors que seules quelques emblèmes dogon circulent au niveau planétaire en étant réinvestis de nouvelles significations à chaque réappropriation. Contrairement à la formule employée dans le chapeau introductif, il ne s’agit donc pas d’une « dilution de sens », mais au contraire de réinterprétations multiples et d’empilements de sens.
    Examinons maintenant le titre dicté par Télérama : « Kanaga sans frontière ». S’il n’est pas totalement hors sujet, il n’en est pas moins réducteur. Alors que l’article analyse quatre symboles d’une world culture dogon qui circule et se construit à l’échelle planétaire, cet intitulé n’en retient qu’un seul, le plus médiatique : le masque ou le signe kanaga. Inconsciemment, Télérama exemplifie ainsi le phénomène décrit par l’auteur : imitant les groupes occidentaux cités en exemple, il isole et exploite le symbole culturel dogon qui lui convient le mieux (et qui ressemble d’ailleurs à la graphie marquant la fin de chaque article). Un tel choix lui permet d’illustrer l’article par treize photographies se rapportant toutes, sauf une, au kanaga, en dépit de l’insistance de l’auteur pour que l’iconographe sélectionne, parmi les documents communiqués, quelques exemples des autres emblèmes présentés dans le texte. Au final, le lecteur est donc privé d’images sur la récupération touristique ou politique des abris togu-na ou des anciens chefs appelés hogon. Rien, par exemple, sur le faux hogon de Endé, sur le togu-na de Jacques Chirac ou sur ceux servant d’échoppes touristiques. Pourquoi une telle lacune ? Comme l’avouait l’iconographe, jointe par téléphone, Télérama se refuse à mettre en images une culture factice, sans doute parce qu’il est plus rentable, visuellement, de vendre du rêve que de dévoiler sa fabrication ou sa mise en scène.
 
Télérama, inventeur du pseudo universel
    Pour le papier d’Éric Jolly, Télérama avait une dernière surprise en réserve. Quelques jours après le bouclage du numéro, lorsque l’auteur découvre l’étendue des modifications apportées à son article, il exige en vain des corrections ou à défaut un errata. Faute de mieux, il accepte alors que son nom soit remplacé in extremis par un pseudonyme : cette solution, sans être satisfaisante, lui permettait au moins de ne pas cautionner, par son nom ou celui de son institution, des pratiques incompatibles avec l’éthique de la recherche. Il n’imaginait pas que Télérama lui attribuerait pour pseudo un nom bien réel, en l’occurrence Dominique Fleurmont qui a dirigé aux éditions GéoBook des guides de voyages incluant le pays dogon. Et pour ajouter un peu plus à la confusion, ce même pseudo à été donné à un autre contributeur, Aurélien Gaborit, responsable des collections au musée du quai Branly. Décidément, Télérama se surpasse et tout lecteur attentif aura beaucoup de mal à comprendre pourquoi Dominique Fleurmont a écrit dans le même hors-série deux articles aux contenus quasiment opposés, en particulier à propos du fameux masque kanaga.

Que retenir de cette énième rencontre ratée entre anthropologues et presse grand public ? Notre protestation collective ne vise pas à réclamer le monopole du discours sur les Dogon. Au contraire, comme n’importe quelle réalité sociale complexe et mouvante, la société dogon ne peut être appréhendée dans sa diversité et son dynamisme qu’en croisant les points de vue, les témoignages et les études les plus variés, à condition toutefois d’avoir une ligne éditoriale claire et de respecter l’intégrité et la spécificité de chaque discours. Pris dans la frénésie mercantile et médiatique déclenchée par l’exposition dogon du quai Branly, Télérama a fait le choix inverse en déformant nos propos, en brouillant nos analyses, en détournant nos images et en mettant exactement sur le même plan des papiers de nature et de contenus très différents. Il est d’ailleurs significatif que, dans la bibliographie proposée à la fin du magazine, les publications des anthropologues soient regroupées avec les récits de voyage, sans aucune discrimination. Le résultat est un patchwork sans cohérence où les clichés et leur dénonciation s’entremêlent sans cesse, comme l’« édito » semble le reconnaître à demi-mot. D’ailleurs, le titre de ce hors-série en est une bonne illustration : Dogon. Le peuple mythique du Mali au musée du quai Branly. Manifestement, Télérama n’a pas conscience du caractère choquant de cet intitulé qui, en outre, est en décalage par rapport à son contenu. Après avoir été exhibé à l’exposition coloniale de 1931, le peuple dogon serait donc exposé au quai Branly dans les vitrines d’un musée occidental ?
Notre appel à un respect du travail des chercheurs sera-t-il finalement entendu ou même compris par Télérama alors que ses responsables, en guise de réaction à notre mécontentement, feignaient l’étonnement et vantaient la « beauté » finale de nos papiers respectifs ? Or, produire des articles qui ressemblent à des œuvres d’art, accéder à une notoriété médiatique, servir de faire valoir à Télérama ou gagner le prix d’une pige n’a jamais été notre ambition (comme le suggère d’ailleurs le refus par quatre d’entre nous de toute rémunération). Nous voulions simplement profiter de cette tribune pour apporter des informations et des éclairages inédits, sans jamais nous douter que de multiples erreurs, approximations et clichés seraient introduits dans nos textes. Mais si Télérama veut restaurer sa crédibilité et solliciter le concours de nouveaux chercheurs, il lui faudra abandonner de telles pratiques.

Anne Doquet, chargée de recherche à l’IRD (laboratoire du CEA) ;
Isaïe Dougnon, maître de conférence à l’Université de Bamako ;
Denis Douyon, maître de conférence à l’École Normale Supérieure de Bamako ;
Éric Jolly, chargé de recherche au CNRS (laboratoire du CEMAf) ;
Polly Richards, docteur en art et archéologie (SOAS, Université de Londres).
Source  / MEDIAPART

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