Toulouse : le retour de Jean-Marc Rouillan, entretien avec un militant

Publié le par dan29000

Jean-Marc Rouillan de retour à Toulouse après les années de braise

 

 

 

 

Rouillan 1SOCIETE. Après trente-huit années d’absence dont près d’un quart de siècle passé en prison, l’écrivain et ex-activiste d'Action Directe Jean-Marc Rouillan arpente à nouveau les rues toulousaines. En liberté conditionnelle depuis le mois de mai 2012, il n’est cependant pas autorisé à s’exprimer sur les faits pour lesquels il a été condamné.

Pour mémoire, Jean-Marc Rouillan avait été condamné en 1989 à la réclusion criminelle à perpétuité assortie d'une période de sûreté de dix-huit ans, pour l'assassinat de l’ingénieur général de l’armement René Audran en 1985 et celui du PDG de Renault Georges Besse en 1986.

Jusqu’ici interdit de séjour à Toulouse, la ville de sa jeunesse et des manifs de mai 68, Rouillan présente ce mardi 30 octobre à 19h à la librairie Terra Nova un livre sur Georges Ibrahim Abdallah le chef présumé des Fractions armées révolutionnaires libanaises qui fut son compagnon de détention pendant neuf ans. Entretien


Jean Marc Rouillan. Photo : Emmanuel Grimault

 


LibeToulouse : Après trente-huit années d'absence : quelles sont vos impressions en parcourant à nouveau les rues de Toulouse ?

Jean-Marc Rouillan : "l'autopsie du dehors" me fait souvent croiser des fantômes. La ville a changé. J'ai l'impression que l'âme populaire a disparu, contrairement à Marseille où le peuple occupe toujours le centre-ville et y produit une culture autonome et antagoniste. Les rues de Toulouse sont bondées mais elles me paraissent tristement vides. Mais peut-être ne suis-je pas resté assez longtemps cette fois ci... J'ai l'impression que l'âme ibérique de la ville a été caricaturée et empaillée dans des beuveries sur fond de musique flamenco et "desespagnolades" ridicules. La fête pour la fête n'est pas une fête mais une posture dans un monde mortifère. La vraie fête a toujours été une remise en question de l'ordre établi... Dans la contestation radicale... En cela la lutte des GARI par exemple a été un véritable moment de fête...

La contestation a donc disparu du centre-ville. Elle est contenue dans les ghettos des pauvres qui ceinturent la ville. Et en cela Toulouse ressemble désormais à toutes les métropoles occidentales.

Qui était les militants des Groupes d’action révolutionnaires internationaliste (Gari) formés à Toulouse dans l’immédiat après 68.

Jean- Marc Rouillan :  Politiquement, les Gari était une sorte d'auberge espagnole... on trouvait des militants de la guérilla à Barcelone, comme nous de l'ex-Mil antiautoritaire, et de l'ultragauche. Il y avait aussi des anarchistes toulousains comme Bernard Reglat, l'un des fondateurs de la librairie Imprimerie 34. Puis des réfugiés espagnols, des anciens guérilleros anarcho-syndicalistes de l'organisation de Défense Intérieur du Mouvement de Libération Espagnol... et une poignée de camarades français plutôt libertaires... et d'autres, italiens, belges et allemands qui nous ont soutenus... Toulouse était au cœur de cette effervescence. Comment pouvait-il en être autrement ?

Quels étaient leurs buts?

Jean-Marc Rouillan : Pour nous ex-Mil, l'objectif des Gari était double: renforcer la résistance et l'opposition au projet de transition bourgeoise au franquisme en Espagne. C’est-à-dire appuyer l'auto-organisation ouvrière et les assemblées populaires dans leur préparation d'insurrection. Sur le plan tactique, il fallait parvenir à libérer des prisonniers du Mil par les enlèvements et les attentats contre les intérêts du gouvernement franquiste. Si nous ne sommes pas parvenus à la libération de nos camarades, nous avons cependant arraché à la dictature la libération de prisonniers politiques au deux tiers de leurs peines. Ce qui, dans les faits, a entraîné environ 230 libérations à l'automne 1974. Concrètement, les Gari étaient populaires à Toulouse dans le milieu républicain espagnol et pas seulement, car il y avait une communauté entre la ville et les camarades qui "bougeaient" contre la dictature.
 
Nos actions et la sympathie certaine qu'elles produisaient dans la population ont neutralisé l'action de la justice et de la police. Aucun membre des GARI n'a été condamné. Les procédures devant les juridictions militaires d'exception ont été interrompues et les deux principaux procès se sont terminés par des acquittements collectifs.
 
Que reste-t-il de cette période ?

Jean-Marc Rouillan : Il reste des traces ; il faut savoir les voir. Dans le quartier des chalets, j'ai retrouvé des slogans bombés près du centre culturel espagnol (à l'angle de la rue Ingres). Cette histoire remonte à l'époque du procès de Burgos, en décembre 1970. C'est en redécouvrant que Euskadi avait été écrit avec un Z que je me suis souvenu de cette nuit-là. Les trois camarades basques d’ETA que nous hébergions à la maison nous avaient engueulés pour cette faute aux conséquences politiques. Car la graphie Euzkadi était employée par le nationalisme bourgeois. Mes deux camarades d'alors, Henry Martin et Henry Ollé, sont aujourd'hui décédés.

Aujourd’hui dans quel état d'esprit êtes-vous ?

Jean-Marc Rouillan :
Il y a un an que je suis en liberté surveillée et seulement trois mois en liberté conditionnelle sans bracelet électronique. Je passe peut-être à côté de choses importantes sans les voir. J'ai autant sinon beaucoup plus à apprendre des gens qui luttent que je ne peux leur apporter.C'est pourquoi j'essaie au maximum d'être dans les "agitations" pour essayer de cerner plus précisément cette nouvelle vie. J'ai le sentiment de repartir à zéro. Je distribue des tracts dans les rues pour parler avec les gens qui partent à l'embauche. Je colle des affiches. Je participe à des réunions

dans des usines occupées. Le mouvement révolutionnaire est constitué de milliers de facettes et d'expressions pratiques. Je vois toujours plus ce qui nous unit que ce qui nous oppose.

Propos recueillis par J-M.E

 

 

SOURCE / LIBERATION.FR

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