Transports à Paris, c'est la zone, par Leila Chaibi

Publié le par dan29000

Transports à Paris : c'est la zone !

Ils fanfaronnent, s'extasient, célébrant le dézonage du Pass Navigo les week-end et jours fériés. Les habitants du Val d'Oise et de la Seine et Marne pourront désormais allègrement venir à Paris boire un demi à 3€ ou un verre de piquette à 3,50€ et faire du shopping sur les Champs en mangeant une gaufre à 4 euros. Ceux qui, comme moi, utilisent un Pass Navigo zones 1-2, se consoleront de l'augmentation annuelle du prix de leur titre de transport en allant – gratuitement - pique-niquer le dimanche après-midi à la forêt de Fontainebleau. Perso quand il fait beau, les Buttes Chaumont dans le 19ème, ça me va bien et c'est moins loin. Je suis une ingrate.

Je me souviens, il y a deux ans, les dernière élections régionales à peine passées, mon Pass Navigo zone 1-2 a augmenté de 4 euros d'un coup. Si mon employeur de l'époque avait respecté la loi l'obligeant à me rembourser 50% de mon titre de transport, peut-être que je n'aurais rien vu. J'étais en CDD, j'espérais un CDI, et dans ce cas vous la fermez et vous évitez de réclamer. Alors bam, 4 euros, comme ça, dans la tronche, sur décision du tout nouveau Conseil Régional de gauche, ça faisait bizarre. On m'a dit « c'est pour que les pauvres du fin fond de l'Ile-de-France payent moins cher leur trajet jusqu'à Paris ». J'ai dit « est-ce que c'est à moi de payer pour eux ? ». On m'a dit que je ne comprenais rien à la SO-LI-DA-RI-TE.

Aujourd'hui je suis au chômage, depuis quelques mois et pour pas trop longtemps, inchallah. J'habite à Paris, mon Pass Navigo coûte 62 euros par mois. Je touche 1050 ou 1087 euros par mois d'Assedic, selon qu'il y a 30 ou 31 jours dans le mois. Quel que soit le montant de votre allocation chômage, quand vous n'avez pas d'emploi, vous payez plein-pot, tant que vous n'êtes pas bénéficiaire du RSA. Depuis 2009, le montant du Pass Navigo zone 1-2 a augmenté de 11%, soit plus du double de l'augmentation du SMIC sur la même période (5%). Et quand je me plains, je me fait traiter d'égoïste.

Le Conseil Régional d'Ile-de-France a inventé une nouvelle définition de la solidarité : faire payer plus les chômeurs et les smicards de  Paris, pour faire payer moins les chômeurs et les smicards de banlieue. Les habitants de banlieue, qu'ils soient d'ailleurs, smicards ou millionnaires, payent beaucoup trop cher leur titre de transport, je ne dirai pas le contraire. Pour autant, est-ce aux galériens de la capitale que revient la mission de ré-équilibrer la facture ?

Parce que non, à Paris, il n'y a pas que des riches. Il y a même plus de pauvres qu'ailleurs : 16% des habitants de Paris vivent sous le seuil de pauvreté, contre 15% des habitants de la France. Et vous savez quoi, le seuil de pauvreté officiel, c'est 954€ par mois, que l'on habite dans le 13ème arrondissement de Paris ou que l'on squatte une ferme autogérée en Ariège. Et croyez-moi, on est mieux lotis avec 954€ dans l'Ariège qu'avec 1000, 1100, 1200, voire 1300 euros à Paris. A Paris, la bière en terrasse est plus chère qu'ailleurs. Et ce n'est pas tout : les loyers sont exorbitants, la plupart des médecins pratiquent des dépassements d'honoraires, le caddie de courses au supermarché est plus cher.

Alors oui c'est vrai, à Paris, il y a aussi plus de riches qu'ailleurs, pour qui l'augmentation annuelle du Pass Navigo est indolore, comme ils disent. Pour les précaires de Paris, elle est carrément douloureuse. Et du coup, on creuse les inégalités entre riches parisiens et précaires parisiens. Il me semblait que le rôle d'une politique publique (a fortiori sous une mandature de gauche) était de lutter contre les inégalités sociales. Je ne sais plus où j'ai lu ça. J'ai du rêver. A moins qu'on cherche à virer les catégories populaires de Paris ? Des gueux dans une ville musée, c'est pas le top de la classe, alors pourquoi ne garderait-on pas dans la capitale que les habitants les plus riches ?

62 euros par mois, c'est pas grand chose par rapport aux habitants de la zone 5 qui viennent bosser en zone 1, et qui doivent débourser 111 euros par mois. Mais quand même, de temps en temps, j'imagine ce que je pourrais faire de ces 62 euros par mois si je n'avais pas à les utiliser pour du transport quotidien. Je pourrais me payer chaque mois un aller-retour en co-voiturage chez mes parents à Toulouse, ou un billet Euroline Paris-Amsterdam. En deux mois de Pass Navigo, je m'offrirais un week-end de trois jours à Barcelone en avion. Et si j'économisais un an, avec 744 euros (62 euros x 12 mois) je pourrais me payer des vacances au Mexique. Le genre de déplacement qu'on choisit, et dont on profite. Alors que les déplacements quotidiens, c'est une obligation et on les subit. Vous pensez qu'ils prennent leur pied tous ces voyageurs de la ligne 13 entassés dans les rames, la tête coincée sous l'aisselle du voisin (oui c'est le genre de chose qui peut arriver quand vous mesurez moins d'1m60) ? Ils n'ont pas le choix, il faut bien qu'ils aillent travailler. La télé-transportation, on sait pas faire, à notre époque. Restent le vélo, la course à pieds ou le roller. Mais il faut être sportif, et se lever très tôt. Donc pour la majorité des gens, la RATP, c'est obligatoire.

Alors la solution c'est quoi ? Faire la grève du ticket ? Mouais. Faire payer les riches, augmenter le versement transport des entreprises, et le taux de remboursement des titres de transports par les employeurs ? Pourquoi pas, si ça peut permettre de baisser la facture transport. Mais cela ne suffira pas. Se déplacer pour aller bosser, comme pour aller pique-niquer, nager, ou pêcher, est un droit, un besoin essentiel. Alors, au même titre que l'accès au soin et à l'éducation, les transports en commun devraient être gratuits !

 

 

 

SOURCE / SAISON DES LUTTES, le blog de Leila Chaibi

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