Tunisie : élections difficiles dimanche prochain

Publié le par dan29000

Tunisie : pourquoi le camp progressiste arrive aux élections divisé

 

Thierry Brésillon
Journaliste / RUE 89


Des Tunisiens devant les affiches électorales à Gafsa. (Th. Brésillon)


Mardi soir, France 24 annonçait la constitution d'un Front démocratique pour rassembler les forces progressistes, constitué du PDP, du Pôle démocratique moderniste (PDM) qui est lui-même est une coalition, d'Afek Tounes et du Parti du travail tunisien, face aux islamistes d'Ennahdha. Le FDTL ayant refusé l'offre.

Mercredi, Riadh Ben Fadhel, coordinateur national du PDM déclarait explicitement :

« Nous démentons l'existence d'un tel accord, de toute discussion dans les coulisses, de toute stratégie de combinazione. Mais nous maintenons la porte à ouverte à un regroupement le plus large possible dès le lendemain de l'élection, des élus partageant le même projet de société. »

L'initiative semble le fait du seul PDP et de son leader, Ahmed Nejib Chebbi, pour se positionner en chef de file du camp progressiste.

Les non-initiés aux nouvelles subtilités de la politique tunisienne seront peut-être un peu déroutés (qu'ils fassent vite un détour par ici). Cette péripétie pré-électorale illustre pourtant l'un des enjeux majeurs de cette période post-dictature : la difficulté pour les partis plus ou moins de gauche à se doter d'une stratégie commune, alors que les islamistes sont parvenus à polariser le champ politique autour d'eux.

Première force politique du pays

Le PDM s'est constitué, à partir du mois d'avril, pour rassembler les forces politiques progressistes autour d'un projet de société reposant clairement sur la séparation du politique et du religieux, afin de contrer celui des islamistes. D'accord sur le fond, le PDP et Afek Tounes ont préféré, pour diverses raisons, jouer leur propre carte. Le FDTL a opté pour une autre stratégie.

Riadh Ben Fadhel déplore cette absence d'unité :

« Il est clair si l'ensemble des partis progressistes s'étaient rassemblés, ils constitueraient aujourd'hui la première force politique du pays ».

Cette situation s'explique partiellement par la rivalités des ambitions entre les ténors de l'opposition d'hier : Ahmed Nejib Chebbi pour le PDP, Mustapha Ben Jaafar pour le FDTL, Ahmed Brahim pour Ettajdid (principale composante du PDM).

Nejib Chebbi et Ben Jaafar, notamment, nourrissent des ambitions présidentielles. Le mode de scrutin proportionnel a favorisé également les stratégies solitaires. Une liste indépendante, Doustourna, dont les idées sont proches du PDM, mais en faveur d'une laïcisation explicite de l'article 1er de la Constitution qui affirme que la « la religion de la Tunisie est l'islam, a tenté sa chance dans neuf circonscritions. Et dans certains cas, des militants du mouvement Ettajdid ont refusé de soutenir les listes du PDM et constitué des listes indépendantes.

Mais la raison essentielle n'est pas là. Elle tient à de véritables différences d'appréciation dans l'évaluation des priorités.

“Le modèle de société n'est pas l'enjeu”

A l'extrême gauche, Hamma Hamami estime qu'il faut relativiser la force d'Ennahdha :

“ La question de l'islamisme n'est pas une préoccupation pour une majorité de la population pour qui le problème principal est socio-économique d'abord, et politique ensuite.

Notre préoccupation, c'est que Ennahdha, le PDP et d'autres veulent accéder au pouvoir et succéder au RCD pour représenter la grande bourgeoisie et les intérêts étrangers, en procédant à des aménagements politiques sans rupture économique. ”

Khellil Ezzaouia, porte-parole du FDTL partage le même constat sur les priorités :

“ Le thème de l'identité sert de brouillage et occulte la persistance de l'ancien système.

La priorité, c'est la rupture avec le RCD, c'est d'éradiquer les résistances, de procéder à une épuration progressive et sans conflit en commençant par écarter les cadres irrécupérables de l'administration.

En d'autres termes, le modèle de société n'est pas l'enjeu et la stratégie de l'exclusion n'est pas la bonne. Ennahdha a sa place dans le jeu politique, il faut accepter le débat.

La surenchère identitaire va se dégonfler après les élections quand les partis islamistes et nationalistes seront ramenés à leur juste proportion. ”

Sur une question emblématique de l'option moderniste qu'est l'égalité entre hommes et femmes dans l'héritage, le FDTL estime qu'il ne faut pas brusquer une société encore attachées aux références religieuses :

“ Il faut être progressif et faire preuve de pédagogie pour ne pas réveiller la surenchère autour de la religion. Nous sommes partisans de modifier progressivement les habitudes sociales. ”

Le mouvement du 18 octobre

La difficulté à s'unir s'enracine aussi dans les différends nés au temps de la dictature : “ La crainte de l'islamisme a poussé une partie de la gauche vers Ben Ali ”, rappelle Khellil Ezzaouia. De même, les hésitations entre le 13 janvier, jour du discours dans lequel Ben Ali annonçait l'intention de ne pas se représenter, et la destitution du second gouvernement Ghannouchi encore lié au RCD, le 5 mars, ont laissé des traces.

Un événement majeur détermine les relations avec les islamistes, c'est le mouvement du 18 octobre 2005 : une grève de la faim pendant le sommet mondial de l'information à Tunis, portant une plateforme pour la démocratisation du régime portée conjointement par le CPR, le FDTL, le PDP, le PCOT et Ennahdha. Cet épisode de confrontation commune avec le régime, a créé des liens entre ces formations (à l'exception du PDP).

Plus fondamentalement, pendant les années Ben Ali, les forces progressistes se sont concentrées sur l'opposition au régime, entre marginalité et clandestinité. La fin inattendue du régime les a prises de court et leur a laissé peu de temps pour proposer un projet de société élaboré dans une relation avec la population encore impossible il y a peu.

Quel gouvernement après le 23 octobre ?

Comment ces différences de stratégie vont-elles se traduire dans la future Constituante. Ce qu'on discerne dès à présent, c'est une divergence de fond sur le type de gouvernement qu'il faudra former.

D'un côté Mustapha Ben Jaafar, pour le FDTL, envisage la formation d'un “ gouvernement d'union nationale avec comme priorité la réalisation de la sécurité et la stabilité sociale ”.

De l'autre, Riadh Ben Fadhel, pour le PDM défend une autre option :

“ Nous préconisons la formation d'un gouvernement de technocrates afin que l'Assemblée puisse se concentrer sur la rédaction de la Constitution. Nous excluons toute alliance avec un parti qui ne respecte pas la séparation du politique et du religion, et avec toute formation issue du RCD dissous. ”

Les premiers jours de la Constituante s'annoncent tendus et mouvementés.

Publié dans Monde arabe - Israël

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