Tunisie et islamistes : éviter les caricatures

Publié le par dan29000

La Tunisie aux mains des islamistes : caricatural et tendancieux

LE PLUS. Le 23 octobre dernier, se tenaient des élections historiques en Tunisie. Aujourd'hui, après un mois de tractations politiques entre les islamistes d'Ennahdha et les partis de gauche, l'Assemblée constituante se réunit pour la première fois. Cette coalition menée par les islamistes signe-t-elle la fin de la Tunisie comme chef de file du Printemps arabe ?

 

> Par Hakim Becheur Médecin, chef de service

 

 


Après le printemps tunisien, l’hiver islamiste ? Cette question serinée par certains médias (pas seulement occidentaux) suite à la victoire d’Ennahdha aux élections de l'Assemblée constituante, est soit caricaturale soit tendancieuse. Osons : les deux à la fois.

 

 

 

Caricaturale d’abord. Oui, les islamistes ont gagné, mais ont-ils les mains libres, la majorité absolue par exemple, pour agir à leur guise ? En obtenant près de 40% des voix auprès d’un collège électoral ne représentant que la moitié des Tunisiens en âge de voter, est-ce vraiment un tsunami susceptible de tout emporter sur son passage ?

 

N’en déplaise aux analystes trop pressés, la réponse est la même : c’est non. Alors pourquoi une telle hâte à décréter une ère de glaciation en Tunisie, aussi improbable que la météo du week-end de la Saint Glinglin ?

 

La révolution de la dignité n’est pas finie, elle commence à peine. Plutôt bien d’ailleurs. Après plus d’un demi-siècle de dictature, les Tunisiens ont voté librement pour la première fois de leur histoire. Sans violence post-électorale ni fraude massive, en dépit de certaines irrégularités. Du fait de la rareté de l’événement dans un pays sans tradition démocratique, cela mérite d’être souligné.

 

Oui, mais ils ont majoritairement accordé leurs suffrages à un parti islamiste, entendre obscurantiste. En clair, nous vous l’avions bien dit : ces gens-là (autrement dit ces "arabes") ne savent décidément pas faire bon usage d’un bulletin de vote. Sans blague ?

 

Aux Cassandre et à ceux qui "préféraient Ben Ali à Ben Laden" (nombreux parmi ceux qui usent de telles arguties), conseillons de se ressourcer sur une plage tunisienne avec une bonne bouteille de rosé local, le tourisme en a bien besoin ! Même Rached Ghannouchi (chef spirituel des "barbus") n’y voit aucun inconvénient…

 

Reste l’inquiétude de tous ceux et toutes celles qui estiment – à juste titre – qu’un parti islamiste au pouvoir, ce n’est vraiment pas la joie ! Précisons qu’ils sont beaucoup à le penser, ce qui est encourageant. Sauf que voilà : soit ils n’ont pas voté (la force de l’habitude, sans doute), soit leurs voix se sont dispersées sur une multitude de listes progressistes, modernistes ou "indépendantes".

 

Comme il n’est pas interdit de rappeler qu’on a pu avoir raison avant la plupart des autres en termes de stratégie électorale, rappelons alors qu’une coalition, celle du Pôle démocratique moderniste, l’avait bien dit : point de salut dans l’émiettement des forces progressistes. Face à un parti aussi structuré et discipliné qu’Ennahdha (dont "les cellules dormantes" se sont réactivées sitôt le dictateur dégagé mais qui – pour mémoire – n’ont en rien contribué au "dégagement"), la division était suicidaire.

 

Le réflexe identitaire – classique dans tous les pays du monde où la situation politique, économique et sociale est mauvaise –, "la prime" à la persécution durant les années Ben Ali (même si les islamistes n’ont pas été les seuls à la subir, loin de là) et le travail associatif et caritatif effectué de longue date ont fait le reste. Alors que proposer si l’on ne veut pas désespérer Sidi Bouzid, berceau de la Révolution (qui, au passage, a moins voté Ennahdha que la moyenne) ?

 

 

D’abord, mettre fin aux divisions des progressistes en préparant sans plus tarder une alternative crédible. Pas simple, sachant que par ambition personnelle, opportunisme ou stratégie politique justifiée par "l’intérêt national", certaines personnalités plutôt "de gauche" ont choisi de s’allier aux islamistes.

 

Comme Ennahdha n’est pas le Diable (ni le Bon Dieu d’ailleurs, contrairement à ce qu’ils s’imaginent parfois), on se gardera de crier au loup. Mais si le parti islamiste – sur ce que l’on peut en dire, ce qui n’est pas toujours aisé au regard de son double discours permanent – est une sorte d’entité conservatrice, bordée sur sa droite par une frange clairement extrémiste et dotée d’un programme économique ultra-libéral, on voit mal ce que la gauche – fût-elle "light" – viendrait faire dans cette galère…

 

À situation exceptionnelle, union nationale, diront nos "patriotes" islamo-compatibles ! Cela rappelle un certain pacte (également) national post-coup d’Etat de Ben Ali quand les démocrates, soulagés par la fin crépusculaire du règne de Bourguiba, se sont précipités à la soupe comme un seul homme !

 

Nous avons mieux à faire : construisons une opposition responsable et vigilante : la tâche est immense et surtout urgente ! N’est-ce pas le propre de la démocratie ? Oui, mais par où commencer ? Par la démocratie, justement… Ce qui suppose qu’au sein de la coalition progressiste que l’on souhaite édifier, le poids de chacune des composantes de celle-ci soit déterminé par son nombre d’adhérents et non selon un savant dosage censé ménager les susceptibilités. Ensuite, le vote se chargera de révéler quels sont les véritables rapports de force.

 

N’inventons pas l’eau tiède : de nombreuses coalitions de par le monde, telles que l’ANC en Afrique du Sud ou le Parti des travailleurs au Brésil (entre autres) fonctionnent ainsi. Car le consensus, c’est bien jusqu’à un certain point : sur le long terme, c’est au mieux inefficace, au pire confiscatoire…

 

Soit. Mais à supposer que cette première étape (celle de l’organisation) – nécessaire mais non suffisante – ait été franchie, que faire par la suite ? De la politique, bien entendu ! En gardant à l’esprit que c’est en allant vers les citoyens, non pas seulement lors des échéances électorales mais aussi et surtout en travaillant au quotidien avec eux, que l’on peut espérer les faire adhérer au projet que l’on porte. Ce qui ne signifie pas sombrer dans une quelconque démagogie : c’est en étant ferme et fidèle à ses convictions – même (et surtout) quand elles paraissent "avant-gardistes" – que l’on séduit durablement, jamais le contraire !

 

Beau programme, cependant un brin idéaliste, diront les sceptiques. Peut-être. Mais en l’absence de perspective d’union et sans mode opératoire démocratique, oui, point de salut ! Même si le Che, révolutionnaire très idéaliste, lui, est désormais un peu galvaudé, rien n’empêche les camarades tunisiens de s’en inspirer : "Soyons réalistes, exigeons l’impossible", disait-il. Inchallah…

 

 Source : Nouvel obs

Publié dans Monde arabe - Israël

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