Tunisie : Moncef Marzouki (CPR), exilé en France, en entretien

Publié le par dan29000

 

 

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Libération INTERVIEW 11/01/2011

« Ce pouvoir n’est pas réformable, le peuple le rejette »


Par CHRISTOPHE AYAD

Professeur de médecine, Moncef Marzouki, 65 ans, préside le Congrès pour la République (CPR), un parti d’opposition tunisien interdit. Plusieurs fois emprisonné, il vit en exil en France et appelle à l’intensification des manifestations.

Avez-vous vu venir cette explosion ?

Honnêtement, non. Mais la Tunisie subit un niveau de répression, de corruption et de mensonge impensable. Il n’est donc pas étonnant que ce soulèvement soit lui aussi hors du commun. Jamais, la répression n’a causé 50 morts en un week-end dans ce pays. Il n’y a aucune raison que les manifestations s’arrêtent.

L’opposition est inaudible. Pourquoi ?

Il ne peut pas y avoir d’opposition sous une telle dictature, seulement une résistance civique. Ben Ali a créé une pseudo-opposition de cinq ou six partis, qui n’ont ni légitimité ni contact avec le peuple. A chaque fois que la Ligue tunisienne des droits de l’homme ou le Conseil national pour les libertés en Tunisie tentent de s’organiser, ils sont réprimés. Les véritables opposants sont en exil ou en prison. L’opposition, c’est donc le peuple. Tout ce qu’il est possible de faire depuis la France, c’est organiser la résistance civile via Internet, Facebook, les syndicats, ou les médias comme Al-Jezira. Personnellement, je regrette que certains appellent Ben Ali à mener des réformes et à gouverner avec l’opposition. Ce pouvoir n’est pas réformable, le peuple tunisien est en train de démontrer qu’il le rejette.

Alors, comment sortir de la crise ?

Il faut continuer à manifester jusqu’à ce que la dictature tombe. Mais seule l’armée peut déposer Ben Ali et prendre en main la transition. Elle a refusé de tirer sur les manifestants, contrairement à la police, ou du moins aux unités d’élites acquises à la famille au pouvoir. Ensuite, il faudrait une courte transition, six mois pas plus, avec un gouvernement d’union nationale pour remettre le pays sur pied et organiser des élections. On dit que les Tunisiens ne sont pas mûrs pour la démocratie, c’est une honte et un mensonge. Tout est à reconstruire dans ce pays : les douanes, la police, la justice. Il n’y a pas de temps à perdre…

Où en sont les islamistes ?

Ben Ali a fait son fonds de commerce en expliquant qu’il avait éradiqué une prétendue menace islamiste. Mais assimiler Ennahda [le parti islamiste tunisien, ndlr] aux talibans, c’est comme confondre Berlinguer [communiste italien réformiste] et Pol Pot. Nous avions un parti islamiste de centre droit, sur le modèle de l’AKP turc. Ben Ali a tout balayé, laissant le champ libre aux jihadistes, qui recrutent les jeunes pour les envoyer en Irak et en Afghanistan. Depuis le début des manifestations, on n’a pas entendu un seul slogan islamiste.

Que peuvent faire la France et l’Europe ?

Elles ont voulu croire à cette fable du miracle économique tunisien. Il n’y a aucun miracle, on le voit bien aujourd’hui. Si ça a marché dans les années 90, c’est parce que Ben Ali a hérité de la politique d’éducation et de développement de Bourguiba. Je suis accablé par l’absence de réaction de la France et de l’Europe. En se taisant, elles ne défendent ni leurs valeurs ni leurs intérêts. La corruption et la brutalité fabriquent de l’émigration et de l’extrémisme, qui sont contraires aux intérêts occidentaux à terme.

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