Tunisie, Nawaat : paroles de femmes sous la burqua

Publié le par dan29000

Tunisie : Sous la Burqua, la femme

 

By | April 2, 2012

 

On a entendu parler les femmes qui défendent les Droits des femmes, les hommes qui défendent les Droits des femmes, celles et ceux qui sont contre le port du voile, pour le port du voile, contre les cheveux libres, pour les cheveux libres, contre le niqab, pour le niqab, contre la burqa, pour la burqua. Moi j’ai juste eu envie d’entendre le témoignage de femmes qui portent la burqua. J’ai eu envie d’entendre leur voix de femme. Par curiosité et par souci d’équilibre. Parce qu’en s’apprenant on se comprend mieux.

Rencontre avec Imen et Sonia. L’une porte la burqua depuis quelques mois, l’autre l’a enlevée il y a quelques années. Un point commun, 20 ans d’écart, deux parcours différents.

Celle qui la porte : « Ma Burqua c’est ma liberté !»

Imen 19 ans, étudiante à la faculté de la Manouba, porte la burqua.

Elles sont cinq jeunes filles au bout des escaliers d’un amphi de la faculté des lettres de la Manouba. Elles sont installées au bureau du professeur, au niveau de l’estrade. Il n’y a qu’elles dans cette salle. Elles discutent tranquillement en surfant sur le net. Une d’entre elle porte une burqua, une autre un niquab, deux d’entre elles portent le hijab et une large robe. La cinquième porte un pull robe en laine moulant, un leggin et des bottes.

Imen c’est celle qui porte la burqua. Avant elle a porté le hijab pendant 4 ans. Depuis quelques mois maintenant elle porte la burqua : « c’est quand on a un voile devant les yeux, sinon c’est un niquab » précise-t-elle.

Je me demande à quoi peut bien ressembler son visage. J’essaie d’en deviner les traits. C’est déstabilisant de discuter avec quelqu’un sans voir ses lèvres bouger, ses yeux s’animer, son visage vivre.

Ma décision de porter la burqua est un choix personnel, c’est ma liberté c’est une décision qui vient de loin. En fait j’ai eu l’impression que l’occasion de porter la burqua c’était enfin présentée. Le port du hijab c’est fait naturellement pour moi. Je viens d’une famille simple, pieuse. J’ai deux sœurs, l’une porte le hijab, l’autre non. Nous respectons les envies de chacun. Si bien que quand j’ai décidé de porter la burqua m’a famille m’a soutenue et encouragée. Ils savent que c’est une décision juste, que c’est logique. »

Nous nous sommes installées un peu à l’écart des autres filles, pour pouvoir discuter sans que le son des vidéos de conversion qu’elles sont en train de regarder sur Internet ne nous dérange.

« Aujourd’hui dans la Tunisie de l’après 14 janvier tout le monde parle de liberté, de démocratie, de tolérance, de fraternité et de respect. Les gens doivent donc se respecter. Moi j’ai le sentiment de respecter tout le monde : les filles en hijab, les filles en burqua et celles qui ne portent rien. Mais je me sens exclue. Pourtant je respecte la différence sans problème. »

« Après le 14 janvier dans la rue tout le monde appelle au respect de la liberté, une liberté qui doit concerner tout le monde. Je pense donc qu’en Tunisie nous devons développer la tolérance et la liberté, dans la différence. »

Tout en continuant à me parler, Imen a regardé vers la porte, comme pour s’assurer qu’elle était bien fermée et que personne n’allait rentrer. Puis, de sa main gantée, elle a soulevé le voile qui caché ses yeux.

Ça n’a pas été difficile de porter la burqua. Je suis Tunisienne, je suis dans mon pays et un pays que j’aime. Du coup j’ai envie de l’aider, de le faire avancer. Pour moi c’est un droit d’étudier et de travaille avec ma burqua. Et finalement j’ai quand même croisé des gens qui nous soutiennent, nous encouragent : les amis, la famille, certains professeurs. Il y a même des étudiants en cours qui essaient de convaincre les professeurs de nous laisser entrer dans l’amphi avec notre burqua. »

« Quand j’entre en cours et qu’on me demande de l’enlever ça me pose problème. Les professeurs n’ont pas le droit de me refuser mon droit à l’éducation ! L’argument de l’administration universitaire pour exiger son retrait est celui de la pédagogie. Mais de quelle pédagogie parlent-ils ? Nous sommes 400 étudiants dans un amphi, les prof font leur cours et s’en vont de tout façon… »

Voir ses yeux me repose. Son corps me parlait dejà, penché vers le mien, par dessus le banc. Mais pouvoir lire dans ses yeux ce que ses mots ne disent pas me fait accéder à autre chose.

« Mon rêve c’est de continuer mes études. Je veux passer ma licence, mon master et mon doctorat. Je veux que mon rêve d’éducation se réalise. D’ailleurs je veux être professeur parce que j’aime mon pays et que je veux le développer. »

Sa main gantée se pose sur mon bras, comme pour me donner ce que je ne peux pas voir. Peut-être sa bouche qui doit sourire et la certitude sur son visage.

« J’ai réfléchi à porter la burqa depuis que je porte le hijab. Je connaissais des gens à Bizerte qui portaient la burqa et ces femmes m’expliquaient à quel point c’était difficile et tous les problèmes qu’elles avaient avec la police. Elles ont fait preuve de patience simplement et de courage. Le premier jour où j’ai porté la burqa j’ai réalisé mon rêve tout en continuant ma vie normalement. Dans la rue les gens pensent que nous sommes des extrémistes, mais nous vivons normalement. »

« Porter la burqa m’a fait ressentir beaucoup de bien-être. Pendant des années c’était difficile pour moi parce que je sentais un déséquilibre entre ce que je pensais et mes conditions de vie. Aujourd’hui je sais que je vis dans un pays qui aime la liberté et qui respecte les gens. »

Et puis à un moment donné elle soulève le foulard qui cache son visage.

« Ma liberté c’est ma burqua. Les autres sont libres de porter un pantalon et un pull si elles le veulent, ça ne me dérange pas. La burqa c’est un choix personnel, ce n’est pas parce que je la porte que je suis extrémiste. Je considère mon corps est une propriété personnelle, c’est un don de Dieu que je dois protéger et respecter. »

« Mettre la burqa c’est d’abord ressentir du bien-être, c’est suivre un principe religieux, un principe morale, c’est respecter mon corps. »

« Mes rêves sont simples : je veux faire mes études en portant la burqua, je veux travailler et surtout je veux vivre dans une société qui n’exclut personne. »

Celle qui l’a enlevée « J’ai mis la burqua et toute ma vie a changé. »

Sonia, 38 ans gérante d’un magasin, porte le hijab.

Quand on entre dans son petit magasin c’est son sourire qui vous attrape. Il est chaleureux, il vous enveloppe. Elle est comme une maman qui déborde d’amour. Au moinde client elle se leve et l’aide à trouver son bonheur dans les rayon. Et quand le magasin est vide Sonia lit un livre et rêvasse en regardant le temps filer par la vitrine.

« A 14 ans j’ai mis le hijab. A 15 ans j’ai porté la burqua. A 16 ans je me mariais. C’était en 1988. Un an plus tard je partais en Syrie avec mon mari. »

« A l’époque j’étais très investie dans mes études, j’étais la première de la classe mais j’ai tout arrêté : le sport, les cours, la fréquentation de mes amies. J’avais 15 ans et j’ai décidé de rester à la maison. En fait c’est en lisant des livres sur la religion et en discutant avec des gens autour de moi que j’ai décidé de porte la burqua. Les gens disaient que la femme devait se protéger et je trouvais qu’ils avaient raison. »

Sonia a recouvert ses cheveux d’un hijab rose avec de gros pois blanc. Pas de maquillage sur son visage, pas de bijoux clinquant, juste un petit bracelet à son poignet.

« La première fois que je l’ai porté je me suis sentie très fière ! J’étais heureuse, je ressentais quelque chose de fort à l’intérieur et ce malgré le fait que j’étais en train de bouleverser toute ma vie et de tout arrêter. Je me souviens que je marchais tête haute ! J’ai mis la burqua et toute ma vie a changé. D’ailleurs aujourd’hui si la situation me le permettait je la remettrai. »

« La première fois que je l’ai porté je me suis sentie la femme la plus forte du monde. Je ressentais de la joie et de la paix. Je sentais que Dieu était content de moi, que je faisais mon devoir. En fait comme je suis partie directement en Syrie je n’ai pas eu trop de problème avec la vie en Tunisie. Parce que c’est vrai que ce n’était pas pareil ici : dans la rue les enfants criaient et partaient en courant, les adultes me regardaient avec des grands yeux et je les entendaient me critiquer à mon passage. C’était en 1988, la burqua était rare à l’époque. D’ailleurs j’ai dû la faire venir d’Arabie Saoudite, car il n’y en avait pas en Tunisie. »

Elle est coquette Sonia, sa tenue est soignée. Elle porte une longue jupe en jean’s bleu clair et une tunique violette et rose, qui rappelle son hijab. Sous sa tunique elle porte un tee-shirt blanc à manches longues qui descend jusqu’aux poignets.

« En fait avec une burqua tu te sens protégée. Personne ne te regarde. Tu marches dans la rue sans faire de calcul : sans te demander si celui-là a regardé tes fesses et si celui-ci a regardé tes seins. Tu sais que les gens ne te voient pas ! Tu n’as pas besoin de te concentrer sur les regards que les hommes posent sur toi. Personne ne te dérange avec des regards déplacés. Donc tu te sens protégée et libre. »

« Quand tu portes la burqua les gens te regardent , mais que regardent-ils ? Que voient-ils ? Ils voient une bâche ! C’est tout. Ils ne voient ni la couleur de ta peau, ni la couleur de tes yeux, ni celle de tes cheveux, ils ne voient pas tes formes. »

« Après 10 ans en Syrie je suis revenue en Tunisie et j’ai dû travailler. Mais je ne pouvais pas me débrouiller avec la burqua. En Syrie c’était facile d’aller au marché, de faire les courses, de sortir comme ça. Et puis j’étais prise en charge financièrement par mon mari. Quand je suis rentrée en Tunisie j’étais déprimée, je venais de divorcer, je n’étais pas en forme, j’étais fatiguée, il me fallait un changement total. Et surtout il me fallait travailler pour subvenir à mes besoins. En fait en rentrant j’ai changé toute ma vie, à nouveau, et je suis restée 2 ou 3 ans sans même porter le hijab. Et puis avec le temps j’ai décidé de la porter à nouveau. C’était en 2003 j’avais 30 ans. Je me sentais bien, en paix avec moi-même. J’étais heureuse et je sentais que cette fois-ci je savais pourquoi je portais le voile, je comprenais vraiment mon choix. C’était un acte auquel j’avais réfléchi, une réflexion plus mature. C’était un vrai engagement envers Dieu et aussi envers moi-même. »

Elle parle volontiers avec les clients, embrasse les enfants, complimente les mères, s’enquière auprès des hommes de la santé de leur femme. Et en voyant toute cette vie en elle je me demande comment elle a vécu sans ce contact avec les autres.

« Quand je l’ai enlevé je n’étais pas stable donc je considère que ce n’était pas vraiment moi. C’était une période difficile pour moi et j’étais très sensible. Je ne pensais plus à la burqua. »

« Si aujourd’hui je pouvais rester à la maison et porter la burqua à nouveau je le ferai. Mais je travaille dans le commerce et je ne peux pas porter la burqua tout en servant les gens. Et comme j’ai besoin de gagner ma vie et de vivre dans la société j’ai choisi de ne pas la remettre. »

 

Source : NAWAAT.ORG

Publié dans Monde arabe - Israël

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