Tunisie : Sidi Bouzid, la politique autrement

Publié le par dan29000

 

 

Sidi Bouzid: la politique autrement.

Séjour dans cette ville de 40.000 habitants du centre de la Tunisie, là où tout a commencé le 17 décembre 2010, quand Mohamed Bouazizi s'est immolé devant le bâtiment du Gouvernorat (autrement dit du Département, 250.000 habitants). L'intérêt de cette visite est dans le dialogue avec les acteurs d'un mouvement qui a duré 17 jours et a fait 290 morts; tous du côté des manifestants. Pourtant pas un policier, pas un bâtiment public ou privé ne furent attaqués. Les techniques des jeunes rebelles étaient douces, raffinées: ils ont vite appris à tendre des filins pour faire chuter les 150 gardes mobiles à moto (comme en Iran) venus pour les tuer (on apprendra plus tard que Ben Ali avait pensé faire bombarder Kasserine, la ville voisine gagnée par le soulèvement).

Nous rencontrons ce qu'il est convenu de nommer partout en Tunisie la société civile; c'est-à-dre tous ceux qui ont fait de la rue la scène de leur prise de pouvoir. Et c 'est bien de cela qu'il s'agit: d'un pouvoir dont aucune force ni politique ni militaire ne semble en mesure de venir à bout dans les semaines et les mois qui viennent. Il sont là 35, autour d'une table dans une salle publique confortable: des représentants d'associations fédérées dans Karma (en arable: Dignité); pêle-mêle des agriculteurs, entrepreneurs, formateurs, animateurs, enseignants, artistes. Jeunes hommes en majorité: 8 femmes seulement mais qui vont s'avérer très interventionnistes. Il n'y a qu'un représentant de l'Etat (du ministère de l'industrie) mais aucun du Gouvernorat. Tous ou presque parlent impeccablement français, ce qui est général en Tunisie même dans les milieux populaires. La réunion a été préparée par un important travail d'un  centre d'études sur le développement (une sorte d'ONG) et les collaborateurs du président du Conseil Général de Saône et Loire, Arnaud Montebourg.  On est bien sur le terrain de la coopération décentralisée même si l'absence de collectivité locale organisée ici,  pourrait limiter l'autonomie des acteurs en présence. Les représentants du Gouvernorat (on en est au troisième '"préfet" depuis trois mois) ne pourront pas faire face à la tâche, quelle que soit leur valeur. La décentralisation devra faire l'objet d'un traitement au fond dans le travail de l'Assemblée constituante. Elle sera le moyen de préserver l'autonomie sociale conquise par "la rue" dans la révolution. 

Les échanges vont durer prés de quatre heures et se prolongeront sur le terrain sinistré de l'hôpital public ou de la zone industrielle. Heureusement la visite de fermes agricoles, noyés dans les cactus et les oliviers, dont l'une produit  de la spiriline (une rareté biologique très recherchée) donnera un élan plein d'optimisme et de chaleur humaine à la journée, conclue par le partage de moutons cuits à la braise dans des amphores. Celle-ci apporte trois enseignements au moins, tous très précieux pour ceux qui, en France cherchent la voie d'une rénovation du pays, voie ouverte par les tunisiens dans des régions difficiles car oubliées et martyrisées par l'Etat. Trois leçons donc:

D'abord, la politique fait partie de la société et réciproquement. L'exposé à plusieurs voix du déroulement et des raisons de la révolution qui a commencé ici souligne combien "ceux d'en bas ne pouvaient et ne voulaient plus vivre comme avant".  Et le pouvoir, en-deçà de la violence, était désorganisé. Comme le dit un témoin: "Même les oppresseurs étaient mécontents. Ils agissaient avec dégoût". En face c 'est la responsabilité à la fois individuelle et familiale qui a fait la force du mouvement rassemblé sur trois revendications: travail, liberté, dignité. C'est là le socle de la reconstruction qui passionne tant aujourd'hui les habitants. Il est fondé sur  l'usage presque banalisé des réseaux sociaux et d'une circulation étonnamment rapide de l'information (une radio libre et indépendante est parmi les priorités). Facebook est devenu le substitut au parti, au syndicat, à la police. Parce que c'est un système horizontal d'alerte, de circulation d'informations, d'échanges d'idées et de projets. Les partis quels qu'ils soient sont dans le vertical et en dehors de cette incroyable recomposition sociale et politique. Il y a une sorte de transparence et d'immédiateté entre le moment intensément politique et dramatique du soulèvement il y a quatre mois et la mobilisation sociale pour la reconstruction de son territoire maintenant. 

Et c'est la deuxième leçon: la révolution est un projet économique ici et maintenant. Les idées de la population deviennent une stratégie. Comme pendant la révolution, il y a des cadres de l'action: alors le comité des avocats et l'UGTT (le syndicat); aujourd'hui des chercheurs et des "associatifs" de projets. Mais tout le monde parle, se parle, dit des bribes de ce qu'il voudrait voir advenir. Des animateurs ordonnent  le tout. Cela donne un étonnant document chiffré de 7 programmes et 14 opérations spécifiques: depuis la création d'un fond de participation à fonds propres pour le financement de jeunes entrepreneurs,  jusqu'aux financement de forages pour atteindre la nappe phréatique (dont l'eau très pure est réputée) en passant par la formation d'une équipe de "mousquetaires du développement régional" et la rénovation de 50 écoles. Problème: à ce jour aucun responsable européen, aucun responsable de l'ambassade de France, pas un ministre ni une autorité administrative tunisienne n'est venu se confronter à ce projet. Les partis politiques passent tenir des meetings qui indiffèrent la société locale. 

C'est là la troisième leçon: le notable n'est plus ce qu'il était. Ici, c'était le prévaricateur, le voleur de grand chemin; Ben Ali avait même dû révoquer l'un des derniers gouverneurs tellement celui-ci s'était rendu célèbre pour son enrichissement personnel. En France le notable est l'élu qui cumule généralement un mandat local et un mandat national; le tout fusionné dans un exécutif concentrant une influence pour le meilleur (les avantages arrachés à l'administration) et pour le pire (le clientélisme, la routinisation de l'action publique). La surprise (on pourrait dire sans emphase, le bonheur) de la société civile de Sidi Bouzid est donc totale de voir une délégation française conduite par un président de Conseil Général venu l'écouter, débattre, évaluer et vouloir agir sur les "Propositions d'initiatives" élaborées au cours des semaines précédentes. Et de prendre tout le temps pour çà puisque la délégation dormira à Sidi Bouzid chose considérée généralement comme parfaitement incongrue (on est pourtant à quatre bonnes heures de route de Tunis). En fin de journée et en rond dans la grande salle de la ferme qui accueille tout ce monde, les engagements précis pris et présentés par Arnaud Montebourg convainquent d'une chose: on peut exercer une responsabilité politique nationale en étant député, on peut présider un Département plutôt rural et en difficulté (la Saône-et-Loire) et faire de cela un outil remarquable pour faire société. Et je mesure en ce moment le privilège qui est le mien de travailler politiquement avec un tel homme politique (son discours à Hamammet a marqué jeudi soir les tunisiens présents).

C'est de Sidi Bouzid qu'est partie la révolution arabe. C'est aussi de là qu'est parti le premier convoi de soutien tunisien aux réfugiés libyens. L'un des animateurs exprime parfaitement ce raccourci: "La révolution est tunisienne par hasard; mais elle est devenu un bien de l'humanité".

 

Source : MEDIAPART

Publié dans Monde arabe - Israël

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Mitsuko 05/05/2011 08:11



Bonjour Dan,


La Tunisie et les tunisiens, bien sûr continuent à avancer sur le chemin qu'ils se sont fixés ...


J'espère que la France décidera d'aider la Tunisie, d'une part parce qu'elle le mérite bien et d'autres parts parce qu'ils en ont bien besoin ... Tout en les
laissant gérer leur pays comme ils en ont envie ... Les Tunisiens se sont vraiment bien structurés et on ne peut que les aplaudir et de les soutenir du mieux que l'on peut ...


Bon jeudi à toi, Dan. A bientôt. Bises.


Mitsuko 



dan29000 05/05/2011 10:03



En geste de "soutien", sur la demande de la mairie PS de Paris, Sarko a envoyé hier ses CRS expulser 120 Tunisiens réfugiés dans un bâtiment de l'avenue Bolivar, les militants venus eux en
soutien réel furent aussi embarqués...Bonne journée