Tunisie, Thala : un bel exemple d'autogestion

Publié le par dan29000

[Tunisie] Thala vit toujours à l’heure de la révolution

Quand Thala s’est soulevée contre Ben Ali

 

 


Il y a un an, le président tyran fuyait le pays. La ville rebelle de l’ouest tunisien a été une des premières à se révolter contre le régime honni. Depuis, c’est un bel exemple d’autogestion.

 


Nichée dans les montagnes près de la frontière algérienne, la ville de Thala vit toujours à l’heure de la révolution, comme si le temps s’était arrêté il y a un an. Ce n’est pas tant le nombre de victimes mais les modalités de la répression qui ont marqué durablement les esprits ici. La police n’entre plus à Thala au risque de provoquer des émeutes : « Les gens de Thala, surtout les familles des martyrs, n’acceptent pas la présence de la police tant que justice n’a pas été rendue », confie Abir Arnouni, étudiante en anglais. Seule l’armée est acceptée par les 65’000 habitants. Neutre pendant la révolution, elle a joué un rôle social important : « Les militaires nous ont beaucoup aidés. Un colonel passait tous les jours pour nous demander de quoi nous avions besoin. Il nous écoutait beaucoup et nous parlait avec sincérité », dit Issam, frère d’un jeune tué par la police lors des premières manifestations.


Après Sidi Bouzid, Thala a été la première ville à s’être soulevée durant la révolution. Entre le 3 et le 12 janvier 2011, la ville fut assiégée par les forces de police venues réprimer les manifestations suite au décès de Mohamed Bouazizi, qui s’était immolé par le feu le 17 décembre 2010. À Menzel-Bouzaiene, un professeur au chômage a été tué lors d’une manifestation. Puis c’est à Thala que les victimes suivantes tombent au soir du 7 janvier. « Nous étions ensemble, solidaires. Toutes les portes des maisons étaient ouvertes, les femmes donnaient des tomates aux hommes contre le gaz lacrymogène. Elles aussi allaient manifester contre la police », raconte Issam.

Le 12 janvier au soir, les policiers quittent la ville, les Thalouas s’organisent pour garantir la sécurité. Dans tous les secteurs de la ville, des rondes ont lieu. « Dans chaque quartier, nous avons voté pour choisir une personne de confiance responsable de la sécurité. Puis nous avons ramassé les ordures et nettoyé la ville après le siège », indique Issam.

Thala multiplie les particularités. Déjà sous l’ancien régime, Ben Ali l’avait surnommé « le point noir de la Tunisie » du fait de sa résistance continuelle contre la dictature. Dans plusieurs villes du pays où les violences policières ont été très dures, de nombreux cadres du RCD (le parti de Ben Ali) ont pris la fuite, laissant ces territoires sans administration. À Thala, dès le début de la répression, le maire et son équipe affiliée au RCD ont quitté la ville par peur des représailles. Les Thalouas adoptent alors une forme d’autogestion. La très grande solidarité des habitants et l’habitude de se débrouiller par eux-mêmes ont permis cette autogestion : « Pendant deux mois, nous avons aussi organisé des collectes de fonds pour aider les familles pauvres à passer l’hiver. Pendant la révolution, nous étions solidaires. Depuis, nous sommes devenus une seule personne », dit Issam.

Un comité local est créé pour gérer les affaires courantes : « Nous avons affiché devant le Palais de justice les nouvelles du jour pour que tout le monde sache quelles décisions ont été prises par le comité local », précise Issam. Parmi les discussions, une proposition fait l’unanimité : quitter la ville en portant des drapeaux algériens et marcher vers la frontière pour demander le rattachement à l’Algérie. « Pendant la révolution, la frontière est restée ouverte. Quand les Algériens vivant de l’autre côté ont su que nous venions, cinq bus de Tebessa [ville frontalière] et Oran sont venus nous apporter de l’aide », ajoute Issam. Une grande fête a alors été organisée. « Un Algérien nous a alors dit : “Vous devez réclamer justice dans votre pays. Nous serons là pour vous soutenir.” »

Le 12 septembre 2011, des élections municipales anticipées sont organisées par les habitants : « Quelques régions ont établi des comités locaux désignés par divers représentants de communes, car les cadres du RCD ont tous été dégagés. Chez nous cela a tardé. Néanmoins, nous sommes la seule ville de toute la Tunisie à avoir élu notre maire », confie Kahli Fathi. Une liste de 33 candidats est élaborée et huit conseillers municipaux sont élus. Mohsen Saidi, médecin-chef de l’hôpital, est élu maire. « Plus d’un millier de personnes ont voté. C’est peu par rapport au nombre d’habitants mais c’est un exploit d’organiser des élections en deux jours ! » explique le nouveau maire de Thala, ajoutant : « Ce qui caractérise notre équipe municipale, c’est qu’il n’y a pas de chef. Et nous sommes tous bénévoles. »

Un an après, les Thalouas n’ont rien oublié. Toute la ville s’active pour organiser les commémorations de la fuite de Ben Ali. Mardi dernier, le responsable présumé de la répression a été limogé et serait en garde à vue. Un cortège de voitures fait le tour de la ville pour annoncer la nouvelle. C’est un an de combat pour la justice qui porte ses fruits aux yeux des Thalouas. « L’arrestation de cet homme est historique, peut-être plus que le départ de Ben Ali. Aujourd’hui, nous pouvons dire que nous sommes en démocratie », confie Ahmed, un blogueur, ému jusqu’aux larmes.

« Le nouveau gouvernement agit enfin. Il a entendu la population de Thala et Kasserine ! » Le 8 janvier, le président Marzouki et son premier ministre Hamadi Jebali ont fait le déplacement dans ces villes très durement touchées par les violences policières. Les familles des victimes ont exigé d’eux l’arrestation et le jugement des cadres policiers qui ont tué et blessé en toute impunité. Dans l’état d’esprit des familles des victimes, c’est un mélange de fierté et de douleur, de soulagement, après un an de combat.

Leur presse (Rafika Bendermel, Le Temps [Genève], 14 janvier 2012)


NOTA BENE : Quelques jours après la parution de cet article, alors qu’avait couru la rumeur que « le responsable présumé de la répression » à Thala, Moncef Laajimi, avait été arrêté à l’aéroport alors qu’il tentait de fuir un mandat d’amener délivré contre lui, celui-ci paraissait en direct à la télé le soir du 21 janvier pour une interview sur le plateau de Hannibal TV, dont on retiendra seulement le commentaire qu’en fit un internaute : « Il y aurait eu un quart d’heure de plus d’émission, Laajimi aurait avoué être un martyr de la révolution ». Qu’en pensera et qu’en dira le peuple de Thala ?

 

Source : Juralib

Publié dans Monde arabe - Israël

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