Tunisie : un mois après, la fièvre révolutionnaire toujours là

Publié le par dan29000

 

 

Une TEAN 88.smallLa fièvre révolutionnaire des Tunisiens n'est pas retombée

Près d'un mois après avoir chassé Ben Ali, les Tunisois savourent encore leur victoire. Qu'importe « la débandade ». Reportage.

 

 

 

 

 

(De Tunis) Il tient un paquet de Marlboro entre ses paumes. « Tu vois, il avait mon destin entre ses mains. » Il écrase le paquet. « Ben Ali aurait pu faire la même chose avec ma vie. » Et ses cigarettes, il les vend dans la rue désormais, sans crainte.

Le commerce de Mahir est l'une des manifestations les plus visibles du changement dans les rues de Tunis. Comme une cinquantaine d'autres vendeurs ambulants, il promène sa marchandise dans la capitale sans plus jamais se la faire confisquer par la police. Jusque-là relégués au souk Sidi Boumendil, les « nasbas » s'étendent désormais avenue Bourguiba, avenue de France, place de Barcelone…

L'itinéraire de Mahir rappelle celui de Mohamed Bouazizi, le martyr de la révolution tunisienne, mais ce natif de Kairouane décline la comparaison. Mahir, comme le vendeur de légumes de Sidi Bouzid, n'avait peut-être pas de travail mais il n'aurait jamais pu s'immoler, « il faut bien du courage pour faire ce que Mohamed Bouazizi a fait », dit-il, et lui, du courage, il n'en avait pas.

France, Etats-Unis… les amis de Ben Ali croqués

Plus loin, sur l'avenue Bourguiba, Mohamed, trente, peut-être quarante années de plus que Mahir. Il a troqué sa « brouette de légumes » sans cesse confisquée contre un stylo Bic à encre bleue.

Accroupi contre un arbre, il dessine un tank. Avec des photos de Ben Ali découpées dans les journaux, il crée des collages féroces contre l'ancien régime qu'il expose sur le trottoir. Régulièrement, une petite assemblée s'arrête pour le regarder faire et commenter les caricatures.

 

L'une d'elles représente un hydre dont trois têtes sont triomphantes. Sous les photos du Ben Ali souriant, Mohamed a inscrit le nom des pays amis de l'ancien dictateur : France, Arabie saoudite et Etats-Unis. Sous la tête sanguinolente, il a écrit « Tunisie ».

 

En vitrine, le « Guide du routard » et autres livres jadis interdits

Devant les librairies, la foule se presse pour contempler ces livres interdits, désormais en vitrine. Avant la révolution, la libraire Al Kitab (« le livre ») commandait tous les titres, y compris ceux que le pouvoir censurait – « La Régente de Carthage » de Nicolas Beau et Catherine Graciet, « Le Guide du routard », « L'Etat du monde »… Selma Jabbès, libraire, raconte :

« On n'a jamais pratiqué l'autocensure mais on savait qu'on ne recevrait pas ces livres. La procédure était longue. Il fallait envoyer une liste au ministère de l'Intérieur. Une fois qu'ils l'avaient étudiée, ils lisaient certains livres. Tout cela prenait un temps fou et beaucoup de titres n'entraient pas en Tunisie.

Le 12 janvier, on a fermé la librairie en signe de deuil. Après le départ de Ben Ali, on a pris la décision de rassembler tous les livres interdits puis on a fait signer une pétition le 21 janvier. Le lendemain, la levée de la censure sur les livres a été annoncée à la télévision ! Quel plaisir de voir autant de monde devant la librairie. » (Voir la vidéo)


Il y a seulement quelques semaines, les débats étaient interdits et maintenant on s'anime dans les cafés et les théâtres où l'on parle politique.

Ce samedi après-midi, au centre culturel Al Hamra, un vieux cinéma construit en 1922, une soixantaine de personnes assiste à un débat autour du professeur de droit Sadok Belaïd. La semaine précédente, on discutait de la séparation de la religion et de l'Etat. Un magistrat est annoncé prochainement.

Le régisseur général n'en revient pas :

« Il y a un an, sous Ben Ali, la police voulait nous empêcher de louer nos locaux à Ahmed Brahim qui s'était présenté contre lui à la présidentielle. »

Les manifestations continuent. « Pour tuer la Tunisie ? »

Comme Mahir, Mohamed, Selma, les Tunisiens n'ont plus peur. De quoi avoir peur ? Du dictateur ? Le peuple l'a mis dehors. De la police ? Elle est partie. On peut apercevoir ici et là un policier en uniforme faire la circulation et plus rarement encore, un bus entier de policiers stationnant à l'entrée d'une rue. L'un d'eux :

« Nous n'avons pas disparu, nous sommes là. Ce sont des mensonges pour foutre la pagaille. Ils ont fait partir le Président mais ils continuent à manifester ! Pourquoi faire ? Pour tuer la Tunisie ? »

C'est vrai, tous les jours, devant les administrations des dizaines de personnes se rassemblent. Manifester, c'est hurler « dégage ». Des étudiants ont manifesté contre la dureté de la notation à l'université, raconte-t-on.

Les pancartes prolifèrent pour réclamer un salaire, un contrat de travail, la démission d'un directeur… Les drapeaux se déploient pour la liberté et la préservation de la révolution.

« C'est donc ça la démocratie ? »

Voilà près d'un mois que Ben Ali a quitté la Tunisie et il n'a jamais été si présent. Son nom est sur toutes les lèvres, ce qui n'est pas nouveau mais enfin il est prononcé fort et sans peur.

Les Tunisiens ne chuchotent plus, ils parlent, ils écrivent, ils dessinent, ils chantent, ils manifestent. La fièvre ne les quitte plus. Devenues quotidiennes, ces manifestations de joie et de colère n'en sont pas moins impressionnantes, émouvantes :

« Emouvantes ? C'est trop là ! Tu as vu toutes ces poubelles ? »

Les trottoirs sont noirs d'ordures, de papiers, de sacs en plastique. Même rue de Marseille dont un panneau rappelle qu'elle est une « rue témoin » dont il faut « préserver la propreté », il faut enjamber des détritus. La capitale entière, si les éboueurs ne reprennent pas rapidement le travail, risque l'asphyxie.

Les appels à cesser les grèves se multiplient. La direction de l'UGTT, la principale centrale syndicale de Tunisie, qui n'en est plus à une ambiguïté près, a appelé à la fois le gouvernement à engager « rapidement » des négociations sociales et les travailleurs à temporiser leurs revendications…

Le mouvement de contestation permanente perd en popularité, beaucoup de Tunisois considérant qu'il ruine le pays et qu'il discrédite la révolution. Au passage d'un cortège, une tablée de jeunes filles soupirent :

« C'est donc ça la démocratie ? Demander pour soi alors qu'ils sont morts pour le pays ? »

On monte la garde armés de bâtons contre les miliciens

Le Quotidien avance, sans autre preuve que les déclarations du secrétaire général du syndicat de la municipalité de Tunis, que les miliciens du RCD, parti de l'ex-Président, sont les instigateurs de ce chaos.

De ces fameuses milices, devenues l'ennemi commun, personne ne sait rien. Qui sont-elles ? Combien sont-elles ? Quand agissent-elles ? Tout le monde se souvient de la violence qui a suivi le départ de Ben Ali et, quand la nuit tombe, on ressent une légère inquiétude. Les rues se vident, et des hommes s'installent, armés de bâtons parfois, près de leurs immeubles. Ils craignent les braquages.

Au volant de son petit taxi jaune, Jemal hausse les épaules. La police a fouillé le coffre de son taxi sur la route entre Nabeul et Tunis. Ça n'a duré que quelques minutes, l'agent nous a expliqué que des armes circulaient illégalement. La veille, les autorités ont arrêté un groupe armé impliqué dans les violences qui ont ensanglanté le Kef. Ils sont soupçonnés d'être liés au clan Ben Ali. Jemal ne craint pas trop les braquages mais sait-on jamais, il monte la garde dans son quartier.

Les bars des nuits tunisoises s'organisent contre le couvre-feu

Le soir, dans les rues, les choses ont changé. Les ressentiments et les rancœurs explosent. Il n'est pas rare de voir des types complètement saouls jetés dehors par les tenanciers de bar. Viennent alors les coups de poing, les menaces et les attroupements. Les passants, terrorisés, passent leur chemin et les commerçants baissent leurs rideaux.

Les nuits tunisoises, pourtant, ne sont pas qu'inquiètes. Elles sont festives dans les bars qui s'organisent pour contourner le couvre-feu et accueillir leurs clients de minuit à l'aube. Il suffit d'arriver avant minuit et de ne pas ressortir avant 4 heures. On y danse, on y boit beaucoup et on célèbre encore et encore la révolution.

Alors oui, c'est un peu la débandade, disent-ils. Mais qu'importe car c'est l'indépendance ! Ils l'ont arrachée pacifiquement, fièrement et, ils veulent y croire, définitivement.

Cette chronique tunisienne se poursuivra toute cette semaine. Si vous êtes en Tunisie, n'hésitez pas à me transmettre des informations. Ecrivez à zdryef[at]rue89.com.

 

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Mitsuko 15/02/2011 03:48



Bonjour Dan,


Enfin, la Tunisie est libre de changer ce pays en démocratie ... Ca va prendre beaucoup de temps ... mais au moins, ils sont libres ... et il va bien falloir
qu'ils s'organisent d'une manière ou d'une autre ... et j'espère qu'ils vont y parvenir car ils le méritent bien, vraiment ...


Par ailleurs la fièvre du révolutionnnaire étant toujours là ... ça peut être un grand point positif ... mais iront-ils encore plus loin ??? J'aimerai dire
que oui mais j'ai un petit doute quand même ... Il va falloir qu'ils remontent les manches et qu'ils s'attèlent à des choses dont ils n'ont même pas l'idée (et je ne dénigre pas ...
)


Ce ne sera pas facile et il faudra du temps mais je suis sûre et certaine qu'ils en sont capables ... en espérant qu'une certaine duperie ne passe pas par là
...


Bon mardi à toi, Dan. A bientôt. Bizzzzzzzzzzz ...


SuperNana



dan29000 15/02/2011 09:50



il est certain que cela ne sera pas facile, mais avant la révolution était-ce facile de vivre sous une dictature, sans droit, sans parole, avec la peur incessante, etc...Donc il vaut certainement
mieux avoir des difficultés multiples pendant des années, car le processus sera long, c'est évident, mais les difficultés de la liberté...Et puis cela fait souvent boule de neige, une sorte de
cercle vertueux. Bises, dan.