Tunisie : un témoignage sur les premiers jours de l'après Ben Ali

Publié le par dan29000

 

 

 

6a00d8341d1d7953ef00e54f6a7fed8833-500wiLa révolution de jasmin, pas un dîner de gala

Témoignage /par La Rédaction / Bakchich

 

Une amie tunisienne a envoyé à un journaliste de Bakchich son témoignage sur les journées qui ont suivi la fuite de Ben Ali.

 

 

 

 


Lundi, Jour IV de la Révolution

Peut-être le nom de Jasmin n’est-il finalement pas si insupportablement léger pour nommer le coup de semonce majeur reçu par les régimes arabes et la brutale espérance éveillée chez leurs peuples ? Non que je méprise leurs guerres et leurs déchirements, comme l’entrégorgement algérien, la future partition soudanaise, le théâtre libanais à guichets ouverts depuis un demi-siècle, les heurts déments irakiens, et tant d’autres. Mais la première insurrection réussie d’un peuple exigeant liberté et respect ?

Peut-être la révolte du désespoir et du twitt âgée d’un mois tout juste, débouche-t-elle, avec l’évanescence d’une fleur de jasmin, sur une révolution qui à peine éclose s’est normalisée ?

Mine grave, tristoune disons-le, du technocratique premier ministre du nouveau gouvernement comme de l’ancien balayé, annonçant, comme une liste de pièces de justice énumérées par un huissier, les noms des membres du gouvernement. Et, certes le pays a besoin de repartir avec des personnes d’expérience capables de mettre fin au chaos, mais que de têtes chenues du régime déchu, ou mieux encore du bourguibisme d’il y a plus d’un quart de siècle ! Ou alors des gens qui se sont fait un nom dans l’opposition feutrée en restant de hauts commis en disgrâce, ou encore des opposants relégués de si longues années que l’on doute qu’ils puissent se frotter victorieusement à la gestion d’un pays. Même l’épouvantail Ghannouchi, pas le premier ministre Mohammed, mais l’islamiste Rached, qui clame préparer ses valises pour rentrer s’occuper du pays, ne suscite qu’un frisson presque poli, tant il apparaît cacochyme dans ses trottements télévisuels, et que sa prononciation du mot "fasad" (corruption, pourriture) tient du froncement de sourcil plutôt que de l’anathème.

Et ne parlons pas Fuad el Mbazza’ "Fuad le Déversé" dont le nom me revient du temps de Bourguiba, qui a l’air malade en se présentant président (par intérim, article 57 de la Constitution).

Débat de jeunes sur Nessma TV (une ancienne chaîne du clan, mais il ne pouvait en être autrement) animé par un clone brun de Delarue aux cheveux séparés par du gel. Il fait s’exprimer des djeun’s en une langue arabe qui pourrait faire croire que, comme moi, ils auraient vécu la plupart de leur vie hors de Tunisie. L’expression débite quelques mots d’arabe et jette ensuite les concepts en français. Un seul garçon, le féministe, qui a tenu a rappeler la place des femmes dans la révolte, et que les Algériens avaient renvoyé les leurs aux fourneaux, alors méfiance, a été capable de s’exprimer purement en arabe. La table réunissait deux très jeunes femmes, pugnaces, brillantes, et noyées dans une conceptualisation en français qui rendait leur discours soit incompréhensible aux non-instruits, soit agaçant par cette incapacité d’une expression unilingue. Un garçon arborait petite barbichette et bouc sur un visage rondelet surmonté d’un bonnet blanc. De loin, on aurait cru avoir affaire à un islamiste à la stature onctueuse, prêt à jeter un doute douceureux. Mais, le couvre-chef était une sorte de bonnet de Noël blanc, cachant des dreads du meilleur aloi et le niveau de langue ne déparait pas celui des jeunes femmes. Espoir déçu, pas de contradicteur et la conclusion était unanime : on ne va pas, jeunes, se faire enterrer, nous et notre révolution numérique, et nous allons participer aux débats politiques.

D’accord, d’accord, d’accoooord… mais ce sont quand même eux qui ont été l’accélérateur de la révolte et des événements, n’oublions pas.

Enfin, en sus de cette journée médiatique, les articles de presse française, dans un style qui n’aurait pas déparé la presse tunisienne du régime précédent, rapportent fièrement les balbutiements du gouvernement français sur l’enquête confiée à Tracfin (un machin rarement cité malgré un nom somme toute carillonnant). Tracfin devrait avertir , inch Allah si Dieu le veut bien, si ça bouge un peu trop, si l’or barboté brillait vraiment un peu trop, l’administration de mouvements de fonds suspects, et alors on pourrait commencer à envisager des mesures administratives sur les biens des Ben Ali-Trabelsi et conjoints. Ben mince alors !

Et les journaux d’emplir -sans doute stupéfaits par la découverte de ce qui fut de notoriété publique, faute de pouvoir être écrit noir sur blanc en Tunisie- leurs colonnes de portraits des Borgia, pardon des Ben Ali Trabelsi, de leurs fastes, avec des domiciles qui avant saccage tenaient du musée tant les objets d’antiquité romaine les emplissaient, et de leurs frasques très diverses et très variées. Mais où est donc passé le tigre de Sakhr le cruel conté dans le télégramme de l’ambassadeur publié par Wikileaks ?

Et puis surtout, les journaux ont empli leurs colonnes du récit de leur immense appétit d’anciens pauvres, qui avaient dévoré à grandes bouchées sans mâcher d’immenses parts de l’activité économique, du patrimoine foncier et j’en passe, faute de le pouvoir concevoir. Et nos journaux de glisser, pieusement mais jamais piteusement, sur le fait que jamais la prédation n’aurait pu s’accomplir sans que de très nombreuses personnes soit sinon complices à tout le moins complaisantes tant en Tunisie que hors de Tunisie. Tracfin ? Tracfin ! viens ici !

Las des Borgia, leurs sicaires hier lâchés, se sont fait discrets ce soir. Le travail a repris très partiellement aujourd’hui, arrêté dès quinze heures pour cause de couvre-feu à dix-huit. Le gouvernement est là et se doit de tenir jusqu’aux élections. Et diable, la révolution fut et la route est ouverte.

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Dessin de Mutio
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