Tunisie : une dictature honnie par le peuple, choyée par l'Occident

Publié le par dan29000


 
 

Un dictateur honni par son peuple et choyé par les dirigeants occidentaux

15.01.11

 


Pour la première fois depuis 1987, les Tunisiens peuvent clamer haut et fort ce qu’ils disent tout bas depuis des années : Zine El-Abidine Ben Ali, l’homme qui les a dirigés pendant presque un quart de siècle, était un dictateur. Ils avaient fini par le haïr au point de souhaiter sa mort.

Des dirigeants des trois pays du Maghreb, Ben Ali était sans doute le plus exécré par son peuple. Même ceux qui profitaient du "système" le honnissaient. Mais tous se taisaient, écrasés par la peur. Peur de perdre des privilèges et un confort certain, pour les uns. Peur d’être tabassés, envoyés en prison, torturés, pour les autres. Seule une poignée de défenseurs des droits de l’homme s’est escrimée, durant ces vingt-trois ans, à tenter de faire connaître au monde le vrai visage de la Tunisie de Ben Ali : libertés confisquées, corruption, inégalités et justice instrumentalisée.

Mais les responsables de la communauté internationale, à commencer par l’Elysée et le Quai d’Orsay, sont restés sourds à ces appels au secours, niant l’évidence. Quant aux touristes étrangers (5 millions chaque année), qui s’offraient pour quelques centaines d’euros une semaine ensoleillée au pays du jasmin, ils repartaient pour la plupart sans rien connaître de la réalité tunisienne, tant les contacts avec la population étaient réduits.

Pourtant, les signaux d’alarme n’ont pas manqué. Certains se souviennent de la grève de la faim du journaliste Taoufik Ben Brik, en avril 2000. Mais qui a encore en mémoire l’opération "bouche cousue" de l’avocat Mohamed Abbou, emprisonné pour avoir écrit sur Internet un article hostile au président Ben Ali ? A la veille du Sommet mondial sur la société de l’information, organisé par les Nations unies à Tunis en novembre 2005, ce jeune avocat s’était cousu la bouche pendant quatre jours à l’aide d’agrafes. Dans une lettre adressée du fin fond de sa prison à ses amis, Mohamed Abbou expliquait les raisons de son geste : attirer l’attention sur le "triste sort" d’un pays "obligé de la boucler" pour pouvoir manger et éviter "les représailles d’une dictature des plus féroces".

Quand Ben Ali arrive au pouvoir le 7 novembre 1987, il est pourtant accueilli en sauveur. En destituant en douceur le père de la nation, Habib Bourguiba, devenu sénile, celui qui est alors premier ministre libère les Tunisiens de trente ans de "bourguibisme" et d’une fin de règne chaotique. De ce militaire de formation, par ailleurs diplômé d’électronique - son hobby -, on ne sait alors pas grand-chose. Le nouveau venu est silencieux. Il cultive même le mystère. "C’était une stratégie, pour mieux cacher qu’il n’avait rien à dire !", déclare abruptement l’un de ses anciens supérieurs.

Tout au long de sa carrière, Ben Ali va, en tout cas, faire preuve d’habileté. De 1958 à 1974, il est directeur de la sécurité militaire. Après l’échec de l’union tuniso-libyenne auquel il est soupçonné d’avoir été mêlé, il est envoyé en exil comme attaché militaire à Rabat, au Maroc. Il revient trois ans plus tard à Tunis, à la direction de la sûreté. C’est sans états d’âme qu’il mate des manifestations en janvier 1978.

Nouvel exil, en avril 1980 : sous la pression de Wassila Bourguiba, (l’épouse du vieux président), il est écarté de son poste de directeur de la sûreté. "En apprenant la nouvelle, il est tombé inanimé de sa chaise, dans le bureau du ministre de l’intérieur. C’est alors que j’ai mesuré sa fragilité psychologique. Il a toujours été fragile, contrairement aux apparences", raconte un témoin de la scène.

Ben Ali est alors envoyé à Varsovie comme ambassadeur. Quatre ans plus tard, le voilà rappelé à Tunis. Les "émeutes du pain" viennent de se produire. On a besoin de cet homme d’ordre. En octobre 1984, il est nommé secrétaire d’Etat à la sécurité nationale. "A un militaire qui le félicitait, il a riposté : "Cette fois-ci, ce sera difficile de me faire quitter le ministère de l’intérieur"", rapporte un témoin. C’est à partir de ce moment-là que Ben Ali tisse sa toile sur la Tunisie.

Pour arriver à ses fins, le militaire devenu policier va agiter l’épouvantail islamiste. Devenu ministre de l’intérieur en 1986, il n’hésite pas à déclarer, lors du premier conseil des ministres auquel il participe, à ses collègues médusés : "Dans notre lutte contre les islamistes, nous devons recourir à deux méthodes : la désinformation et les délinquants. Nous allons les sortir de prison pour leur confier des tâches de police."

Le système Ben Ali est né. Il ne fera que se renforcer au fil du temps, jusqu’à rendre l’atmosphère irrespirable. Après son accession au palais de Carthage, le nouveau président applique à la lettre sa stratégie définie précédemment. Il fait la chasse aux islamistes. Puis il s’en prend à la gauche, et enfin à tous les démocrates tunisiens. La presse est muselée, le multipartisme interdit - à l’exception d’une opposition de décor -, la liberté d’association confisquée et la justice instrumentalisée.

Chacun vit sous le règne de l’arbitraire. Quiconque se rebiffe s’expose à des représailles de tous ordres, des plus violentes aux plus mesquines : tabassages en règle, passeports confisqués, lignes téléphoniques coupées, courrier Internet détourné, domiciles mis à sac, locaux professionnels cambriolés ou encore campagnes d’insultes ordurières, en particulier à l’égard des femmes.

A titre d’exemple, Sihem Bensedrine, l’une des figures de la lutte pour les libertés, se retrouve, en mai 2005, la cible de véritables appels à la lapidation lancés par Achourouq et Al-Hadath. Ces deux journaux arabophones à fort tirage qualifient cette journaliste de 55 ans de "prostituée", "créature du diable" et "vipère haineuse".

Tous les opposants tunisiens, de Khemaïs Chammari à l’avocat Mokhtar Trifi, le président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme - empêchée de fonctionner ces dix dernières années -, ont eu à subir de telles campagnes de haine de la part de la presse de caniveau, à l’initiative du Palais de Carthage et de l’inamovible conseiller et âme maudite du président : Abdelwahab Abdallah.

Entre soumission et révolte, la société tunisienne oscille. Mais le système Ben Ali, savant mélange de clientélisme et d’intimidation, fonctionne. En Occident, on vante le "miracle économique tunisien". Et il est vrai que ce petit pays, dénué de ressources en hydrocarbures, est plutôt bien géré. La croissance annuelle est de l’ordre de 5 %. Un taux honorable mais insuffisant pour absorber les 60 000 nouveaux diplômés qui arrivent chaque année sur le marché. Au lieu de prendre la mesure du danger, Ben Ali continue d’utiliser le système éducatif comme "un outil de gouvernance démagogique" et de délivrer des diplômes "à des quasi-analphabètes", comme le résume Hassine Dimassi, professeur d’économie à l’université de Sousse.

La colère et la frustration grandissent au sein de la population à qui l’on a promis la prospérité en échange d’une confiscation des libertés. Alors que le clan des Trabelsi, du nom de Leïla, la deuxième femme du chef de l’Etat, fait des affaires - immobilier, téléphonie, transports, tourisme, banques… - et s’accapare les richesses du pays, la population enrage d’être exclue du système. Au fil des ans, tout lui paraît de plus en plus insupportable : le chômage, les bas salaires, les passe-droits, le racket des petits fonctionnaires (des policiers notamment), les innombrables indicateurs, l’obligation d’adhérer au parti au pouvoir, le Rassemblement constitutionnel démocratique, pour bénéficier d’un emploi, d’une bourse, d’un permis de construire… Le ressentiment augmente, mais il met du temps avant de l’emporter sur la peur.

Les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis vont constituer une aubaine pour le président Ben Ali, alors que le camp des démocrates et des militants des droits de l’homme commençait à marquer des points. Au nom de la lutte antiterroriste, les libertés sont encore davantage bridées. En parallèle, Ben Ali modifie la Constitution, tous les cinq ans, pour écarter de l’élection présidentielle tout rival potentiel. Il enchaîne ainsi cinq mandats, recueillant à chaque fois au moins 90 % des voix.

Sourde, aveugle, voire cynique, l’Union européenne, France en tête, lui manifeste un soutien sans faille, au risque de contribuer à ce qu’elle prétend combattre : la montée de l’islamisme. "Le premier des droits de l’homme, c’est de manger (…). De ce point de vue, la Tunisie est très en avance sur beaucoup de pays", déclare Jacques Chirac, lors d’une visite officielle à Tunis, en décembre 2003, alors même que l’avocate Radhia Nasraoui en est à son 50e jour de grève de la faim.

Nicolas Sarkozy ne fait pas mieux quand il vient en Tunisie, en avril 2008. "L’espace des libertés progresse", se félicite-t-il devant un Ben Ali radieux. Dans les rangs de l’opposition et des militants des droits de l’homme, chacune de ces phrases est ressentie comme un coup de poignard et une trahison. Une de plus.

Florence Beaugé

Source : Parti démocrate progressiste

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