UMP : les manipulateurs de débats nauséabonds

Publié le par dan29000

 

 

 

Islam, laïcité: un débat destructeur

Khalid Hamdani, ancien membre du Haut conseil à l'intégration, demande à l'UMP de renoncer à son débat du 5 avril prochain sur la laïcité, qui vise à en «réclamer uniquement pour l'islam, donc contre les Français musulmans, une application rigide, pointilleuse, littérale».

 


 

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puceinvite.jpgAlors que les dirigeants de l'UMP s'apprêtent à lancer un «débat» sur l'islam en France, une anecdote me revient en mémoire. Au cours de la phase préparatoire à la loi du 15 mars 2004 relative au port de signes religieux ostensibles à l'école, j'ai été auditionné à l'Assemblée nationale en tant que membre du Haut conseil à l'intégration. A mon arrivée, j'ai demandé à un huissier où se trouvait la salle d'audition sur la thématique du port de signes religieux ostensibles à l'école. Avec courtoisie il rectifia: «vous cherchez la salle de l'audition sur le foulard islamique, veuillez me suivre» et, fort civilement, il m'y conduisit. Cette anecdote illustre la stigmatisation dont vont nécessairement faire l'objet dans les prochaines semaines et dans les prochains mois les Français de confession ou de culture musulmane. En homme de bons sens, cet huissier, comme la majorité des Français, a retenu que le débat portait sur l'interdiction du «foulard islamique». Les  mêmes causes produiront les mêmes effets. N'oublions pas que le débat avorté sur l'identité nationale a laissé des traces négatives dans les esprits et des blessures dans les cœurs. Les dirigeants parisiens de l'UMP s'apprêtent à ouvrir une nouvelle boîte de Pandore, beaucoup plus explosive cette fois-ci, surtout dans le contexte national et international actuel.

Comment le débat sur l'islam peut-il être maintenu, même s'il est affublé d'un faux nez et rebaptisé «débat sur la laïcité», alors que le monde arabo musulman est en pleine révolution démocratique, alors que les peuples arabes se révoltent au nom des principes et des valeurs du siècle des Lumières?

Persister, et maintenir le débat sur l'islam en France, c'est jouer encore une fois aux apprentis sorciers. Des passions bien plus extrêmes que celles dont nous fûmes les témoins agacés lors du débat sur l'identité nationale risquent de se déchaîner, de nourrir le ressentiment, de créer la division et de produire la haine. Du reste ce débat inutile, anachronique et dangereux, a déjà commencé de la pire des façons avec les propos outranciers de la députée UMP Chantal Brunel.

Un tel débat va nécessairement être focalisé sur les musulmans et, par amalgames successifs, sur les «Arabes». Il renforcera la suspicion née du débat précédent et sera, à la veille des élections présidentielles, destructeur tant sur le plan de la cohésion que du rassemblement de notre pays. Sur le plan international, il donnera encore une fois une image négative de notre démocratie et risque d'être contre productif pour les intérêts économiques de nos grandes entreprises présentes dans le monde arabe et musulman. Electoralement, il profitera à l'extrême droite et à elle seule. Les intégristes de droite pourront affirmer brutalement ce que suggèrent, volontairement ou involontairement, les promoteurs de ce débat, à savoir qu'il y a les «vrais Français» d'un côté et les «faux Français» de l'autre. Chacun se fera sa petite idée sur ces deux «catégories» de Français. Dans cet affrontement, qui est le contraire même d'un débat, ces deux catégories se réduiront à des choses simples. D'un côté ceux qui sont Blancs, européens et de préférence catholiques; puis de l'autre, les Autres, tous les Autres.

Les premiers, diront les extrémistes de droite, doivent avoir des droits supérieurs aux seconds. L'imaginaire fera le reste et au sein même de chacune de ces catégories se construira une hiérarchie symbolique visant à créer des préséances dans l'appartenance nationale et donc dans la francité. A tout prendre, un aristocrate dont un ancêtre au moins participa à la première ou à la deuxième croisade, formé dans une de nos grandes écoles dites «républicaines », catholique pratiquant, Blanc, cela va de soi, ayant été haut fonctionnaire même brièvement, s'acquittant de l'ISF, habitant Paris, mais toujours propriétaire des terres de ses ancêtres en province, sera le Français par excellence, le maitre étalon qui servira d'aune et de mesure à nos identités individuelles et de seule référence valable de l'identité collective. Malheur à ceux qui comme Eric Zemmour, dont le nom rappelle la glorieuse épopée des tribus berbères d'Afrique du Nord, vont chercher par mille et un artifice à faire oublier leurs origines. Symboliquement, ils seront un jour ou l'autre classés dans la deuxième catégorie.

Tout cela prêterait à sourire si les événements n'étaient pas graves et l'heure aux décisions importantes prises par des femmes et des hommes d'Etat dévoués au bien commun. Alors que le monde change sous nos yeux, nos responsables politiques ont mieux à faire que de nous inviter à débattre d'islam et de laïcité. Ils ne se grandissent pas à courir après les extrémistes sans jamais pouvoir les rattraper ni sur sur le terrain de la xénophobie, ni sur celui du chauvinisme frileux.

Au sein même de l'actuelle majorité, de nombreuses voix s'élèvent contre ce débat. Christine Boutin, qui préside le Parti chrétien-démocrate, le qualifie de «dangereux» et souligne qu'il «y a des processions chrétiennes dans les rues en France». D'autres personnalités de droite tels Alain Juppé, Dominique de Villepin, Rachida Dati ou Patrick Devedjian ont exprimé bien plus que des réserves.

Les Français de sensibilité arabo-musulmane, croyants ou pas, vivent un formidable moment. Ils sont fiers de constater que la démocratie se répand dans le monde arabe et que le supposé danger islamiste n'était qu'un prétexte commode pour maintenir des dictatures favorables aux intérêts de l'Occident. Ils se sentent pleinement Français et ne voient guère ce qui peut sortir de bon du débat qu'on leur impose. Hormis celles et ceux qui ne veulent pas voir, toute personne de bonne foi constate que l'application de la laïcité en France est stricte en théorie mais souple en pratique. Réclamer uniquement pour l'islam, donc contre les Français musulmans, une application rigide, pointilleuse, littérale de la laïcité, sans aucun accommodement, sans aucune dérogation serait injuste voire générateur de troubles et de désordres.

En effet, comment un citoyen athée, ou ayant une confession autre que catholique, s'il habite dans un centre ville à proximité d'une cathédrale, peut-il continuer à accepter sans réagir que les cloches sonnent tous les dimanches sans que rien ne soit fait pour faire cesser cette intrusion sonore et ostentatoire de la religion dans l'espace public? Comment accepter les processions qui se déroulent sous les yeux des badauds, les manifestations à caractère religieux sur la voie publique à Lourdes, les débordements du mardi gras, les messes funèbres retransmises par haut parleurs à l'extérieur des églises en présence des autorités etc...

Attention, cette fois-ci, les musulmans de France et tous les républicains laïques et cohérents pourraient constituer une sorte de front commun. Ils pourraient exiger l'application rigoureuse de la laïcité à tous et sur l'ensemble des territoires de la République. Ils pourraient exiger que toutes les religions soient traitées de la même façon sans arrangements ni dérogations. Peu importe alors que les racines de la France soient chrétiennes ou païennes, grecques ou romaines, ce qui compte c'est que la République laïque ne pratique plus le deux poids et deux mesures. 

A ce petit jeu, l'UMP arroseur risque fort d'être arrosé. Imagions que l'UMP voit éclore en son sein un Parti musulman-démocrate associé sur le même modèle que celui présidé par Christine Boutin, avec des statuts analogues. Qui oserait interdire cette expression de la liberté d'opinion et au nom de quoi? Il y aura bien une association de républicains laïques pour réclamer que la loi de 1905 s'applique partout en France y compris en Alsace-Moselle. On pourrait continuer à égrener le chapelet des manquements à une application stricte de la loi de 1905 que l'on veut appliquer sans nuance aucune mais aux seuls musulmans.

Il est temps de regarder la réalité en face. La France est désormais un banal pays européen, membre de l'Otan, tributaire des décisions économiques et monétaires allemandes, inquiet sur son identité, divisé sur les réformes, dirigé par des élites déconnectées du peuple, coupé de ses anciennes colonies et zones d'influence, ayant du mal à trouver sa place dans la mondialisation; bref, la France est en passe de ne plus être une «puissance moyenne». Est-ce le moment pour philosopher sur l'islam et la laïcité?

Enfin, si l'UMP ne veut rien entendre, il faudra tirer la sonnette d'alarme du côté de nos grandes entreprises qui ont tout à perdre avec la publicité négative d'un tel débat. En effet nul besoin d'être  grand clerc pour voir que les nouvelles classes dirigeantes issues des révolutions arabes auront à cœur de défendre les intérêts de leurs pays, de leurs peuples et non pas les intérêts privés de leurs dirigeants qui ne seront plus jamais des «amis de la France» mais de simples partenaires.

Pour toutes ces raisons et pour d'autres encore, renoncer à ce débat c'est faire preuve de sens des responsabilité et de maturité politique. Une telle décision mérite d'être prise, il en est encore temps. 

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