Un libraire en colère, un livre-témoignage d'Emmanuel Delhomme

Publié le par dan29000

 

 

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Avouons-le d'emblée, sur ce site, les hommes en colère, nous aimons. Et dans ce cas particulier, nous ne pouvons qu'avoir une oreille attentive, particulièrement attentive, aux propos d'un libraire en colère, car l'auteur de cet article, devenu bibliothécaire, travailla de longues années en librairie. Nous avons donc pratiqué aussi la mise en avant de nos coups de cœur, les discussions avec les clients, la venue d'auteurs en dédicaces, et tout ce qui fait le beau métier de libraire, malgré certains représentants, malgré les piles de navets qu'il faut aussi vendre si l'on veut que l'année suivante, la librairie soit encore présente...

Alors il était difficile de ne pas avoir un a-priori favorable en ouvrant ce livre. Heureusement en quatrième de couverture, l'éditeur nous avait prévenu sur la partialité du texte. C'est très honnête, car effectivement partialité il y a.


Mais aussi sincérité, cela se sent.


L'auteur a fondé et dirige depuis 1981, la librairie Livre Sterling dans un des plus riches quartiers de Paris, les  Champs-Elysées.

Nous ne pouvons que partager avec l'auteur, l'éloge du livre, l'éloge du papier, et donc des lieux de culture et loisir que sont nos librairies.

Pourtant assez vite, tout en reconnaissant que chaque librairie a ses spécificités (on s'en doutait un peu, surtout dans un tel quartier !), notre libraire,  vraiment très en colère va, lentement mais sûrement, glisser, page après page, vers le très mortifère "C'était mieux avant".

Il est vrai que cette mode ne date pas d'aujourd'hui.

Avant, on hésite, entre, hier, autrefois, jadis (?), les librairies, les éditeurs, les lecteurs, les livres (ajoutez le nom suivant...) étaient différents...

Et on lisait, oui madame, on lisait...

Et tous ces gens qui passent, sans entrer dans cette librairie !

Et tous ces gens qui entrent (enfin !) mais qui n'adoptent pas le comportement adéquat du bon lecteur. A la page 35, notre libraire, très "colère" est tenté d'en attraper un par le col pour lui demander ce qu'il vient faire là ! Heureusement du haut, (très haut) de sa qualité de libraire (en colère), notre homme sait "calmer" ceux qui cherchent un livre entrevu à la télévision.

Quelle horreur, la télévision, même les émissions littéraires !

Au fil des pages, c'est un "ressenti" fort désagréable vis à vis des lecteurs (pas les bons sans doute) qui se laisse entrevoir, entre condescendance et mépris.

Désagréable.

Désagréable aussi cette option d'opposer le culte valorisé-valorisant du livre face aux incultes qui achètent des CD ou des DVD. Peu importe que sur les DVD soient découverts des créateurs comme Bergman ou Pasolini ! Tout ceci ce n'est que des images, et des sons.

Plus terrible encore, tout cela on peut y accéder par les nouveaux téléphones portables.

Quelle horreur, et pourquoi pas le livre numérique !

Les écrans nous envahissent, au secours !

Pour être juste, parfois ce texte est vraiment amusant. Évitez si vous passez dans le quartier de rentrer dans cette librairie pour demander (horreur !) une photocopie, ou pour demander un simple renseignement. On peut se douter du nombre de pauvres touristes passant dans ce quartier non loin de l'Etoile. On comprend donc mieux  la mauvaise réputation d'accueil des étrangers à Paris !

 

"Lire ou périr, il faut choisir..." page 87.

Fichtre, bigre, c'est déjà "Le meilleur des mondes" ?


Soyons sérieux.

Il faudrait qu'un libraire ait le courage, et/ou l'envie de répondre dans un autre livre. Un libraire qui exercerait son beau métier ailleurs que dans un des quartiers les plus bourgeois de la capitale, un libraire en région par exemple, un libraire (et j'en connais), qui vient de multiplier par quatre sa surface de vente, et de créer plusieurs emplois...Ou encore un libraire qui vient d'ouvrir en 2010 sa toute petite librairie dans une ville de moins de 5000 habitants où dans la rue personne ne marche en déchiffrant un smartphone dernier cri. Un libraire qui aurait lu Pennac qui sait si bien faire comprendre qu'il n'y a aucune obligation de lire, en fait. Que la culture chasse gardée du livre, c'était vraiment dans les siècles précédents !


Alors oui défendons les librairies qui ouvrent, ou s'agrandissent, défendons l'indépendance des libraires, et le goût de lire, ou pas...Défendons les petits éditeurs, ce que nous faisons souvent ici dans le choix de nos livres chroniqués. Défendons la sensualité du papier et les indispensables conseils des libraires, ou bibliothécaires, ou journalistes...


Mais avec pas avec un tel réquisitoire culpabilisant entre amertume et nostalgie !

 

Enfin on saluera le courage de l'éditeur dont l'avant-propos est fort utile afin de pouvoir relativiser les pages suivantes. Sans doute les deux meilleures pages du livre. Il a bien fait de ne pas censurer tous ces errements, notamment sur l'école qui nivellerait pas le bas (les enseignants, en première ligne dans le combat pour l'éducation vont apprécier !).

 

Nous avons la chance en France d'avoir un maillage de librairies et de cinémas bien au-delà d'autres pays, les faire vivre n'est pas un métier aisé en 2011, certes. Mais regarder vers le passé pour éviter de comprendre le présent et assumer le futur ne sera jamais la meilleure solution. La lecture se porte encore bien (sauf peut-être dans le quartier des Champs-Elysées) mais ses formes changent.

Malgré toutes ces restrictions, ce livre a le mérite d'exister, et c'est tant mieux...

 

Dan29000

 

 

Chez le même éditeur, on avait bien aimé en avril dernier :


"Vivre libre" de Claire Gallois, on peut lire notre article ICI

 

Et pour découvrir le site de l'éditeur, c'est LA

 

Enfin à lire aussi une liste de suggestion de lectures pour l'été d'une librairie parisienne, assez loin des Champs-Elysées, en date de dimanche 17 juillet 2011.

 

Un libraire en colère

Emmanuel Delhomme

L'Editeur

2011 / 96 p / 11 euros

Publié dans lectures

Commenter cet article

c' 18/07/2011 16:36



c'est pas vraiment un commentaire, c'est juste pour signaler une erreur "Il faudrait qu'un libraire est le courage", au lieu de "Il faudrait qu'un libraire ait le courage". On la remarque
d'autant plus dans un article sur un libraire.


Très bonne critique : tu donnes envie de lire ce bouquin, tout en nétant pas d'accord avec le contenu, et en nous faisant comprendre, voire ressentir l'amertume de ce libraire ! Tout ça donne
envie de lire au sens large.


 



dan29000 18/07/2011 16:46



Merci pour ta vigilance ! Article pourtant relu et passé au correcteur !!!


Effectivement lire est indispensable et malgré toutes nos réserves, le livre apporte un bon débat, de bonnes questions, mais avec de mauvaises réponses hélas, en généralisant une spécificité...Et
si l'histoire, l'étude du passé et la mémoire, sont indispensables, on se doit d'éviter le désagréable "c'était mieux avant"...