Une fonctionnaire menacée de deux ans de suspension pour un livre

Publié le par dan29000

0207 Absolument vignetteUne fonctionnaire suspendue pour un pamphlet sous pseudo


Par Céline Vigouroux | Etudiante en journalisme

« Absolument dé-bor-dée » de Zoé Shepard (Aurélie Boullet) moque la cuisine interne de la région Aquitaine (PS) qui veut l'exclure. 


Fonctionnaire du conseil régional d'Aquitaine, Aurélie Boullet a décrit, dans un blog puis un livre (« Absolument dé-bor-dée ! », ed. Albin Michel) et sous un pseudonyme (Zoé Shepard), le récit de son quotidien. Elle est passée jeudi en conseil de discipline, qui suggère une lourde sanction. 

Jeudi, le conseil de discipline du conseil régional d'Aquitaine s'est prononcé, dans un avis purement consultatif et après cinq heures de pourparlers, pour son exclusion de la fonction publique, pendant deux ans et sans rémunération.

Reste à Alain Rousset, président PS de la région, le délai d'un mois pour prendre une sanction définitive. A la fois juge et partie, le ténor de la gauche locale, qui a remporté les dernières élections régionales avec 59,40% des voix, réclamait depuis le début de l'affaire la révocation de la fonctionnaire trouble-fête.
« Comment faire 35 heures… en un mois ! »

Pure produit de l'Institut national des études territoriales (INET), cette fille de fonctionnaires intègre la région en mars 2007, comme chargée de mission à la délégation aux affaires européennes et internationales. Elle raconte :

« J'étais pleine de bonne volonté dans ce que je voulais faire. Mais la réalité a été bien différente. »


Dès novembre 2007, elle ouvre un blog « Eloge de la pipeautique » (désormais supprimé) pour raconter à ses amis son quotidien et son mal-être de fonctionnaire publique territoriale : « Recevoir d'autres témoignages me soulageait ».

Rapidement sollicitée par son entourage, la jeune femme se lance au défi d'écrire un livre. Il est publié en mars 2010. Sur la couverture, un bandeau donne le ton :

« Comment faire 35 heures… en un mois ! »


Avec des dialogues parfois acides, la jeune femme de 30 ans, brosse le portrait d'un « système mafieux » gangrené par le copinage, les promotions canapé et l'incompétence généralisée. Son héroïne note ainsi :

« L'importance des élus de la collectivité ne se mesure certainement pas aux réalisations qu'ils accomplissent, […] elle se mesure à la capacité de reclassement de leur maîtresse dans l'organigramme. »


« Ce n'est pas un livre politique, je souhaitais dénoncer par la satire certaine pratiques en place », précise Aurélie Boullet. L'auteure a reconnu que que 90% du roman s'inspire de faits réels.

Pourtant, l'administratrice territoriale prend le soin de préciser qu'elle n'a voulu pointer du doigt aucune collectivité particulière. Ainsi l'action se déroule dans une mairie proche de Paris et ses personnages sont affublés d'aimables sobriquets « The Boss », « L'Intrigante », « Simplet », ou « Coconne ».

Las, certains de ses collègues ont trouvé bien des similitudes avec leur environnement, jusqu'à la couleur des murs de la cantine. Le conseil régional demande des comptes à la jeune femme. Elle sera suspendue de son poste pour quatre mois. Début d'une chasse à la sorcière.
« Alléger les souffrances du personnel de la région »

Quitte à se tirer une balle dans le pied en dévoilant son identité, le conseil régional se dit près à aller jusqu'au bout, car il s'agit, selon Rachid Belhadj, porte-parole du président de région, de « laver l'honneur et alléger les souffrances du personnel de la région qui sont mis à mal par un tel type d'ouvrage purement injurieux, grossier et diffamatoire. »

L'élu MoDem Joan Taris, en séance plénière lundi 28 juin, dénonce une censure. En pleine réforme des RGPP et du remaniement des collectivité territoriales, « Absolument dé-bor-dée », pamphlet antifonctionnaire, est du pain béni pour l'opposition.

Pour Jean Luc Mercadier directeur général des services (DGS) de la région, l'affaire n'est « pas politique mais d'ordre éthique et humain ». Aurélie Boullet est ainsi définie comme un agent à problème ayant des difficultés relationnelles pour s'intégrer. Une erreur de recrutement, en quelque sorte. Bien que la fonctionnaire ait reçu en 2009, une moyenne de 14,4 sur 20 par la commission administrative paritaire. (Télécharger la lettre)

Selon, le DGS, la notation serait une anomalie : elle aurait été surgonflée pour permettre à la fonctionnaire de trouver un nouveau poste. Jean Luc Mercadier se défend :

« Ce sont des pratiques que je dénonce, mais le système n'est pas infaillible. »


Se targuant de ses bons résultats en matière de politique locale, le conseil régional aurait pu se servir de l'ouvrage comme un support de réflexion sur les dysfonctionnements internes de son administration.

Mais telle n'a pas été la voie choisie. Le conseil de discipline a préféré lancer un avertissement aux autres agents qui pourraient être tentés à leur tour d'exposer la cuisine interne.

Source : RUE 89

========================================================================= 
► L'interview de Zoé Shepard par Sud-Ouest


Zoé Shepard : "Ce n'est pas un pamphlet contre la fonction publique territoriale"
Le conseil de discipline du conseil régional d'Aquitaine s'est prononcé hier pour une exclusion de la fonction publique pendant deux ans d'Aurélie Boulet alias Zoé Shepard. La jeune femme, qui a publié un pamphlet sur son administration, se confie
  Aurélie Boulet alias Zoé Shepard risque deux ans d'exclusion de la fonction publique  
 


Le conseil de discipline du conseil régional d'Aquitaine s'est prononcé aujourd'hui pour une exclusion de la fonction publique, pendant deux ans et sans rémunération, d'une haut fonctionnaire auteure d'un pamphlet dénonçant les dysfonctionnements de l'institution.
Cet avis consultatif du conseil de discipline a été donné après cinq heures de débats au cours desquels chaque partie a exposé son point de vue. Le président PS du conseil régional, Alain Rousset, dispose désormais d'un mois pour prendre une sanction définitive.
Aurélie Boulet, alias Zoé Shepard s'explique dans une interview à paraître demain dans Sud Ouest, dont nous publions ici des extraits.


Sud Ouest. Dans quel état d'esprit aviez-vous pris vos fonctions, en 2007, au Conseil régional d'Aquitaine ?
Aurélie Boulet alias Zoé Shepard. J'étais particulièrement motivée. Les stages que j'avais effectués au sein de cette collectivité et dans différentes mairies, dont celle de Bordeaux, s'étaient très bien passés. Avec la responsable de la délégation aux affaires européennes et internationales, il avait été convenu que nous ferions un projet de service. J'avais le souhait de m'intégrer dans une équipe. Mais au bout de quelques mois, la déception était totale. J'avais le sentiment d'être inutile. On me confiait peu de dossiers, je ne participais à aucune réunion, et lorsque je rédigeais des notes, elles revenaient sous les noms d'autres personnes.

Pourquoi ne pas avoir démissionné ?
J'ai essayé de partir. Sans succès. J'étais malheureuse à crever dans mon travail. Les amis auprès de qui je me plaignais en permanence riaient en lisant mes mails. Ils m'ont dit de créer un blog. C'était une forme de catharsis. Je tenais un journal. J'essayais d'être drôle. Les réactions étaient positives, les gens m'encourageaient à continuer. C'est comme cela que l'idée d'un livre est venue

Comment avez-vous conçu ce livre ?
J'ai veillé à changer tous les noms de lieux, toutes les dates, toutes les fonctions. Pour chaque personnage, J'ai additionné les travers et les traits de caractère de plusieurs personnes en prenant soin d'en choisir toujours une, extérieure à la région. L'un de ces personnages, totalement fictif, n'existe pas. Mais le Conseil régional soutient pourtant dans le dossier disciplinaire l'avoir identifié. C'est risible.

Quelle est la part de vérité dans cet ouvrage ?
Certaines situations rocambolesques sont le fruit de mon imagination. Mais 90 % des anecdotes évoquées dans ce livre sont vraies. J'ai veillé à me protéger et à protéger les fonctionnaires et les élus du Conseil régional. Nul ne pouvait reconnaître la collectivité, les élus et les agents concernés. En cherchant à savoir qui était l'auteur du livre, plusieurs cadres du Conseil régional ont voulu se reconnaître. Qu'ils l'assument jusqu'au bout aujourd'hui.

Pourquoi autant d'acrimonie contre la fonction publique territoriale ?
Je n'ai pas voulu écrire de pamphlet contre la fonction publique territoriale. Il y a des gens qui s'investissent beaucoup dans les communes et dans les petites structures. Mais à partir d'une certaine taille, ce n'est plus pareil. Dans certains services comme celui où je travaillais, en divisant les effectifs par trois, on ferait exactement la même chose.

Source : Sud Ouest
 

Publié dans actualités

Commenter cet article

CEKIKADISSA 19/09/2010 17:16




Aurélie Boullet a écrit un pamphlet qui fait rire… mais l’administration n’a pas d’humour ! Que penser de cette mise a pied alors que le juge Burgaud n’a écopé
que d’une « réprimande », bien que les décisions prises aient eu des conséquences indélébiles et même tragiques, et qu’il est aujourd’hui inscrit au tableau d’avancement des magistrats
du tribunal de Caen ?



dan29000 19/09/2010 18:10



Pour l'avoir connue, je vous le confirme les administrations territoriales n'ont aucun humour...



Luc Nemeth 07/07/2010 13:12



Le site Rue89, connu pour avoir peu à refuser aux partis-de-gauche et aux syndicats, se moque du monde là où il ose écrire que le conseil de
discipline du conseil régional d'Aquitaine s'est prononcé, dans un avis purement consultatif. C'est ici le... contraire, qui est vrai. On peut reprocher bien des choses à ces
présidents PS de Conseils régionaux, mais sûrement pas d'ignorer le Droit, et encore moins, d'ignorer les rapports de force :


1) ils savent très bien qu'une sanction ne peut être prise, sans la tenue d'un Conseil de discipline.


2) ils ne convoquent un tel Conseil que lorsqu'ils ont la certitude que leurs comparses, les délégués syndicaux, accepteront de cautionner de leur présence (ici statutairement
indispensable) l'existence d'un tel Conseil.


3) quant à la formule 'purement consultatif' ce n'est là qu'un piteux mensonge par omission utilisé par Rue89, pour ne pas lâcher le morceau... En certains cas
: les délégués syndicaux ne peuvent décemment aller jusquà voter eux-mêmes, la sanction. Aussi ils s'arrangent pour que le Conseil de discipline se sépare sur un score nul, ce qui
fait que le dossier est alors... transmis au président, pour '''arbitrage''' !!! Et voilà, ce que les imposteurs de Rue89 appellent sans rire : un avis PUREMENT CONSULTATIF.



dan29000 07/07/2010 16:33



merci pour ces précisions judicieuses