USA : prisons secrètes et tortures, les preuves

Publié le par dan29000

Comment l’Amérique en vint à torturer ses prisonniers

J’ai lu presque 140.000 fichiers anciennement classifiées sur les maltraitances de prisonniers depuis 2001. Voilà ce que j’ai appris.

 

Tout a commencé avec un document.

 

Le 17 septembre 2001, six jours après les attaques terroristes à Washington et New York, le président George W. Bush envoie un mémorandum de notification de 12 pages au Conseil National de Sécurité. Ce mémorandum, comme nous le savons aujourd’hui, autorise la Central Intelligence Agency (CIA) à créer et à administrer des prisons secrètes.

Nous n’en connaissons pas exactement le contenu: les avocats de la CIA ont déclaré à un juge que le document en question constituait une telle violation des lois au yeux des tribunaux et du peuple américain que même sa police devrait être classifiée. Mais nous savons ce qu’il a provoqué: il a ouvert la porte à la torture.

Grâce à la loi du Freedom of Information - qualifiée par le New York Times comme «l’une des meilleures lois de diffusion de documents classifiés de l’histoire» - nous savons maintenant l’essentiel de ce qui s’est déroulé dans ces espaces secrets créés par l’administration Bush.

L’American Civil Liberties Union a rassemblé près de 140.000 documents autrefois classifiés du département de la Défense, du département de la Justice et de la CIA qui détaillent les mauvais traitements infligés aux prisonniers américains durant la «guerre contre le terrorisme».

Mon travail, en tant que créateur du site web www.thetorturereport.org et auteur du livre The torture Report: What the Documents say about America’s Post 9/11 Torture program consistait à plonger dans cette masse incroyable de documents afin de comprendre ce que mon pays a fait.

Voilà ce que j’ai appris.

«La loi a changé»

Les principaux personnages du gouvernement, jusqu’au président Bush lui-même, ont violé les lois américaines et internationales qui interdisent la torture et les traitements cruels, inhumains et dégradants. Pire encore: ils ont poussé leurs subordonnés, au sein de l’armée et des services de renseignements civils à violer ces lois à leur place.

Lorsque des hommes et des femmes à qui ils demandaient de violer ces lois ont protesté, sachant qu’ils et elles risquaient d’être par la suite poursuivis pour avoir torturé, ils ont prétendu réécrire la loi. Ils ont invoqué des arguments légaux qui, disaient-ils, pourraient couvrir leurs subordonnés et empêcher qu’ils soient traduits en justice, au mépris des lois interdisant la torture.

«La loi a changé», a-t-on dit à des détenus issus du monde entier.
«Plus aucune règle ne s’applique.»

Ils ont donc torturé.

Ils ont torturé des hommes sur des bases militaires et dans des centres de détention, en Afghanistan et en Irak, à Guantanamo et sur des bases de  l’US Navy situées sur le territoire américain; ils ont torturé des hommes dans des prisons secrètes de la CIA créées partout dans le monde afin d’y terroriser et d’y torturer des prisonniers; ils ont envoyé de nombreux prisonniers dans des pays dirigés par des régiments notoirement connus pour leur violence et leur ont demandé de torturer à leur place.

A deux reprises au moins, après que les tortionnaires aient pourtant déclaré que ces mauvais traitements n’avaient plus lieu d’être exercés, Washington a ordonné que les prisonniers continuent d’être torturés.

Des manifestants réclamant la fermeture de Guantanamo devant la Maison blanche. Medill DC via Flickr CC License By

 


Ils ont torturé des innocents. Ils ont torturé des gens qui n’étaient coupables que de crimes liés au terrorisme et ont ainsi ruiné toute chance de pouvoir les poursuivre légalement à cause de la torture. Ils ont torturé des gens alors que la torture n’avait rien à voir avec des menaces imminentes. Ils ont torturé en s’appuyant sur des informations erronées qu’ils avaient obtenues en torturant d’autres prisonniers. Ils ont torturé pour dissimuler leurs erreurs et pour obtenir des aveux. Ils ont parfois torturé dans le seul but de briser des individus.

Et ils ont ensuite conspiré pour dissimuler leurs crimes.

Ils l’ont fait dès le début, en créant des lieux de torture secrets et des régimes spéciaux permettant de dissimuler leurs agissements aux yeux du monde et du peuple américain. Ils l’ont fait en dissimulant puis en détruisant des éléments de preuves, dont des vidéos des tortures. Ils l’ont fait en privant les détenus de tout processus légal, car comme l’inspecteur général de la CIA l’écrivait dans un rapport en 2004, lorsque l’on torture quelqu’un, on créé un problème insoluble, car on se retrouve avec des détenus qui «s’ils ne sont pas maintenus à l’isolement, risquent de divulguer des informations sur les circonstances de leur détention».

Ils y sont pourtant parvenus durant un temps, par le secret – un secret maintenu en contraignant au silence deux groupes de voix.

Les témoignages de dissidents

A de nombreuses reprises, en Afghanistan, en Irak, à Guantanamo, au sein des centres secrets et du quartier-général de la CIA, au Pentagone et à Washington, des hommes et des femmes ont reconnu la torture pour ce qu’elle est et ont refusé de demeurer silencieux.

Ils ont donc protesté, fait part de leurs objections et se sont battus pour empêcher et pour mettre un terme à ces questions immorales et illégales. Tandis que le président et ses principaux conseillers ont approuvé et encouragé la torture des prisonniers, des agents, à tous les niveaux de toutes les agences, s’y opposaient.

Les documents font état de ces protestations.En fait, c’est grâce à ces dissidents que la majorité de ces documents existent.

Grace à des e-mails échangés entre des agents du FBI, qui font part de leur choc après avoir assisté à des séances d’interrogatoires à Guantanamo, grâce à des lettres et à des mémorandums rédigés pour les archives et grâce à des enquêtes internes, les documents montrent que ceux qui ont ordonné et effectué ces tortures l’ont fait malgré les avertissements constants et des objections qui montraient que leurs actions étaient inefficaces, à courte-vue, et immorales. Il n’est pas étonnant que bon nombre de ces documents aient été détruits.

D’autres voix se font entendre dans ces documents déclassifiés: celles des hommes que nous avons torturés. Ce sont les voix que le système des lieux de détentions secrets et des tribunaux fermés visait à censurer: il a fonctionné. A ce jour, il est bien difficile d’identifier plus d’une poignée de détenus par leur nom.

Nous ignorons, pour l’essentiel, à quel point la vaste majorité de ceux que nous avons torturés étaient éloignés du «pire du pire» des terroristes. La torture déshumanise. Mais elle ne fait qu’étendre un processus de déshumanisation qui doit avoir lieu avant que les sévices ne débutent: il est impossible de torturer des individus que l’on tient pour humains.

Dans des lettres parfois humoristiques adressées à leurs avocats, dans les transcriptions des tribunaux et dans leurs échanges aussi naïfs qu’émotionnellement chargés avec leurs interrogateurs, émergent les images d’individus reconnaissables et non de monstres maniaques et monolithiques. En écoutant ces voix, on commence à inverser la terrible déshumanisation dont les documents témoignent.

Abu Zubaydah, torturé plus de quatre ans

Le mois dernier, je me trouvais à nouveau dans une salle de tribunal fédéral pour assister à l’un des derniers actes de cette incroyable saga du Freedom of Information Act qui a permis de déterrer ces 140.000 documents.

Ce jour là, la dispute portant autour de la question de savoir si la CIA pouvait ou non être contrainte à diffuser une photographie d’Abu Zubaydah, détenu depuis dix ans le mois dernier et qui fut le premier à expérimenter les «techniques améliorées d’interrogatoire» de l’administration Bush.

La CIA a fait tout son possible pour dissimuler les images d’Abu Zubaydah et de son traitement dans une geôle de la CIA en Thaïlande puis dans un autre site secret de la CIA en Pologne – en détruisant notamment 92 enregistrements vidéos de ses interrogatoires et des tortures subies.

La CIA n’a pas été inquiétée pour avoir détruit ces enregistrements, pour avoir détenu Abu Zubaydah durant plus de quatre ans dans son réseau de prisons secrètes, pour ses tortures orchestrées par la Maison blanche, bien documentées, dont 83 séances de waterboarding, la dernière supervisée par un représentant de Washington dépêché dans ce site secret parce que l’administration refusait de croire les conclusions de ses interrogateurs, qui considéraient qu’il ne détenait pas d’informations.

Un garde de Guantanamo sur un mirador. The National Guard via Flickr CC License By

Le tribunal n’a toujours pas statué sur la question de la photographie. Nous n’avons que peu de raisons de croire que la CIA acceptera de diffuser une image qui risquerait bien de fournir une preuve visuelle de sévices infligés et qui démontrerait que cette victime de mauvais traitements calculés n’est rien d’autre qu’un être humain sans défense.

Mais nous n’avons pas vraiment besoin de cette photographie. Nous disposons déjà de la description, par Abu Zubaydah de son supplice, dans le témoignage qu’il a adressé au Comité international de la Croix Rouge et de sa déposition, encore largement censurée devant les tribunaux de Guantanamo. Ces descriptions concordent parfaitement aux traitements proposés par la CIA et validés par les juristes de Bush dans les tristement célèbres mémorandums sur la torture du 1er août 2002.

Nous n’avons pas d’enregistrements vidéos, mais nous avons la liste des câbles échangés entre le site secret de Thaïlande et Washington qui rapportent les progrès dans l’interrogatoire d’Abu Zubaydah. Nous disposons également de la réaction consternée de l’inspecteur général de la CIA après qu’il se soit rendu en Thaïlande pour visionner ces vidéos. C’est une chose d’être dans l’obscurité; c’en est une autre de lire le récit de ce qui s’est déroulé dans l’obscurité, devant nous, et de refuser de le prendre en compte. Malheureusement, c’est bel et bien ce qui se passe en ce moment aux Etats-Unis.

En mars 2012, le journal polonais Gazeta Wyborcza a rapporté que des juges polonais ont mis en examen l’ancien responsable des services de renseignement du pays pour avoir privé de leur liberté Abu Zubaydah et d’autres détenus, et avoir autorisé des sévices corporels dans la prison secrète créée et administrée par la CIA près du village de Szymany.

La CIA a déplacé Abu Zubaydah de Thaïlande vers la Pologne le 4 décembre 2002. Quand il est arrivé à Szymany, cagoulé, en uniforme de détenu et enchaîné, il était accompagné par des agents de la CIA et posait le pied sur le sol d’un Etat pourvu d’une des constitutions les plus récentes du monde et dont le texte de préambule indique que ce pays se souvient «des amères expériences de l’époque où les libertés fondamentales et les Droits de l’Homme étaient violés dans notre Patrie».

Ratifiée en 1997 – soit à peine cinq ans avant que cet avion de la CIA ne se pose en Pologne, cette constitution déclare que «nul ne peut être soumis à des tortures ou à des traitements inhumains, cruels ou dégradants. Les sévices corporels sont interdits».

Des prisons secrètes partout dans le monde

Le fait que les Etats-Unis gèrent des prisons secrètes sur toute la surface du globe afin que nos prisonniers et nos geôliers se trouvent hors de portée des lois américaines qui interdisent la torture est naturellement scandaleux en soi.

Mais il y a quelque chose de particulièrement pervers dans le fait d’installer une base de ce genre dans un pays qui, parmi ses diverses «amères expériences» récentes, compte l’occupation nazie et l’installation de camps d’extermination, suivis de quarante ans d’oppression communiste.

Fort de ces expériences, le peuple polonais a créé un Etat qui a voulu, sans réserve, l’interdiction absolue de la torture et des traitements cruels et inhumains ou dégradants et la première chose que les Etats-Unis trouvent à faire consiste à dégrader cet Etat en installant des salles de torture sur le sol de la Pologne.

Comment les Américains réagiraient-ils s’ils apprenaient que notre gouvernement a secrètement permis à un gouvernement étranger de violer certaines de nos lois fondamentales sur le sol américain? Ne serions-nous pas scandalisés d’apprendre que notre gouvernement a conspiré pour violer ces lois et ces principes?

Qu’il l’ait fait en secret ne doit pas nous servir d’excuse: une bonne partie des documents est à présent déclassifiée; maintenant, nous savons. Et à présent que le chef du renseignement polonais est mis en examen pour avoir facilité les tortures de la CIA et que d’autres enquêtes du même genre sont en cours dans d’autres pays, nous allons en savoir encore plus, comme le reste des habitants de cette planète.

Larry Siems

Créateur du site web www.thetorturereport.org et auteur du livre The torture Report: What the Documents say about America’s Post 9/11 Torture program 

Traduit par Antoine Bourguilleau

 

Source : SLATE

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