USA : Roger McGowen, dans le couloir de la mort depuis 1986, ses chroniques

Publié le par dan29000

FREE MCGOWEN!

Nous publions deux des chroniques écrites par Roger McGowen pour le quotidien Libération qui s'est engagé dans ce combat qui ne peut laisser personne indifférent. A lire et à méditer sur le système pénitentiaire américain, ce grand pays "démocratique" qui peut enfermer à vie les innocents, surtout s'ils sont noirs de peau, ou les éxécuter et qui ne recule pas à faire "justice" en territoire étranger d'une balle dans la tête pour les terroristes...Edifiant...Et terrifiant !

Dan29000

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Roger-Mc-Gowen.jpgCondamnés à dépérir» (avril 2011)

Roger McGowen croupit depuis 1986 dans un couloir de la mort texan après un simulacre de procès. Sa peine capitale annulée, il demande aujourd’hui à être rejugé. Depuis 2009, il écrit des chroniques pour «Libération».

Par ROGER MCGOWEN

 


Je suis certain que, dernièrement, vous vous êtes demandé si je n’avais pas disparu de la surface de la Terre, mais je peux vous assurer que je suis toujours en train de m’y cramponner, par l’ongle d’un doigt. Je m’accroche et j’espère obtenir bientôt une prise plus solide pour me relever alors sur un sol plus ferme.

«Vous qui avez suivi mon histoire depuis l’an passé, sachez qu’en juillet, mon cas est entré dans l’étape d’un nouveau procès qui s’appelle Punishment phase retrial, ce qui signifie que je bénéficie non pas d’une annulation complète de la procédure qui permettrait de rejuger entièrement mon cas de la phase coupable-innocent à celle de la peine, mais que j’ai obtenu une révision de la seconde phase du procès. Il n’y a donc que deux issues qui me sont offertes : obtenir une condamnation à perpétuité ou être recondamné à la peine capitale, ce qui me renverrait dans le couloir de la mort, ce que nous ne souhaitons désespérément pas.

«L’Etat peut décider de m’offrir une condamnation à perpétuité en échange d’une renonciation à un nouveau procès. Cela simplifierait son travail, mais ma vie serait pratiquement terminée si j’acceptais, car à chaque fois que quelqu’un accepte une condamnation à perpétuité et la signe, il renonce à 99% de ses possibilités de recours et il ne sera pour ainsi dire jamais remis en liberté conditionnelle. Mais si je passe en jugement et que le jury m’accorde la condamnation à perpétuité, j’aurais alors encore la possibilité d’être libéré sous conditions et je pourrais continuer à prouver mon innocence, ce que je ne cesserai de faire, quelle qu’en soit l’issue. J’ai parlé avec mes avocats et je leur ai expliqué que je n’accepterai en aucun cas une condamnation à perpétuité négociée et ils m’ont approuvé.

Si prompts à juger, si lents à réviser

«J’attends à présent, depuis juillet, la décision de la Haute Cour fédérale du Texas : vont-ils m’autoriser à bénéficier d’un nouveau procès ou pas ? L’Etat du Texas a fait appel - ils en ont le droit -, demandant à la 5th Circuit Court of Appeals [la cour d’appel fédérale qui a autorité sur les districts du Texas, ndlr] de ne pas autoriser les juges du tribunal de première instance à statuer. En conséquence, depuis ce moment-là, nous sommes simplement dans l’attente.

«Le Texas, l’Amérique en général, mais tout particulièrement cet Etat, sont très prompts à juger et à déclarer coupable une personne sur des preuves défaillantes, parfois inventées, voire sans preuve du tout.

Prenons le cas de l’un de mes amis, Anthony Graves. Il fut accusé, jugé, déclaré coupable et condamné à mort sans aucune preuve pouvant l’associer au crime. Il fut prouvé par un procureur missionné par le comté que le procureur initial avait menti dans le premier procès et caché des preuves qui auraient pu éviter à Graves de passer dix-huit ans de sa vie dans une cellule de prison. Le procureur avait également menacé des témoins qui auraient pu témoigner en faveur de Graves en dévoilant leur propre responsabilité dans le crime. Aussi ces témoins ne furent-ils jamais entendus. De peur d’aller en prison, ils avaient décidé de se taire. Quand le procureur missionné eut terminé son enquête, elle déclara qu’elle était "troublée" parce qu’elle ne pouvait pas trouver la moindre trace d’une preuve impliquant Graves dans le crime. Avant même que le procureur missionné ne le déclare innocent, l’accusation est passée devant différentes cours pendant douze ans avant qu’elle ne soit annulée et renvoyée aux tribunaux de première instance par manque de preuves. Et même après ce renvoi, Graves est resté en prison pendant six autres années avant que le procureur missionné ne le déclare innocent.

Le Texas condamne et même exécute rapidement des hommes et des femmes à partir de très peu de preuves, mais quand il s’agit de corriger ses erreurs et de faire en sorte que justice soit faite, il agit si lentement que c’est comme s’ils n’agissaient pas du tout, ce qui est le cas.

«Graves fut l’un des rares chanceux à pouvoir s’échapper des griffes d’un système affamé et assoiffé de sang que l’on lâche pour dévorer les innocents en même temps que les coupables pour ensuite cacher les os. J’estime que l’utilisation de "chanceux" est une antiphrase quand on considère les dix-huit années de la vie de M. Graves que rien ne lui rendra, mais il lui reste la chance de vivre et de mener une vie heureuse et pleine de sens.

Mais qu’en est-il de cet autre Anthony Graves qui moisit dans une cellule en espérant que quelqu’un, peu importe qui, veuille bien réexaminer son cas. Si souvent, des hommes et des femmes qui sont enfermés et qui sont innocents, renoncent, s’épuisent, acceptent leur sort et vivent le restant de leur vie dans une cellule s’ils sont chanceux. Beaucoup de ceux sur qui plane une sentence de mort sont exécutés et tout ce qui est lié de près ou de loin à leur procès est détruit et leur innocence n’est jamais prouvée. J’ai vu plusieurs hommes qui clamaient leur innocence - mais qui n’avaient pas l’équipe juridique qu’avait Graves pour la prouver - sur lesquels la pression est devenue telle qu’ils se sont supprimés eux-mêmes au lieu de laisser l’Etat les exécuter. Dans leur esprit, c’était une façon de crier victoire, la seule victoire qu’ils ne pourraient jamais recevoir.

«Ainsi ce n’est qu’une politique attentiste. Peu importe si vous êtes patient ou pas, le jeu brise. Les jours, les mois, les années passent et rien n’arrive. Vous regardez la pluie tomber, le soleil briller, les nuits s’écouler pour devenir jour et avant que vous ne vous en rendiez compte, des décennies sont passées. La politique attentiste est en vérité un jeu que l’on joue avec de vraies vies et les conséquences sont réelles, et chaque procureur, dans chaque Etat, s’y adonne.

«Pour quelle raison n’y a-t-il pas de justice rendue aussi vite que de condamnations décidées ? Pour quelle raison des hommes et des femmes sont-ils forcés à dépérir pendant des dizaines d’années avant que leur innocence ne soit prouvée ? Si nous professons être une société de droit, ses lois ne devraient-elles pas s’appliquer à tout un chacun ? Chacun ne devrait-il pas être mesuré avec la même toise ? Ce n’est malheureusement pas le cas. Les procureurs que l’on surprend en train de mentir, de menacer des témoins et de cacher des preuves, même s’ils savent que la condamnation qu’ils recherchent vise une personne innocente, restent la plupart du temps impunis et sont le plus souvent promus à un plus haut poste. Et puisqu’il n’y a aucune répercussion à leurs actions, ils continuent à abuser de la loi et les gens innocents à souffrir. Et le jeu continue.

«Pendant ce temps, j’attends…»

«Je ne sais pas comment mon nouveau procès va se dérouler, je ne sais pas si je serai renvoyé ici ou dans une prison normale ; ou si une peine qui me permettra de sortir de ces murs est prononcée. Je crois très fort qu’à la fin, le bien prévaudra et que nous recevrons tous notre juste récompense. Mais pendant ce temps, j’attends, j’attends…

En novembre, j’ai reçu une visite de l’un de mes avocats et il m’a dit qu’il espérait un nouveau procès au printemps si tout se déroule comme prévu. Cela implique que les cours soient de notre côté. Donc, à présent, chaque jour, je peux être appelé. Mais si les cours décident de se ranger du côté de l’Etat, alors nous devrons faire appel à la Cour suprême, ce qui fera perdre encore du temps, mais c’est la nature de la bête contre laquelle nous nous battons.

«Aussi, mes amis, nous attendons ensemble l’issue de l’appel et vous êtes donc tous également prisonniers de cette politique attentiste.

«Je voulais vous faire savoir que je vais bien et que je continuerai mes chroniques sur ma vie ici et sur celle de la prison du comté quand j’y serai. Je suis désolé de n’avoir pas pu envoyer un article plus tôt, mais les raisons en sont nombreuses et je l’expliquerai dans mon prochain texte. En attendant, je vous salue et je vous fais parvenir mes prières. J’espère et je prie pour que chacun de vous soit heureux et accueille la pluie qui tombe sur sa vie pour arroser le jardin de son cœur afin que l’amour et la joie fleurissent dans vos âmes. N’oubliez pas de prendre l’habitude d’aimer quelqu’un, peu importe qui, car nous avons tous besoin d’amour ; nous en manquons tant.»


En vue de la révision du procès, pour l’envoi des dons, chèque libellé à l’ordre du Comité français de soutien à Roger McGowen -Poitou. 47220 Caudecoste (France). Ou sur www.rogermcgowen.fr - Paiement par CB ou Paypal. Pour toute correspondance : contact@rogermcgowen.fr

 

Source : Libération.fr

 

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SA PREMIERE CHRONIQUE EN 2009 /

 

Peu importe le voyage qu’il me reste à faire…

Par ROGER MCGOWEN

 


Chaque fois qu’il le pourra, Roger McGowen nous fera parvenir ses textes. Voici la première de ses chroniques.

 


«Mai 2009. Tap, tap tap !!! Le son résonne partout. Tap, tap, tap ! Il est comme un avertissement, comme un signal provenant de toutes les cellules. Tap, tap, tap ! Il m’appelle à être le témoin de quelque chose que j’avais décidé de ne pas voir. Tap, tap, tap ! Cela devient de plus en plus fort sur les fenêtres. Alors je n’ai pas d’autre choix que de rouler mon matelas contre le mur de ma cellule et de monter dessus pour essayer de voir à travers ma fenêtre.

Les fenêtres, dans nos cellules, ce sont des ouvertures au ras du plafond, de 90 cm de long sur seulement 7,5 cm de large. Et comme elles n’ont jamais été lavées, elles sont couvertes de poussière et de crasse, ce qui fait voir si mal au travers. Et voilà, j’ai juste le temps d’apercevoir un de mes amis que l’on conduit à la salle des visites où les condamnés rencontrent leur famille la veille et le jour de leur exécution. Midi moins le quart, la prison ferme et tout mouvement cesse pour qu’ils puissent préparer le condamné, préparer son transfert à l’unité d’Huntsville, Texas, où il sera exécuté.

Nous ne sommes que des passagers de la vie. Nous croyons tellement tout maîtriser, alors qu’en vérité nous faisons ce que nous pouvons pour tenir sans tomber !

En ce jour si particulier, Brandon (son nom est fictif) est presque jovial, comme s’il était heureux finalement d’en finir, heureux de rejoindre "la vie après la mort" à laquelle il croit si fort. Alors je prie pour que sa foi lui apporte un peu de paix, un peu de joie.

Je l’observe pendant qu’il parle aux gardiens. A ceux qui depuis des années l’ont nourri, accompagné au parloir pour voir sa famille et ses amis. A ceux qui même parfois se sont liés avec quelques membres de son entourage. Ils le conduisent dans le van qui va l’emporter vers le lieu d’exécution. Là où ils vont l’attacher et ensuite l’exécuter ! Il ne montre pas d’animosité ou de haine à leur égard, comme c’est souvent le cas chez la plupart des condamnés que j’ai pu observer.

On peut se demander pourquoi un homme que l’on conduit à la mort ne résiste pas, au dernier moment, et ne montre aucune animosité. Après tant d’années dans ces conditions de vie si particulières, se peut-il qu’il y ait une certaine acceptation de son destin ? Et que d’une certaine façon, en arrivant au terme de ce qu’il a à affronter, il décide d’y faire face plutôt que de se battre contre l’inéluctable ?

Passer tant d’années sous la menace de la mort, cela ne donne-t-il pas le temps de se préparer à sa propre fin ?

Quand j’étais à la prison d’Ellis One à Huntsville, je me rappelle avoir rendu visite à un condamné juste avant son exécution. C’était durant la nuit qui précédait, nuit durant laquelle il pouvait faire une liste de tous les gens qu’il souhaitait rencontrer avant d’être enchaîné et conduit à la mort. Alors les gardiens avaient amené un à un tous ceux de la liste jusqu’à sa cellule. Et ils se reculaient pour laisser un peu d’intimité à ses derniers mots prononcés à chacun. Il était 2 heures du matin quand ce fut mon tour. Alors que j’arrivais à sa cellule, il vint à ma rencontre. Et nous sommes restés un long moment à nous regarder profondément sans dire un mot. Sans doute revivions-nous notre première rencontre, et tout le temps passé ensemble à parler de choses si superficielles, seulement pour renforcer nos liens.

Et puis soudain il m’a dit : "Eh bien, mon ami, ça y est ! C’est presque le moment d’y aller !" Je n’ai rien répondu de peur que ma voix trahisse mes émotions. Alors il a ajouté : "Mon gars, ne change jamais ! Promets-moi juste que tu ne changeras jamais ! Continue de triompher de la haine !" J’ai hoché la tête, et serré sa main en lui disant combien j’étais désolé que cela finisse ainsi.

"Fini ! s’exclama-t-il. Mais mon ami, cela commence à peine. Je vais marcher sur les étoiles et demain soir j’irai dormir sur la Lune !" Puis ce fut la fin de mon temps de visite. Alors j’ai sorti quelques cigarettes pour les lui donner à travers les barreaux. Il m’a regardé si intensément, tout en murmurant : "Je savais que tu en aurais. Tu en as toujours eu pour moi !" Je lui ai demandé alors s’il voulait prier. Et il m’a répondu qu’il était trop tard maintenant. En m’éloignant sans me retourner afin qu’il ne voie pas mes yeux humides, je l’ai entendu répéter : "Je le pense vraiment, mon ami, ne change jamais, garde toujours une longueur d’avance sur la haine !" Ils l’ont exécuté cette nuit-là !

Durant les années passées à la prison d’Ellis One Unit, j’ai ainsi partagé les dernières heures de beaucoup de détenus. J’ai appris à les connaître, à les aimer, appris peu à peu à les voir partir. Chacun d’entre eux avait sa propre philosophie. Chacun vivait sa propre vérité au moment de faire face à son exécution. Chacun d’entre eux m’a aidé à me construire en profondeur. Chacun m’a appris à ne jamais baisser les bras devant la cruauté des circonstances. Et même si cela devait arriver, ils m’ont tous appris à ne pas rester au fond du trou. Notre nature profonde grandit à travers les expériences que nous traversons tous. Nous pouvons devenir aussi amers que le moment le plus amer que nous vivons. Ou bien apprendre à nous dépasser et nous élever même dans les pires moments de l’existence. Au-delà de toute espérance, chacun peut traverser la pire saleté et en ressortir propre. Oui, il s’agit de toujours garder une longueur d’avance sur la haine. Car à la fin, tout devient une bénédiction quel que soit ce qui nous arrive !

Mais en 1999, George W. Bush a pris la décision, pour des raisons de sécurité, de transférer le "couloir de la mort" dans une nouvelle unité : Polunsky Unit. Et alors nos conditions de vie changèrent totalement. Ici nous sommes dans des cellules isolées d’à peine trois mètres sur deux. Nous ne pouvons plus rendre visite aux autres prisonniers. Nous ne pouvons plus partager les derniers instants d’un condamné. Et désormais les exécutions se font dans une totale discrétion. Ainsi parfois prenons-nous connaissance d’une exécution plusieurs jours après. Il y a beaucoup de codétenus que je voyais tous les jours à la prison d’Ellis, et que je n’ai plus revus depuis dix ans que nous sommes à Polunsky Unit. Et souvent, le seul moyen de les revoir, c’est lorsqu’ils sont conduits à leur exécution.

Le seul signe qui nous indique qu’une exécution va avoir lieu, c’est ce "tap, tap, tap !" des mains contre les fenêtres. Et chaque fois, je me dis que je ne veux pas regarder, que je ne vais pas regarder, que je refuse d’être le témoin d’un homme conduit à la mort comme du bétail. Mais tandis que ma bouche dit ces mots, mon cœur est déjà enchaîné à chaque souffle du condamné.

Tap, tap, tap ! Et tandis qu’une fois encore je roule mon matelas contre le mur du fond de ma cellule, pour dire mes adieux silencieux à un ami, je vois passer LA vie, dans cette vie qui s’achève.

Tap, tap, tap ! Je me suis souvent demandé pourquoi j’ai été choisi pour expérimenter une existence aussi difficile. Mais les choses ne sont pas toujours faites pour être comprises. Tap, tap, tap ! Pourtant en voyant partir ce prisonnier à la mort, je comprends que chacune des vies qui est enlevée a donné de la joie à quelques-uns et des larmes à d’autres. Mais que chaque vie, aussi anodine soit-elle, sert une cause plus profonde. Tap, tap, tap ! Il faut arrêter de se demander ce que l’on a bien pu faire pour mériter tout cela. Il faut au contraire se concentrer sur ce pourquoi on est fait. Et voilà ce "tap, tap, tap !" qui me rappelle que je pourrais être un meilleur serviteur de l’amour envers les autres. Je reconnais que j’ai beaucoup souffert, et traversé tant d’épreuves en apparences injustes. Mais j’ai tellement gagné en expérimentant la victoire sur toutes ces souffrances.

Peu importe la durée de ma vie et le voyage qu’il me reste à faire. J’entendrai toujours ce "tap, tap, tap !" contre les carreaux pour me rappeler que, jusqu’au dernier instant, il me faut essayer d’être plus fort que la haine.»

 

 

Source : Libération.fr

 


 

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