Valvert, film de Valérie Mréjen dans les salles

Publié le par dan29000

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Plongée dans un hôpital psychiatrique grand ouvert

Par Ludovic Lamant Sophie Dufau 

 

Dans Shock Corridor, de Samuel Fuller (1963), un journaliste décide de s'immerger dans un hôpital psychiatrique, afin d'identifier l'auteur d'un meurtre qui s'y est produit. Au fil des semaines, les névroses des patients et l'organisation cauchemardesque de l'institution rendent le reporter totalement fou lui-même. Valvert, film de Valérie Mréjen qui sort en salles le 10 mars, n'a absolument rien à voir avec le chef-d'œuvre de Fuller.

Il documente, depuis l'intérieur, le quotidien d'un hôpital psychiatrique de Marseille, construit «dans un esprit d'ouverture et de libre circulation», précise le dossier de presse, à rebrousse-poil de l'asile bête et effrayant de la fiction américaine. Mais une question reste entière, au terme de la projection, pas si loin des préoccupations de Fuller: comment Mréjen s'y est-elle prise, pour rester imperméable à la folie qu'elle filme?

A travers des entretiens avec soignants et patients de l'hôpital, l'auteur de L'Agrume poursuit son travail d'«écoute», dans un environnement plus risqué. D'abord parce que les patients bousculent souvent les projets de tournage, astucieux éléments perturbateurs (un patient s'incruste lors d'un entretien avec une infirmière et l'empêche de répondre, un autre précise au chef opérateur les meilleures façons de filmer sa collection de bouchons en plastique, etc.). Comme dans Pork and Milk, son précédent film, sorti en 2004, Mréjen fait preuve d'une pudeur, dans sa façon de dévoiler, précise et aérée, des paroles intimes, des gestes du quotidien, des moments d'ennui, de silence ou d'angoisse. «La pudeur comme attitude», pour reprendre la belle hypothèse de Claire Brunet dans un article de la revue Vacarme (n°31), au sujet du travail de Mréjen. 

«J'aime bien que les gens me parlent. En revanche, je n'aime pas trop aller chercher les confidences ou poser des questions, je trouve que c'est toujours un peu une intrusion», expliquait l'artiste dans un récent entretien (Ping Pong, Allia, 2008). Surtout, ne pas forcer: c'est ainsi que Brigitte, l'une des patientes, héroïne maquillée et silencieuse, traverse le film comme une énigme poignante.  


Au-delà de ces prises de parole, Mréjen filme les rouages d'une institution (la vaisselle, le lave-linge, la cantine, etc.) et capte l'originalité du lieu, contre-pied aux discours de plus en plus sécuritaires sur le traitement de la folie. Son moyen métrage simple et coupant (52 minutes, comme un format télé) ne cesse de suggérer des passages salutaires entre le dedans et le dehors, de mettre en scène la perméabilité de l'hôpital à son environnement. La série de plans fixes et nocturnes des salles éclairées de l'hôpital, filmées depuis l'extérieur, sont superbes. Dans le même esprit, la scène de l'ouverture du rideau métallique de la salle de restaurant, filmée depuis l'intérieur, en contre-jour, avec la ruée des patients visiblement affamés, confirme la belle porosité des lieux. Entretien, page suivante, avec Valérie Mréjen.

L'hôpital psychiatrique de Valvert à Marseille a été créé au milieu des années 1970, dans un esprit d’ouverture et de libre circulation, loin de la logique d'enfermement qui prévaut aujourd'hui. A la demande de quatre soignants, Valérie Mréjen y a passé trois semaines, avec une équipe réduite à un cadreur et une ingénieur du son. Et en trois semaines, le film d'origine a changé de dispositif. 

Dans le film, un infirmier parle de son travail: permettre au patient de retrouver le fil de son désir, qui peut-être très ténu. Il ne s'agit pas de forcer les patients à faire des choses, mais de tenter qu'ils retrouvent goût à certaines choses...
Valérie Mréjen.- Cette réflexion fait un peu écho à la raison que j'ai eu de faire ce film: au départ, ce n'était pas mon désir, mon idée. Ce film vient du désir de quatre soignants de l'hôpital qui voulaient montrer l'évolution de la psychiatrie aujourd'hui, comment l'hôpital comme beaucoup d'établissements, et pas seulement de soins, devient peu à peu une entreprise avec des contraintes économiques qui décident de la façon de travailler. Ces soignants avaient une idée précise de ce qu'ils voulaient: un objet pédagogique à l'intention des infirmiers diplômés d'Etat qui ne connaissent pas forcément la spécificité du travail en psychiatrie. J'ai vite eu envie de faire un objet un peu plus ouvert qui peut être vu à l'extérieur, qui ne soit pas destiné exclusivement à usage interne, mais soit aussi accessible à un public non averti.

Et quel était le désir des patients?
Certains ont dit d'emblée qu'ils ne voulaient pas être filmés. D'autres, et parfois de façon assez tragique, sont venus adresser un message à leur famille. La caméra, c'est la télévision, et ils tentaient de retisser des liens défaits depuis des années. D'autres enfin vivaient notre présence comme un mini-événement avec lequel ils pouvaient aussi s'amuser. Et il y a eu des moments très plaisants. Dans les dernières scènes du film, il y a par exemple ce patient qui nous montre les bouchons qu'il ramasse depuis des années. Il les collectionne. Et il nous parle de la façon dont un jour il les filmera, les mouvements qu'il leur fera faire. Il parle de cinéma et c'est nous qui filmons.

C'est lui qui vous donne la scène?

... En tout cas, ce film a bouleversé la façon que j'avais de travailler. Pour Pork and Milk, par exemple, j'avais toutes les scènes en tête, les personnages les avaient répétées et devaient me donner exactement ce que j'avais demandé. Là, les personnages font irruption, leur temps n'est pas le mien, on ne sait pas ce qui va se passer. Il fallait être là, et toujours réceptifs.


Source : MEDIAPART


Entretien : 2'38


 

 


 


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sibille 18/03/2010 15:10


Ca fait plaisir de lire une critique "ressentie" (contrairement à la tonalité laconique de Télérama)..bravo !! Oui, une pudeur magnifique qui ne craint pas de se laisser surprendre.