Vire : une résistance pour garder une maternité

Publié le par dan29000

Faudra serrer les cuisses, ou comment on Vire une maternité

 


ARTICLE PUBLIE DANS RACAILLES n°64 (oct-nov 2012)


Quand vous voulez vous débarrasser d'un truc sain, il faut commencer par le rendre malade, ou en tout cas faire croire qu'il l'est. A Vire (60km de Caen) on voit le coup venir depuis des années. A force de discréditer les services du Centre Hospitalier (CH), l'Etat et son Agence Régionale de Santé (ARS) va bien finir par faire appliquer son organisation comptable du territoire de santé. Et tant pis si personne, ni même lui, n'a à y gagner.


Ce n'est pas une nouveauté : il y aurait toujours trop de maternités en France. Pourquoi s'encombrer de ces services coûteux alors qu'il suffit de serrer les cuisses dans une voiture pendant ¾ d'heure et le tour est joué ?! Cette absurdité s'applique depuis des années. Depuis 1976, deux maternités sur trois ont disparu de notre territoire. Mais il semble qu'il en reste encore trop, notamment des petits services dits de « niveau 1 ». C'est le cas de Vire qui se bat depuis trois ans pour que les parturientes du bocage envisagent l'accouchement sereinement et puissent donner la vie en toute sécurité.

Trois ans d'assauts

Le combat débute en 2008. Suite à la sortie du rapport LARCHER, une possibilité de fermeture de la maternité de Vire est envisagée par la directrice du CH, affirmant que le personnel serait
alors reclassé. L'annonce fait l'effet d'une bombe et une association « Touche pas à ma santé, à mon hosto » est créé par des syndicats, partis politiques et associations. L'objectif est à la fois de défendre le service public de santé de proximité, mais aussi dénoncer et combattre les multiples lois de démentellement de la santé, l'hôpital et l'Assurance Maladie. Durant toute l'année 2009, l'association mobilise et milite par le biais de soirées, projections, débats, manifestations, etc.
C'est à partir de juillet 2010 que la mater' de Vire commence à tomber malade suite au départ d'un praticien (pour convenance personnelle). Il ne reste plus qu'un seul gynécologue à temps plein et quelques gynécos remplaçants. Situation rêvée pour l'ARS qui décide brusquement que cet état de fait ne peut perdurer et prévoit une fermeture imminente du service. Une lutte active est alors relancée, passant par exemple par la diffusion d'une pétition qui rassemble 16 000 signatures durant l'été. Des rassemblements hebdomadaires sont organisés devant l'hôpital. Parallèlement 26 municipalités du canton adoptent une motion de soutien pour la défense de l'hôpital. L'un des gynécos venant régulièrement est alors recruté. L'activité reprend de manière satisfaisante, mais fait toujours l'objet d'attaques insidieuses de professionnels d'établissements voisins, de l'ARS ou de la direction du CH qui oeuvrent toujours pour la fermeture, le but étant de mettre le discrédit sur le service, les médecins, et faire peur à la population. Ils tentent également par tous les moyens de désorganiser le service et décourager les professionnels. Face à ces attaques, le front de défense se maintien.
A la rentrée 2011 nouvelles attaques des autorités. La maternité n'est pas incluse dans le Schéma Régional d'Organisation des Soins (SROS). Puis en février dernier, en pleine crise interne suite au suicide d'un agent urgentiste, un troisème gynéco est recruté ; mais son collègue arrivé en 2010 décide de s'installer en libéral dans la clinique de Vire. Les autorités profitent de ces agitations pour animer une campagne médiatique particulièrement malsaine. Il est alors urgent de recruter un troisième gynéco pour conforter ce service ainsi que le bloc opératoire, et surtout, une véritable volonté des autorités de faire fonctionner ces services de manière pérenne et satisfaisante est plus qu'indispensable. Mais évidemment rien ne va dans ce sens et d'autres services du CH de Vire sont confrontés à des difficultés (sous effectifs, conditions de travail dégradées,...). 
On le voit, toutes les conditions sont réunies pour empêcher au service de fonctionner convenablement. En avril dernier, l'hémorragie d'une patiente lors d'un accouchement (incident traité et jugulé à Vire) est l'occasion qu'attendait l'ARS. La sentence tombe le 9 juillet : l'activité d'accouchement est suspendue. L'hôpital a jusqu'au 1er novembre pour recruter deux voire trois gynécos, condition incontournable pour la réouverture du service. Alain Tourret, député de la circo, tente d’interpeller la toute nouvelle ministre de la santé Marisol Touraine qui reprend à son compte l'ensemble des prétextes de l'ARS. Côté mobilisation, plusieurs manifestations rassemblant des milliers de personnes sont organisées et des Assemblées Générales reprennent tous les mardis à 18h avec des personnels et la population. L'un des résistants entame même une grève de la faim. Rien ne semble s'arranger et fin juillet le Dr Madran (chef de service gynéco) mis en cause dans l'incident indésirable survenu au bloc interrompt son contrat (alors qu'on apprend qu'il est déjà impliqué dans un procès en cours sur Carhaix). L'histoire n'est pas anodine et on peut légitimement se demander si les autorités sanitaires, l'ARS ou la direction de l'hôpital étaient au courant... A l'heure où nous écrivons (3 octobre), un délai pour le recrutement a été étendu à janvier. Mais rien n'est gagné et le dernier Projet Régional de Santé prévoit la fermeture de 2 des 7 maternités du Calvados.

L'impact d'un démantèlement constant
Cette affaire illustre tragiquement la casse du secteur public de santé, et notamment de l'hôpital qui s'est accentuée ces dernières années. Comme partout ailleurs, il s'agit de dilapider les services publics, biens communs indispensables à un accès de tous aux soins et à la protection de la manière la plus égalitaire possible. Localement les conséquences de cette grande braderie sont radicales pour les populations.
Les libéraux, qu'ils se réclament de droite ou de gauche,veulent un service public (sic) de santé basé sur la mise en réseau et la fusion des opérations de soins entre public et privé avec comme objectif n°1 la rentabilité financière. Et c'est dans ce sens que vont toutes les lois et les projets (Assurance-maladie, retraites, Hôpital 2007 et 2012, loi Hôpital Santé Patient Territoire [HPST], T2A – Tarification à l'Acte, etc). Cette bivalence public/privé pousse les assurés à payer pour augmenter les profits. Cela crée une fois de plus des inégalités et de mauvaises conditions d'accès aux soins, comme on peut le voir par exemple pour les personnes couvertes par la CMU (couverture maladie universelle).
Les zones rurales sont davantage touchées et victimes de la concentration permanente des moyens médicaux dans les grands centres urbains, avec de véritables usines à soigner. Vire est l'endroit où l'on accouche le plus naturellement de la région (sans épisiotomie ou césarienne par ex). Et on y trouve un paradoxe flagrant : avec les lois Bachelot et la T2A, une maternité où l'on accouche naturellement rapporte certes très peu à l'hôpital, mais coûte également peu à la Sécu. En théorie cette situation serait une bonne nouvelle pour la société, mais ces lois mettent finalement en concurrence l'hôpital public, qui cherche aujourd'hui à accomplir des actes à tarification élevée, et la CPAM qui cherche à réduire ses dépenses.

Quand assistera-t-on à une remise à plat dans l'ensemble de ces services publics de santé et les organisations collectives de solidarité, afin de retrouver l'esprit initial du Programme national de la Résistance ? Quand ira-t-on enfin prendre l'argent qui existe dans les poches des riches pour y contribuer au lieu de faire payer les patients, devenus clients ? Il semble encore falloir attendre et lutter longtemps.

Dr Igmack Ross


Suites (12 octobre 2012)
Alors que les femmes et leur nouveau né pouvaient intégrer le service de Vire 72h minimum après l'accouchement dans un autre établissement, elles le peuvent désormais seulement après quelques heures. Mais la recherche de gynécos se poursuit.
SOURCE / RACAILLES.INFO

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