Wikipédia : le mécontentement légitime de Philip Roth

Publié le par dan29000

Philip Roth contre Wikipédia


BibliObs
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L'auteur de «la Tâche» a écrit une longue lettre à l'encyclopédie en ligne. Et il n'est pas content du tout.


 

Le «New Yorker» a publié, ce vendredi 7 septembre, une lettre ouverte de Philip Roth adressée à Wikipédia. Depuis sa retraite du Connecticut, l’auteur de «Portnoy et son complexe» explique avoir trouvé une erreur dans la notice consacrée à «la Tâche», peut-être le plus célèbre de ses romans. Il raconte avoir tenté, par le biais de son biographe, de la corriger. Avant de se voir rétorquer qu’étant lui-même le Philip Roth en question, il n’était pas «une source crédible» pour ce qui concerne son propre travail.

Inspiration

La notice litigieuse affirme que le personnage principal de «la Tâche», Coleman Silk, professeur de sociologie dans une université du Massachussets, est inspiré d’un certain Anatole Broyard, célèbre critique littéraire du «New York Times», mort il y a une vingtaine d’années.

Ici, un petit résumé du livre s’impose: dans le roman, Coleman Silk est victime d’une accusation de racisme, après avoir demandé si deux élèves qui ne se sont jamais présentés en cours étaient des «spooks», mot qui veut à la fois dire «fantôme» et «nègre» (la polysémie, sans équivalent en français, avait eu raison de la pauvre Josée Kamoun, qui n’avait pu s’en tirer que par une note du traducteur en bas de page). Bien que détruit par le procès qui lui est fait, Coleman Silk ne se résout pas à révéler qu’il vient d’une famille noire, ce qu’il a pu cacher toute sa vie grâce au teint clair de sa peau.

C’est ce dernier point qui a valu au personnage d’être associé à Anatole Broyard, qui lui aussi dissimulait une ascendance afro-américaine. Ce rapprochement a été fait par Michiko Kakutani, critique littéraire au «New York Times». Philip Roth révèle qu’il s’était en réalité inspiré d’un ami à lui, Melvin Tumin, professeur à Princeton qui n’avait rien d'un Noir mais qui avait dû essuyer une accusation de racisme à cause du même mot «spook», malgré son engagement dans le mouvement des droits civiques.

Roth affirme par ailleurs qu’il n’a jamais songé à Broyard, qu’il ignorait à peu près tout de Broyard au moment où il a écrit le livre. Il l’affirme même très fortement: la quasi-totalité des 15.000 signes de sa lettre est consacrée à expliquer à quel point il n’a pas connu Broyard. Il s’étend sur l’épisode le plus intime qu’ils ont partagé tous les deux: pendant les années 1980, il croise Broyard dans un magasin Paul Stuart alors qu’il s’achetait des chaussures. Il lui propose de lui en offrir une paire, «espérant ainsi, je l’avoue sans détour, approfondir sa compréhension de mon prochain livre.»

«Les Tortues ninja c’est mieux que transformers !»

Fort de se connaître lui-même, Roth a demandé à son tout nouveau biographe, Blake Bailey, d’effectuer la modification sur Wikipédia. Ainsi fut fait, le 20 août, aux alentours de 15h: «J’ai retiré la référence à Anatole Broyard, à la demande de Philip Roth. Je suis son biographe.» Une minute plus tard, un certain Jprg1966 annule la modification et demande: «Pouvez-vous le prouver?» Personne, en revanche, n’a demandé à Jprg1966 de prouver qu’il était bien Jprg1966, et non pas un faussaire malfaisant qui se faisait passer pour Jprg1966 en ricanant.

Une des raisons invoquées par les incorrigibles administrateurs de Wikipédia pour justifier ce couac veut que Blake Bailey agissait sous une adresse IP identifiée comme «vandale». Ils reprochaient notamment à l’utilisateur 166.147.72.32 d’avoir inséré dans la notice du film «Transformers» la mention suivante: «Les Tortues ninja c’est mieux que transformers!» Personne n’a songé que cette adresse pouvait être employée par un fournisseur d’accès en Wifi. Il était apparemment plus évident de penser que le biographe de Yates et de Cheever passe ses journées à comparer les mérites de Splinter le rat ninja à ceux d’Optimus Prime le camion venu de l’espace.


Mais au-delà de la lutte contre le vandalisme, l’affaire est un problème de conflit d’intérêt. Philip Roth raconte la suite: «Mon interlocuteur s’est vu répondre par ''l’Administrateur de Wikipédia’’ […] que moi, Philip Roth, je n’étais pas une source crédible.» La chose est dite en ces termes: «Je comprends votre point de vue, selon lequel l’auteur fait autorité son propre travail, mais nous exigeons des sources secondaires.» La vérité, sur Wikipédia, obéit à des protocoles très stricts. Parfois tellement stricts que la vérité elle-même ne parvient pas à s’y conformer.


David Caviglioli

 

 

SOURCE / LE NOUVEL OBS CULTURE

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