Youssoupha : Noir désir, un nouvel album engagé et réussi

Publié le par dan29000

Youssoupha: «Ce qui ne te tue pas te rend têtu»

 

   
Par: Sabrina Tayebi

Rappeur engagé, virtuose de la métaphore, Youssoupha écrit avec «un stylo sur la tempe». Après une longue tournée en France, il revient nous voir à l'occasion de la sortie de son nouvel opus, Noir désir, dans les bacs le 23 janvier.

 

 


Interview extraite de Respect Mag "100% Noirs de France", en kiosque. Egalement disponible sur Respectmag.com



 

"Noir désir". Pourquoi ce titre?

Parce que je le trouve fascinant. C'est une façon pour moi d'aborder la question noire et de parler de l'amour dans sa plus grande complexité, la manière dont il lie les gens.

J'ai toujours évoqué de près ou de loin ma culture noire, elle habite toujours mes textes mais, dans cet album, elle n’est pas centrale. On peut considérer que c'est mon ADN. Ce titre est peut-être aussi un clin d'œil à la frustration par rapport à la culture d'origine, il peut cacher un manque, qu'on fantasme ou qu'on exalte.

Noirs de France?

Noir désir de France... Il y a une diversité noire. Certaines disparités aboutissent à des incompréhensions.

Dans l'album, je dis : « Les clichés continuent encore à s'empiler, vous m'avez traité de nègre monsieur l'agent, mais vous êtes antillais. » D'un autre côté, on reproche aux Antillais de ne pas être assez africains, comme si nous voulions leur demander d'avoir un mode de vie et une vision qui soit celle de la terre-mère.

Mais ils ont une culture et une histoire qui leur est propre et qu'il faut respecter, chose que, plus jeune, j'avais du mal à intégrer. Il y a une foule de questions à se poser, mais déjà une certitude: la place des Noirs en France n'est pas encore faite.

Des hommes ou des femmes qui t'ont marqué?

Les leaders politiques et militants, forcément. Lumumba, Toussaint Louverture, Malcolm X, Mohamed Ali; des artistes comme Otis Redding ou mon père parce que j'aime bien ce bonhomme et que c'est une grande figure.

Des anonymes comme Mohamed Bouazizi, ce jeune Tunisien dépassé par la vie, qui montre son ras-le-bol, proteste, s'insurge, s'immole et, par cet acte dramatique, encourage d'autres à se révolter, 10, puis 100, puis 100 000, un pays, une région entière du globe, l'eEgypte, la Libye, la Syrie...

Les urnes, c'est une bonne arme?

Euh... c'est une arme, oui. Je ne suis pas sûr de son efficacité mais c'est un outil à ne pas négliger. Je vote à toutes les élections et je m'épuise. Alors je continuerai de voter et de dire aux gens qu'il faut le faire, mais si je suis honnête, j'avouerai que je reste un peu sur mes frustrations.

Fils du parrain de la rumba congolaise, tu accordes autant d'importance aux lyrics qu'à la musique ?

J’ai toujours soigné ma musique mais je m'attachais peut-être moins à sa couleur. Auparavant, j'étais peut-être inconsciemment à la recherche de sons qui me permettaient d'être à l'aise dans ma performance.

Là, je me suis concentré davantage pour parvenir à une espèce de chaleur et de cohérence, et ça se ressent dans le disque. Les chansons se tiennent plus entre elles. J'ai pensé cet album comme un tout.

Meilleure note de l'académie de Versailles au bac L, puis études de littérature, ça pousse à l'exigence dans l’écriture?

Peut-être pas de manière aussi mécanique mais, inconsciemment, oui, ça pousse à être d'autant plus passionné, à devenir pointu, avec pas mal de références de grands auteurs auxquels se comparer... Ou auxquels ne sur- tout pas se comparer.

Si je te dis «processus de création»?

Rester toujours en alerte et en situation d'écriture. J'écris en permanence. Dans L’effet papillon, je dis: « J’ai repris le métro pour retrouver l'inspi». J'ai juste besoin que la vie tourne autour de moi, entendre les gens parler, les observer, voir la façon dont ils s'habillent ou s'interpellent. Les lectures, les films, la télé... Des trucs les plus profonds aux plus bêtes, je trouve des codes partout. Ensuite viennent des mécaniques d'écriture qui me sont propres.

Sur cet album, j'en ai une nouvelle: mon fils de deux ans. Avoir ce petit homme auprès de moi, ça m'inspire sur des sujets insignifiants en apparence. Pour lui, des danseurs sur des échasses, c'est un truc de malade! Alors j'ai le sentiment d’avoir été un peu blasé, un peu snob, un peu branché. Et cette magie dans ses yeux, ce regard neuf sur tout, ça ouvre de nouvelles pistes d'écriture.

Une devise?

«Ce qui ne te tue pas te rend têtu.»

Photos: ©Darnel Lindor/Respect mag


Respect Mag "100% Noirs de France"
 
 
 

Source : RESPECT MAG

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Youssoupha, en conscience

Par LOUDA BEN SALAH, DAMIEN DOLE

Rap . Textes tranchants, sonorités variées : le Français sort «Noir Désir», un album éclectique où subsiste son engagement.

Youssoupha, vu par le dessinateur Bastien Vivès.

Non, contrairement à ce qu’on a pu lire sur le Web, Noir Désir n’est pas de retour avec un album intitulé Youssoupha. C’est le rappeur français Youssoupha qui revient avec un album qui s’appelle Noir Désir, du nom du «groupe militant et engagé» qu’il apprécie. Mais aussi, Noir Désir parce que Youssoupha voulait «parler d’amour» et du fait qu’il vient d’Afrique. Tout simplement. C’est dans un studio du XVIIe arrondissement de Paris qu’on le rencontre, à la fin d’une journée où il peaufine un featuring pour la chanteuse camerounaise Irma.

Noir Désir surprend par un éclectisme qui ne perturbe en rien son homogénéité. A 32 ans, le chanteur explique : «Je ne suis pas jeune, je peux faire semblant, mais ce ne sera pas pareil. Du coup, je ne serai plus authentique et, en comparaison, on préférera toujours Sexion d’Assaut, parce qu’ils sont jeunes et sonnent vrai.» Fini le gamin banlieusard qui œuvre pour sortir du ghetto. L’artiste refuse d’ailleurs cette étiquette : «Souvent j’entends dire que je fais du rap "conscient" [un type spécifique de rap engagé, ndlr]. Même si les gens le disent comme un compliment, je ne suis pas à l’aise avec les cases. Malgré tout, l’étiquette "mec de rue qui a grandi dans un quartier à Cergy" ne convient pas non plus : ce n’est ni ma mentalité ni d’où je viens.»

Samples. Les textes de Noir Désir sont tranchants, traitant tour à tour de son expérience de la paternité et du statut social qui va avec, du racisme ou prennent simplement la défense du rap français. On voudrait lui coller le rôle cliché de grand frère, mais c’est plutôt un adulte attentif à ce qu’il vit et ce qu’il entreprend : «J’en veux aux mecs de mon quartier sous alcool/ Qui bicravent dans le hall devant mes nièces qui reviennent de l’école», clame-t-il dans le titre l’Enfer c’est les autres.

Côté sonorité, fini l’electro adoptée depuis quelques années par la planète rap : place ici aux samples et aux instrumentistes, quelles que soient leurs origines. On passe de musiques traditionnelles africaines au hip-hop plus classique ou au dubstep. Youssoupha revendique l’originalité de ses compositions et la difficulté pour construire cet album, qu’il a produit en indépendant après quelques années chez les majors. Parlant cette fois au nom de son équipe : «A un moment, on accumule les doutes, sans vraiment savoir comment relancer sa créativité, on a peur. On aspirait donc à passer à autre chose. On a alors demandé à faire une digitape, intitulée En noir et blanc, en indépendant. Comme ça a marché, on s’est dit qu’on allait y aller tout seul pour l’album. C’est beaucoup plus de travail, mais c’est aussi plus intéressant, on s’en tire avec plus de liberté à tous les niveaux. Chaque artiste doit avoir son modèle économique.»

Son engagement politique transparaît dans les textes, même si aucune parole ne convoque directement telle action ou tel parti. Dès qu’on évoque cet aspect, Youssoupha sourit : «Je pense plutôt avoir une approche sociale des choses. En revanche, je n’ai aucune revendication, peut-être parce que la politique est devenue un sport plus qu’un effort réel. Je me considère juste comme un citoyen qui a la chance d’être entendu par un peu plus de monde que les autres et qui a la possibilité de donner son point de vue.» Inquiet quant à l’évolution du pays, il se sent à gauche sans prendre parti. Il avoue même avoir été approché par un présidentiable, dont il a refusé les avances.

Polémique. En revanche, quand on en vient au postcolonialisme et à une certaine tradition scolaire française, Youssoupha frappe direct : «J’en veux aux profs qui voulaient m’orienter vers les ténèbres/ Qui m’ont fait lire des auteurs qui me traitaient de nègre.» Un effet du dépit amoureux : «Avec le temps, je me suis rendu compte que ceux qui m’ont passionné, sur lesquels j’ai passé des nuits entières à bûcher, comme les auteurs des Lumières, avaient une vision de l’humanité qui excluait les Noirs. Bien sûr, on dira que c’est le contexte de l’époque, etc. Je m’en fous : c’est juste que ça m’ennuie qu’on nous vende ces livres comme des choses exclusivement géniales qui ont changé le monde.»

Il faut donc que chacun prenne ses responsabilités. Ainsi des autres rappeurs qui ont, selon lui, le pouvoir de faire changer les choses : «La posture et la caricature ne sont pas suffisantes pour faire des disques et se revendiquer artiste. Le rap militant n’est pas mon obsession. Si tu ne fais que dire des vérités incommensurables, écris plutôt un bouquin.»

Ce rôle de redresseur de torts l’amène à évoquer la polémique, difficile à éluder, qu’il eut avec Eric Zemmour. En 2009, dans son morceau A force de le dire, Youssoupha mettait «un billet sur la tête de celui qui fera taire ce con d’Eric Zemmour». Le chroniqueur porta plainte pour «menace de mort». Il a fait de l’expression un titre de Noir Désir, ce qui lui permet de clore le débat artistiquement. Car le musicien a été condamné en novembre, quelques semaines après la sortie du single Menace de mort : «Je suis déçu. D’avoir perdu le procès, mais surtout de la façon dont les choses ont évolué. Une tribune dans le Monde m’a beaucoup aidé, j’ai pu m’adresser à des gens qui ne me connaissaient pas et sortir de la caricature rappeur-gangster-tueur que la polémique était en train de mettre en place.»


Youssoupha CD: Noir Désir (Believe).
Source : Libération

Publié dans musiques

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