Z.E.P en entretien : "Ma musique est une musique de lutte"

Publié le par dan29000

 

 

 

Entretien avec Z.E.P : « Ma musique est une musique de lutte »


de : Investig’Action

 

Ils auraient pu choisir la musique pour atteindre la gloire mais ils l’ont choisie pour résister, exister et continuer à rêver. Saïdou du groupe Zone d’Expression Populaire nous en dit plus sur sa soif de justice sociale qu’il revendique sur un son atypique et envoutant.

Interview : Anissa Mouhoub et Thomas Vescovi
 
Z.E.P, une présentation simple et rapide pour les lecteurs qui ne connaissent pas le groupe ? Et surtout, comment définir ton style musical, qui est au carrefour du rap, du raï et de la musette ?
 
Je n’en ai aucune idée. Je n’ai pas une définition claire de mon style musical. Ce qui m’intéresse c’est la direction politique d’un projet, le sens qu’on lui donne avec une importance relative à l’esthétique. Néanmoins, il est vrai que je suis issu d’une culture rap où le texte reste la priorité. Pour moi, la musique est au service du texte. Sinon, sur scène, Z.E.P c’est un rappeur, un chanteur-guitariste, un accordéoniste et un programmateur. Mais nous sommes aussi un collectif avec des auteurs et des militants sur le terrain.
 
 
 
Pourquoi la musique comme forme d’engagement ?


C’est tout ce que je sais faire. C’est mon seul moyen d’expression. J’écris mes réflexions, mes indignations, mes convictions, je témoigne, je chronique. J’hurle quand je suis blessé dans ma chaire. Mon moyen d’expression est l’écriture et voici le résultat : des chansons (rires).
 
Nous sommes des enfants d’immigrés, discriminés par nos noms à consonance arabe, par nos gueules de basanés, par la religion qu’une grande partie d’entre nous embrasse, c’est-à-dire l’Islam, et qui dérange certains français de souche. Nous avons un statut de citoyen de seconde zone. Les espaces démocratiques, qui devraient être à la disposition des citoyens, n’existent pas pour nous. On nous confisque notre parole et on nous impose la censure. Nos voix ne se retrouvent ni dans les médias, ni chez les politiques. Et lorsque l’on tente de créer de petites poches de résistance, on nous met très vite des bâtons dans les roues en nous accusant d’être communautaristes ou de prendre des postures victimisantes. Tout ça afin de délégitimer nos combats. Il nous est donc essentiel, nécessaire, vital, de refuser unanimement que le dominant s’autorisent à faire de nous des objets parlés et non des sujets parlants. Nous devons refuser que nos affaires soient discutées en notre absence, dans une homogénéité totale. Nous devons refuser de considérer que cela est l’expression d’une solidarité à notre égard. Car cela s’appelle du paternalisme. Voilà pourquoi nous prenons la parole, avec nos mots, nos revendications, nos préoccupations, nos colères.
 
Mais les paroles de Z.E.P n’engagent que nous. Même si nous sommes largement inspirés par nos ainés (Frantz Fanon, Aimé Césaire, Angela Davis, Malcom X, Mohamed Ali, Mahmoud Darwich, Kateb Yacine…) nous ne nous revendiquons pas comme des porte-parole. Z.E.P, c’est notre petit espace d’expression et je suis conscient de la chance que nous avons de le posséder. Tout le monde ne peut pas le faire faute de temps ou de moyens. Et puis il y a un contexte d’urgence sociale où l’on doit se battre pour ses droits, pour la justice… et avec une famille à nourrir ! Tout le monde n’a pas la possibilité de s’engager comme nous le faisons.
Prendre possession d’un espace d’expression est aussi risqué politiquement. Le système, que l’on condamne et que l’on attaque, réplique violemment. Prendre la parole pour dénoncer le racisme, mais aussi les organisations antiracistes folkloriques ou la gauche paternaliste, a un prix.
 
 
Sur le deuxième album, tu chantes « Je gère ». C’est pas trop dur quand on n’a pas la cote sur France Inter et Skyrock ?
 
Je suis très heureux de ne pas y avoir la côte, le contraire serait inquiétant (rires) ! Je considère ma musique comme une musique de lutte. Je ne suis ni un prophète, ni un messager, et comme je l’ai dit, je ne représente personne. Z.E.P est une cellule artistique de la lutte. France Inter ou Skyrock représentent les médias dominants. Or, dans mon combat qui s’inscrit dans une lutte des classes, je combats et ne fricote pas avec les dominants. Jamais je ne m’adapterai à la rhétorique ou à la sémantique du dominant. Finalement, je ne suis pas pédagogue, et mon rôle n’est pas d’éduquer les gens. En fait, nous éduquons nos ennemis en les combattant.
 
 
Mais Skyrock et France Inter sont devenus pratiquement incontournables pour les musiciens qui veulent vivre de leur passion. Et toi, comment fais-tu ?
 
Tout est dans la cohérence et l’optimisme. Je milite pour l’alternative et j’y crois fermement. Michel Collon par exemple, avec son site alternatif Investig’Action, dénonce les médias dominants et propose une autre grille de lecture. L’importance tient dans l’autonomie, l’indépendance. La légitimité passe par l’exemplarité. Comment pourrai-je porter un discours, tel que celui que je porte aujourd’hui, si je me prostitue dans les médias dominants ?
 
Je suis conscient que nous avons tous des incohérences dans notre quotidien : notre essence est achetée chez Total, on s’habille avec des vêtements produits en Chine... Mais nous n’avons pas vraiment le choix. Comme dirait l’autre : « si on devait être complètement cohérent, on se baladerait avec des peaux de chèvres sur le dos ». Ma priorité est de garder mon indépendance et de contribuer à la consolidation des canaux populaires, militants, alternatifs, parce que j’y crois, tout simplement. Il ne faut pas négocier, il faut lutter. Ma musique s’inscrit dans cette thématique.
 
Quand je parle des médias dominants, je parle des médias détenus par des vendeurs d’armes et des patrons du grand capital comme Dassault, Bolloré ou Rothschild qui sont également impérialistes, sionistes, néo-colonialistes. C’est ça qu’il faut dire avant tout ! C’est la raison pour laquelle je refuse de copiner. J’aurai la sensation de légitimer les ventes d’armes et tout le reste. Ces personnes, je les combats. Je ne veux pas de leurs tribunes. Dire qu’on peut s’y infiltrer, obtenir une liberté d’expression dans certaines colonnes, je n’y crois absolument pas ! C’est contre-productif et incohérent. 
 

 

Quel regard portes-tu sur le rap ? Au départ, c’était une musique de contestation mais qui a été récupérée par l’industrie du divertissement avec tous les clichés possibles : grosses bagnoles, filles dénudées, etc. Penses-tu qu’il y a un retour du rap contestataire avec Z.E.P, Keny Arkana, Médine,…
 
J’aime le rap, son histoire et celles et ceux qui ont été à l’initiative de cet art. Mais je ne vois pas pourquoi ils ne pourraient pas aussi être touchés par le capitalisme libéral. Tout est fait pour que les jeunes issus des quartiers soient la cible du marché libéral : ils sont exclus de la société, subissent de la discrimination à l’embauche et connaissent souvent des trajectoires très compliquées en ce qui concerne l’école. Souvent, l’avenir leur parait sans issues. En plus de cela, il leur est exigé d’être plus exemplaires que d’autres jeunes de leur âge et de ne surtout pas faire d’argent avec leur musique. Et pour quelles raisons ? Quel projet de vie peuvent-ils construire avec cette réalité ? Beaucoup ne vivent pas mais tentent de survivre en travaillant au marché par exemple ou en lançant une petite boite comme un resto « Kébab ». Leur objectif est de gagner de l’argent, non pas pour s’enrichir ou se faire plaisir mais simplement pour subvenir à leurs besoins primaires. Par conséquent, je peux comprendre que certains acceptent les règles du jeu posés par le système. C’est, je le répète, une question de survie. Et qui souhaite connaître la réalité dans les cités et les quartiers n’a qu’a écouter du rap. Ce n’est pas l’analyse de sociologues branchés parisiens, très loin terrain, qui parviendra à décrire réellement le vécu de ces jeunes. La vérité est dans la parole des « mecs » qui font du rap. Qu’ils passent sur Skyrock ou pas, finalement, c’est les mêmes.
 
Je crois en réalité que le problème est ailleurs. Attention à ne pas se tromper d’ennemis. Il faudrait plutôt se tourner vers les multinationales qui sont à l’origine d’un rap qui véhicule une image machiste et superficielle. Qui fabrique les clips retransmis sur M6 ou MTV ? Ce sont des personnes comme Pascal Nègre, choisis par Universal ou Sony ! Le casting des filles dénudées est sélectionné par ces grandes firmes et non par les rappeurs ! En fait, j’aime le rap quand il est tout sauf élitiste. Je l’aime quand il est sincère.
 
 
Dans ton premier album tu parles de « devoir d’insolence, devoir d’irrévérence, devoir d’impolitesse ». Pourtant, on nous apprend partout qu’il faut être poli. Tu ne penses pas que les jeunes des quartiers ont déjà une assez mauvaise image ?
 
Nous sommes harcelés au quotidien dans l’espace médiatique et publique et on nous demande d’être silencieux, d’être poli et même d’être reconnaissant. Sarko nous a dit « La France, tu l’aimes ou tu la quittes » mais comment aimer un pays qui est le nôtre quand nous il nous considère comme des sous-citoyens, quand nous n’avons droit qu’aux inconvénients ? « L’’insolence, l’irrévérence  » sont des termes de politiques : c’est le refus de cette place du dominé soumis et reconnaissant à l’égard de « son maître ».
 
 
Ne crains-tu pas que ton impolitesse te rende moins crédible ?
 
Cela m’est égal. Leur jugement ne m’intéresse absolument pas. Je n’ai pas à me justifier ni à m’adapter à quoi ou qui que se soit. Dans ce pays, à partir du moment ou tu y es né, ou tu y vis, tu dois t’adapter à des lois. Mais il existe des lois racistes et liberticides. Alors, il y a un moment où pour changer le monde, il faut aussi désobéir. Et la désobéissance est une forme d’insolence. Telle est ma conception des choses. La rhétorique dominante, je n’en ai rien à faire. Elle ne m’intéresse pas. Justice et basta ! Je ne vois pas pourquoi on doit accepter les règles du jeu. C’est à nous d’imposer les règles du jeu, ce n’est pas aux élites de le faire mais au peuple. Nous devons nous poser des questions entre nous. En fin de compte, je pense que cette question est un faux débat.
 
 
Quel a été l’objectif de la rédaction du livre « Nique la France » avec Saïd Bouamama et pourquoi ce titre ?
 

Nous sommes tout les deux des militants anticolonialistes, antiracistes et anticapitalistes. Nous partageons les mêmes convictions et menons tous les deux les mêmes combats mais avec des outils d’expression différents et parfois aussi, avec des publics différents. A force de nous croiser sur le terrain militant et associatif lillois, nous avons souvent été amenés à travailler ensemble. Cependant, le débat scandaleux sur l’identité nationale qui s’est imposé à nous, a accéléré notre envie de nous associer sur un projet commun. Le résultat est un bouquin avec des articles écrits par Saïd Bouamama et un CD avec mes chansons.

Effectivement, le projet était d’articuler deux outils d’expression politique qui ont été largement investis ces dernières années : le rap d’une part et l’écriture théorique d’autre part. Il s’agit de faire converger ces deux outils pour une efficacité plus forte dans le combat pour l’égalité. Tout en assumant la dimension politique du rejet d’une France raciste, colonialiste, discriminante et inégalitaire.
 
Dans le morceau « Pas de baratin », un rappeur que tu as invité sur l’album dit, en désignant les politiques : « Leur problème c’est l’islam et non le port du voile intégral  ». Que penses-tu du débat du 5 avril sur la laïcité et l’islam ? C’est aussi du « baratin » ?
 
C’est une bonne chose que les masques tombent parfois. Certains nous ont longtemps laissé croire que la France n’était pas un pays raciste. Pourtant, le racisme persiste depuis des années. Il se traduit par des discriminations à l’embauche, au logement, aux loisirs, par des contrôles policiers au faciès, des agressions verbales ou physiques. Sans oublier nos parents qui se faisaient insulter dans les usines et qui continuaient à travailler dans des conditions humiliantes parce qu’ils avaient des bouches à nourrir et craignaient de perdre leur poste. Cette réalité existe depuis plus de 50 ans mais les politiques n’y ont jamais accordé autant d’importance qu’ils n’en accordent aujourd’hui au débat sur la laïcité.
 
J’ai toujours dénoncé une France raciste, néo-colonialiste et paternaliste. On peut la retrouver de l’extrême droite jusqu’à l’extrême gauche. Je fais partie d’une culture politique qui a toujours dénoncé le racisme systémique et je n’ai pas l’impression que les choses s’améliorent. Au contraire : les pseudos débats sur l’identité nationale, l’islam, la laïcité ont réveillé le veil héritage xénophobe de la France. Ca fait peur pour les générations à venir.
 
 
Avec le Ministère des Affaires Populaires, tu avais consacré une chanson à la Palestine. Tu as récidivé sur le premier album de Z.E.P. En quoi la lutte palestinienne t’inspire tant ?
 
L’histoire et l’identité politique de mes parents et des mes grands-parents m’ont touché. Mes grands-mères sont issues de la classe ouvrière et ont connu la colonisation. Elles sont très dignes, ont une conscience politique très forte et symbolisent en fait de nombreuses luttes auxquelles j’adhère. Donc leur histoire m’intéresse. Mes grand-mères ont milité pour leurs droits et, en tant que femmes algériennes, ont joué un rôle important pour se libérer de la colonisation.
La Palestine, c’est la même chose. Toutes les Palestiniennes sont mes grand-mères ! Quand je vais en Palestine, je sens un lien très fort sur les plans humains et affectifs. Car finalement, je retrouve le même système colonial qui a marqué l’Algérie des mes grand-mères. Durant la période coloniale, les Algériens, les Arabes et tous les Africains étaient considérés comme des sous-hommes, des citoyens de seconde zone. Les Palestiniens vivent encore ça aujourd’hui. La première fois que je suis allé en Palestine, je me suis senti inutile face à l’injustice que j’avais sous les yeux. Comment pouvait-on laisser faire ça ? Je me sentais impuissant.
 
 
D’où la chanson « Palestine » sur l’album de Z.E.P ?
 

Pas tout à fait. Cette chanson avait plusieurs objectifs : populariser la lutte palestinienne, souligner l’universalité de la résistance et expliquer pourquoi, selon mon identité anti-impérialiste, je soutiens la Palestine. En effet, quand on a commencé à s’impliquer dans la lutte palestinienne, des gens nous disaient : « Ca ne vous regarde pas » ou bien « Regarde ce qui se passe en Tchétchénie »… Je voulais notamment répondre à cela. Mon « algérianité » est liée à la cause palestinienne, depuis la naissance. Quand j’étais petit déjà, mes parents me disaient : « Nous sommes Palestiniens ».

 
 
As-tu le sentiment que votre musique éveille les consciences ? Les messages de vos chansons ont-ils un impact sur le terrain ?
 
Je n’ai pas la volonté d’éveiller les consciences mais simplement de donner un coup de main dans une lutte contre le racisme et le colonialisme. Cette lutte ne peut aboutir que si elle est collective. Pour ma part, je pense n’être qu’un militant parmi tant d’autres. Les histoires d’égo et de plateaux télévisés me font très peur ! Quand on fait de la musique, des concerts, qu’on passe sur des petites radios, on a bien-sûr l’égo flatté. Certes, on nous donne de l’importance mais chaque personne est importante. Je ne compte pas plus que celui qui colle les affiches pour le concert.
 
 
Parviens-tu à continuer à rêver malgré le climat actuel en Europe, dans le monde arabo-musulman et partout ailleurs ?
 
Notre histoire ! Notre histoire et celle de nos parents nous donnent la force et l’optimisme. Notre histoire politique aussi : quand tu vois la révolution en Egypte ou en Tunisie, ça donne envie ! Par ailleurs, on tourne beaucoup avec des associations et des collectifs militants (anti-capitalistes, anti-impérialistes, défenseurs des droits des sans-papiers, etc.) Nous rencontrons ainsi des petits réseaux animés par des gens plein d’énergie. Ca me nourrit, tout comme les voyages en Palestine. Quand tu vois le peuple palestinien, sa dignité, sa force de rester debout et de continuer la résistance… Comment ne pas s’inspirer de l’énergie des Palestiniens ?
 
 
 

Source : INVESTIG'action

 
 
 

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