Ce que révèle l'affaire Snowden, par Franck Leroy

Publié le par dan29000

Ce que révèle l’affaire Snowden

 

Au-delà de la chasse à l’homme engagée, que signifie l’affaire Snowden à propos d’Internet et de nos libertés ? Est-ce la découverte que certaines grandes firmes d’Internet entretiennent des liens avec ces mêmes agences et leur fournissent des données sur les internautes qui utilisent leurs services ? S’agit-il vraiment de révélations ?

 

Le 12 juin, Business Insider relate qu’Amazon a remporté contre IBM un marché avec la CIA. La prestation de service, d’un coût de 600 millions de dollars, consiste à fournir un «cloud» privé pour l’agence américaine, afin de gérer les volumes très importants de données qu’elle traite. En mai 2012, la cour d’appel de Washington rend un jugement autorisant la National Security Agency (NSA) et Google à garder le secret sur les accords qu’ils ont signés. L’affaire est passée en justice à la suite du dépôt de plainte d’une association, le Centre d’information sur les données privées électroniques (Epic). Elle avait été révélée par le Washington Post quelque temps auparavant. En 2008 le quotidien britannique The Guardian pose déjà cette étonnante question : «Facebook appartient-il à la CIA ?» D’après le journal, l’agence américaine aurait investi 40 millions de dollars dans Facebook, entre 2005 et 2006, à l’époque où le réseau social démarrait. Et l’article d’expliquer le montage financier à partir de la société In-Q-Tel, firme qui revendique officiellement sur son site web son statut de filiale de l’agence américaine. En avril 2012, James Bamford, journaliste de Wired, présente dans un long dossier intitulé «The Black Box» le DataCenter de la NSA en cours d’installation au sud de Salt Lake City (Utah), chargé de traiter des quantités superlatives de données issues de la surveillance des communications numériques. Surveillance d’Internet, du téléphone, des SMS, reconnaissance faciale, géolocalisation deviennent le cœur de métier de la NSA de manière directe ou à l’aide de sociétés sous-traitantes. Ces liens «consanguins» avec de grandes entreprises informatiques américaines avaient d’ailleurs fait l’objet en l’an 2000 d’un rapport confidentiel d’une centaine de pages de la Délégation aux affaires stratégiques (DAS) du ministère français de la Défense. Ce rapport signé de l’amiral Jean Marguin attirait l’attention des autorités sur les liens étroits existants entre la NSA et Microsoft. Cette énumération déjà longue est pourtant loin d’être exhaustive.

L’affaire Snowden révèle donc à mi-2013 que ce système de surveillance de masse est plus que jamais en place, et se développe, malgré les promesses d’Obama de remettre un peu d’ordre après les extravagances de l’ère Bush-Cheney. Le scandale actuel est le signe d’une prise de conscience. C’est une excellente opportunité pour poser un regard lucide et prendre la mesure d’un ensemble systémique qui tend à faire que nos vies privées ne le soient plus.

Comment en est-on arrivé là ? Si des agences de renseignements exploitent des données personnelles des entreprises d’Internet, c’est avant tout parce que ces dernières les collectent massivement. Les fermes de données engrangent des quantités himalayesques d’informations sur les citoyens internautes. L’entreprise Facebook revendiquait, fin 2012, détenir plus de 500 millions d’empreintes faciales identifiées issues du traitement en continu des milliards de photos déposées par les internautes de la planète. On comprend qu’un tel fichier anthropométrique, couvrant des dizaines de pays, constamment alimenté, suscite la convoitise du monde de la surveillance et du renseignement. Ces entreprises ont bâti depuis une grosse décennie un business reposant quasi exclusivement sur la collecte et l’exploitation des données privées des internautes qui utilisent leurs services. C’est d’une certaine manière le revers de la médaille de la gratuité des services. Ainsi les données personnelles sont-elles devenues une marchandise objet d’un commerce lucratif.

Pourquoi les agences souhaitent-elles disposer de ces données, alors qu’elles disposent de leur propre dispositif intrusif ? La raison principale tient au fait que ces données sont en grande partie complémentaires de celle qu’elles détiennent. Celles provenant des internautes, de manière volontaire ou non, sont très riches et permettent de dessiner des profils d’individus, de groupes ou de réseaux très complets. Le principe est de tout collecter «au cas où…». Il est valable autant pour les agences que pour les entreprises. On comprend aussi le combat obsessionnel des firmes d’Internet contre l’anonymat ou les pseudonymes.

Ce mélange des genres devrait nous inciter à la prudence face aux chantres de ce commerce où notre vie intime est résumée à une marchandise à l’instar d’un simple paquet de lessive. Accepter ce commerce au nom de l’impératif du développement de l’économie numérique, accepter cette surveillance de masse hyperintrusive au nom de la sécurité publique ou nationale : tout cela conduit nos sociétés à rompre un équilibre chèrement acquis dans nos démocraties entre espace public et espace privé. Il ne s’est jamais autant vendu ces derniers jours aux Etats-Unis d’exemplaires du livre 1984 de George Orwell. Nous pourrions aussi nous replonger dans la lecture du Discours de la servitude volontaire d’Etienne de La Boétie. Ce court essai écrit il y a plus de quatre cents ans est d’une actualité frappante et nous rappelle que chaque citoyen est coresponsable des libertés collectives et individuelles. L’Union européenne qui prépare une nouvelle réglementation sur la protection des données personnelles devrait être l’objet de toute notre attention.

Dernier ouvrage paru : «Réseaux sociaux et Cie. Le commerce des données personnelles» éd. Actes Sud, avril 2013.

 

 

SOURCE / LIBERATION.FR

 

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