Chroniques de la haine homophobe ordinaire

Publié le par dan29000

Chroniques de la haine homophobe ordinaire

Chroniques de l'homophobie ordinaire (I)

par Stéphane Perret

Ce samedi après-midi, à quinze heures, comme dans beaucoup d'autres villes en France, les associations L.G.B.T. avaient appelé à des rassemblements de soutien au projet de loi relatif à l'ouverture du mariage pour les couples de même sexe et contre la montée de l'homophobie.

À Strasbourg, place Broglie, drapeaux, banderoles, discours, happenings amusants... Le froid et la pluie n'empêchèrent pas la réunion de plus de trois cents personnes, dans une région où s'exprimer dans la rue n'est absolument pas dans les moeurs !

Après l'annonce de la fin du rassemblement, un petit groupe se dirigea vers les locaux de La Station (le centre L.G.B.T. de la capitale alsacienne), afin de s'y détendre et de s'y réchauffer devant un thé, un café, un chocolat chaud...

Sur le chemin, je fus frappé par deux événements auxquels ne prêta peut-être pas attention notre petite troupe, les bras chargés de calicots et de pancartes.

Tout d'abord, deux hommes, la trentaine abimée, nous regardaient passer, l'oeil noir. Dialogue entendu :

- C'est quoi ça ?

- Quoi « ça » ?

- Ben ça ! Là ! Ça quoi !!!

- Ça ?... Euh !... Ah ! C'est les tarlouzes qui gueulent !

- Et pourquoi qu'elles gueulent ?

- Veulent s'enculer en se mariant !

- Merde... Bande de trous du cul ! Sales tarlouzes !

Une centaine de mètres plus loin, trois adolescents (très bcbg, lycée de centre-ville, vacances à La Baule, raie sur le côté et mèche sur les yeux, chaussures bateau, polo Lacoste à col relevé et pull Vicomte A) slalomaient entre nos rangs en criant : « Ouah ! J'veux pas qui me touchent ! C'est des pédés ! Pas envi d'en d'venir un ! Sérieux ! Des pédés ! »

Lorsque je suis arrivé à Strasbourg, au milieu des années 1990, et que nous sortions, avec des amis, dans les rares lieux de sociabilité homosexuelle que comptaient alors la ville, nous gardions toujours à l'esprit le risque d'agression. Ainsi, à trois reprises, des individus (soit parce que l'occasion se présentait, soit parce qu'ils avaient clairement décidé de « casser du pédé » ) nous insultèrent jusqu'à en venir aux mains. À l'époque, je jouais pilier dans l'équipe de rugby de la fac et mes amis étaient des sportifs accomplis. Hématomes, écorchures, vêtements déchirés... Nous ne portions jamais plainte, la conclusion des heurts étant toujours en notre faveur.

À partir des années 2000, je crus percevoir un recul de l'homophobie. Les agressions étaient moins nombreuses; embrasser son compagnon ou sa compagne dans la rue, en plein jour, ne provoquait plus que d'éventuels regards gênés, mais plus aucun propos ou geste violent; l'image de l'homosexualité changeait également dans les médias, passant de La Cage aux folles à une représentation moins caricaturale...

Et vînt le débat sur le projet de loi dit « mariage pour tous ». En quelques jours, les réseaux sociaux furent pris d'une fièvre homophobe ahurissante. Comme beaucoup, je reçus des insultes, des menaces... Je crus, là encore, que ce déchaînement de haine resterait circonscrit à Internet et aux quelques barjots de service.

Cependant, inexorablement, l'homophobie progressait. Et le(s) point(s) de non-retour fu(ren)t atteint(s) : l'agression de deux gays à Paris, le saccage d'un bar L.G.B.T. à Lille, les dérapages de la droite parlementaire...

Je voulais croire que les choses avaient changé. Je voulais croire que l'homophobie ne pouvait plus venir que des franges les plus réactionnaires de la société française. Mais il y eut les violences verbales des députés et sénateurs de l'opposition, les excès et les mensonges des organisateurs et des participants de la « Manif pour tous », l'agressivité sans limite du « Printemps français »...

Comme les générations homosexuelles précédentes, la mienne rêvait de laisser un monde meilleur aux jeunes lesbiennes, gays, bisexuel(le)s, transgenres, transsexuel(le)s. Nous pensions que nous y arriverions, petit à petit. Or, depuis quelques mois, la France semble être revenue sur ses pas : l'extrême droite parle de « mariage sodomite » (1); la droite de « circonstances » à propos des familles homoparentales (2), n'hésitant pas à accuser la majorité parlementaire « d'assassiner des enfants » (3)...

Aussi, ce soir, je suis affligé, fatigué...

Mais, demain, comme tant d'autres personnes, je sais qu'il faudra repartir au combat, pour que l'égalité soit enfin une réalité.

(1) Cf. le compte twitter des Jeunesses nationalistes : @jeunessesnatio .

(2) Cf. les déclarations d'Hervé Mariton, député U.M.P. de la Drôme, dans l'émission Ça vous regarde-Le débat du 15 avril 2013 (LCP-AN) : http://www.lcp.fr/emissions/ca-vous-regarde-le-debat/vod/146231-mariage-pour-tous-les-opposants-ne-desarment-pas (à partir de 27:30).

(3) Propos de Philippe Cochet, député U.M.P. du Rhône, lors de la première séance publique du jeudi 18 avril 2013 : http://videos.assemblee-nationale.fr/chaines.html

SOURCE / MEDIAPART

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