Comment réinventer la démocratie dans les luttes ?

Publié le par dan29000

Souder les portes ouvertes...

 
 

...et apprendre à vivre avec les courants d’air, préconise Charles Piaget, pour imager la créativité de tous les acteurs de la lutte de Lip, syndiqués et non syndiqués. Il donne ainsi le ton d’une rencontre exceptionnelle avec d’autres grands « lutteurs engagés, au-delà des conflits immédiats, dans un combat pour une société meilleure. Et que d’émotions ! »  Ces mots de Michel Granger disent l’intensité de notre quatrième rencontre avec Médiapart à Montluel, les 6 et 7 juillet 2013, un moment historique de réflexion  sur deux grands thèmes : Comment réinventer la démocratie dans les luttes? Comment réinventer la démocratie dans les institutions?

 

1 ) Comment réinventer la démocratie dans les luttes?

Le samedi, comme acteurs et témoins de cette question fondamentale, Charles Piaget (LIP) Edouard Martin (Florange) et Olivier Leberquier (Fralib), nous ont fait part de leurs expériences qui se sont enrichies les unes les autres dans le débat : «  Lip a été une référence en terme d’autogestion et quant à la valeur du travail dans le capital » (E.Martin).

A ce titre, pour lui, la disparition d’une entreprise n’est pas seulement celle d’un lieu de production mais celle d’un élément structurant le «  vivre ensemble »qui draine avec elle tout un ensemble de services publics dans son environnement. Pour Florange comme pour Lip, « se battre devient alors une  question de vie ou de mort pour la communauté ».

Nous devons repenser le problème de l’emploi dans le contexte de la mondialisation et la valeur que nos sociétés modernes donneront ou non, à l’avenir, au travail. La question est intimement liée à la préservation du monde commun, du bien vivre ensemble.

Autre pôle de la réflexion, le rôle des syndicats évoqué par Piaget, qui, après un engagement sans faille, a quitté la CFDT lorsqu’il a constaté qu’elle était prise en otage entre deux légitimités, ouvriers et patrons, plus soucieuse de défendre sa place dans l’espace capitaliste que celle des chômeurs, perdant, par la même, sa propre légitimité.

E.Martin, malgré les désaccords, continue à être affilié à la CFDT tout en prônant la nécessité de prendre son destin en main et de ne pas déléguer ses responsabilités au syndicat, ce qui nous renvoie au« vous êtes comptables de votre liberté »de Stéphane Hessel.

Les trois intervenants concluront à l’inertie structurelle, au sein de ces luttes, des relais politiques qui ne parviennent pas à faire une offre susceptible de contrer celle du Front National. Ils y associeront aussi la question du rôle de la justice, du droit dans l’arbitrage de ces conflits.

Le film « Lip, l’imagination au pouvoir » de Christian Rouaud, plein d’émotions, de rires, d’intelligence collective, mettant en scène de fortes personnalités tant féminines que masculines, nous révèlera à quel point la mémoire des Lip est encore vivante dans les luttes.

La passion qui s’est exprimée à travers leurs échanges dans le débat qui a suivi nous a permis, à nous aussi, de vivre un grand moment d’émotion et d’intelligence.

 

Claude Neuschwander, mandaté en 1974 par le Ministre Jean Charbonnel sur proposition de Michel Rocard (Secrétaire du PSU) pour reprendre la direction Lip, nous a donné un aperçu de la complexité des situations qu’ouvriers et patron ont eues à négocier ensemble. Mais,  pour « punir Lip » le gouvernement de Giscard d’Estaing fera sciemment échouer cette reprise de Lip pour  faire un exemple. Le patronat craignait qu’une victoire des Lip donne des idées aux ouvriers dans les entreprises confrontées à une situation semblable. Renault, alors entreprise nationalisée, annulera son contrat avec Lip du jour au lendemain.

Le dimanche se trouvera mise en avant ,à nouveau, cette nécessité d’une lutte pour défendre un territoire, avec la table ronde mettant en présence, Gilles Denigot (Docker, ancien dirigeant de la section CGT des dockers de Saint Nazaire, exclu avec la totalité des 300 membres de la section, aujourd’hui un des responsables de la lutte contre le projet de notre Dame des Landes) et Sophie Courtois (collectif des éducateurs de rue de Seine Maritime).Se posera encore ici la question du droit , à l’échelon local, pour tous ces jeunes qui ne savent pas faire reconnaître les leurs sans le soutien de leurs éducateurs, mais aussi à l’échelon européen puisque c’est finalement à ce niveau, avec « la loi sur l’eau » qu’on peut entrevoir une issue heureuse au conflit de Notre Dame des Landes

Cependant le flou juridique au niveau national impose aux lutteurs, en attendant, d’externaliser leur cause par une mobilisation massive sur le terrain, pour gagner du temps.C’est l’ensemble des citoyens qui est concerné par ce projet tant  par les destructions envisagées que par  les investissements programmés. La mobilisation massive de la population, structurée par plus de cinquante associations, permet de reposer les termes du projet et aujourd’hui d’envisager son report sine die. Partout dans ces luttes se manifeste la même créativité, la même vitalité d’une intelligence collective.

2) Comment réinventer la démocratie dans les institutions?

L’après-midi du dimanche sera plus centré sur la question du pouvoir politique qui s’est révélé au fil des débats comme le talon d’Achille de toutes ces luttes.

Paul Alliès (professeur de Droit à Université de Montpellier) mettra en avant la nécessité, même pour la droite, de changer de régime, nos institutions étant confisquées au profit d’un souverain, comme l’avait déjà compris, Mendès-France en 1974. Pour Paul Alliès, ceci expliquerait l’attrait particulier des Français pour la cohabitation afin de tempérer un régime abusif. Selon lui, allant dans le sens d’un pragmatisme politique, trois idées principales suffiraient à modifier dans le bon sens notre constitution pour passer à la VIème République :

-          Une démocratie parlementaire,  ce qui signifie un gouvernement responsable devant le parlement, un mandat unique et pas plus de deux mandats consécutifs.

-          Une démocratie territoriale qui voie la fin de la confusion des mandats et soit un obstacle au clientélisme.

-          Un Etat de justice qui signifie la fin d’une magistrature soumise au pouvoir.

Tout un travail a déjà été accompli dans la réflexion comme dans l’écriture, avec Ségolène Royal en 2007.

Le problème qui se pose pour  lui comme pour  Jeremy Mercier (secrétaire général de l’Association pour une Constituante », assistant de Droit à l’université de Nanterre) et pour Edwy Plenel ( Mediapart) est le même : celui de la méthode qui permettrait cette transformation indispensable de notre régime politique .

P. Alliès envisage pour cela un mandat donné à une majorité parlementaire pour changer de constitution ( référendum préalable) ; J.Mercier se pose et nous pose, lui, la question fondamentale : est-ce que changer la Constitution nous permettra d’avancer sur les problématiques des luttes comme celles de Florange, du chômage et de la souveraineté du peuple ?

Sans doute, mais resteront à résoudre nos carences démocratiques liées aux faiblesses de la représentation et aux retards des réformes du droit public Ces réformes s’imposent pour servir les luttes actuelles, ce qui pourrait s’actualiser dans l’élaboration d’une Constituante par les citoyens à partir de cahiers de doléances pour éviter qu’elle ne devienne l’otage d’un parti.

 

E.Plenel conclura en avançant la nécessité, en politique, pour suppléer à l’affaiblissement actuel de l’Etat, d’un pragmatisme radical, susceptible de rassembler des gens très différents pour se construire un imaginaire collectif fondé sur la confiance. Pourquoi ne pas retenir ensemble, à partir de toutes ces questions, un programme commun démocratique qui marquerait un retour à la République, lieu de partage et de mouvement, mettant en œuvre une stratégie du faible au fort qui contourne et crée de l’imprévu ?

Recréons, dès lors, de la valeur en montrant que c’est nous qui la créons comme le firent, magistralement les Lip en leur temps.

Michèle Beaupied

 

 

SOURCE / MEDIAPART

Publié dans actualités

Commenter cet article