La tragédie carcérale, entre manipulations et instrumentalisation

Publié le par dan29000

Etre emprisonné c'est devenir l'objet d'un Autre, qu'on le veuille ou pas.

 

Objet de surveillance, objet de soin parfois, objet de méfiance : toujours...

 

Là, on gère des hommes comme ailleurs, dans les grands magasins, on gère des stocks

 

Etre écroué, incarcéré, entaulé, c'est d'abord être une 'chose' qu'on manipule et qu'on contrôle. Que d'autres : juges, matons, psychiatres..., manipulent et contrôlent.

 

Etre 'sous main de Justice', c'est devenir un matricule, un numéro égaré parmi d'autres matricules, que l'Administration pénitentiaire et ses gardiens tentent, tant bien que mal, de gérer.

 

En prison entrent des hommes, des femmes, comme ailleurs du 'matériel circulant' : on remplit des cases, des cellules, des quartiers. On sait bien qu'un jour ou l'autre cette marchandise humaine, il faudra la remettre sur le marché... en liberté. Mais ce n'est pas là le souci principal. D'abord, faut gérer !

 

 

On devrait mieux en prendre soin mais...

 

Parfois, il y a quelques déchets. Il y a les évasions qui sont à la prison ce que la démarque inconnue est pour les grands magasins. Elles sont rares en France : n'est pas Papillon ou Déjour qui veut...

 

Il y a les morts et les suicides. C'est inéluctable. Certes, on meurt moins en prison qu'à l'hôpital diront les statisticiens. On s'y suicide sept fois plus que dans le reste de la population.

 

Bon, rétorqueront les économes : ceux qui meurent libèrent, de facto, de la place pour les vivants. Tant va la gestion des flux judiciaires : entrées-sorties pourvu qu'on libère... de la place ! L'important c'est la 'case-vide', qu'existent des cases-vides, celles qui permettent justement que tout fonctionne, que la machine carcérale ne se bloque pas...

 

 Surpopulation carcérale : la constipation du système

 

Et c'est justement là qu'il y a un hic. Quand les prisons sont congestionnées, la Justice se trouve constipée. Elle étouffe en ses bas-fonds, dans ses culs-de-basse-fosse.

 

Alors reviennent toujours les mêmes questions. Quel remède appliquer ?

 

Faut-il agrandir ses intestins ? élargir son gros-colon ? ouvrir de nouvelles prisons ? remettre en service quelques bagnes : à Cayenne ou en Nouvelle-Calédonie par exemple ?

 

Faut-il une Justice plus clémente ? Faut-il relâcher les sphincters, laisser sortir un peu de cette fiente humaine, sous peine que le laxatif soit jugé trop laxiste ? Faut-il remettre en liberté toute cette canaille et son engeance criminelle ?

 

Ou faudrait-il plutôt songer à nouveau à couper des têtes ? Voilà qui désengorgerait bien les Quartiers de haute sécurité et préviendrait les autres...

 

La prison instrumentalise... pas seulement les Détenus

 

Alors le débat s'invite sur la scène politique et médiatique.

C'est tellement plein par-derrière, ça déborde tant là-dessous que le débat éclate sur l'avant-scène, qu'il s'étale nauséabond ! Les portes tiendront-elles ? Ne vont-elles pas finir, comme des écoutilles fragiles, par céder ?

 

(Silence... Silences crispés ou silences gênés. Silences et hésitations...)

 

Qu'on se rassure : les portes des prisons resteront verrouillées bien sûr ! Elle tiendront. Le bon peuple a eu peur un instant, 'on' lui a fait peur,  il s'est fait peur...

 

 

Le décor est planté laissons entrer les 'héros'

 

Voici un bien sombre décor fait d'ombres et d'encre de Chine, telles les prisons imaginées par Le Piranèse au XVIII°.

Des décors bien réels ceux-là, llustrés par les photos du Contrôleur général des Lieux de privation de liberté.

 

Des cellules délabrées, de la crasse partout, et, de jour comme de nuit des cris - de rage ou de plainte - de ces Taulards, incessants, obsédants, écoeurants...

 

Mais voici qu'ils entrent en scène. Le choeur retient son souffle, le public aussi. Un homme, une femme...

 

Au théâtre, la tragédie exécute ses héros.

 

La situation dramatique des prisons en France ne laisse aucun 'choix' à ses héros, aucune échappatoire.

 

D'abord, bien sûr, pour les Taulards eux-mêmes. Mais eux, ne sont là que pour la figuration. Presque, ils font partie du décor : ils sont comme des pierres dans les murs...

 

Il y a les divers officiants aussi : les surveillants d'abord - qui ne diront mot, droit de réserve oblige - mais qui n'en pensent pas moins... à moins qu'ils bloquent l'entrée du théâtre !

 

Et puis les médecins, infirmier(e)s, psychiatres et autres psychologues, tels des serviteurs thanatologues en blouse blanche, qui traversent la scène...

 

Les aumôniers enfin pour dire une dernière prière...

 

Il en faut du monde pour une tragédie ! 

 

Chacun y joue son rôle, plus ou moins bien, avec plus ou moins de coeur ou de courage. Mais de toute façon, les rôles sont déjà tout écrits. Ils ne jouent pas vraiment, savez-vous : ils exécutent, ils s'exécutent.

 

 La Prison instrumentalise aussi le débat public

 

Les voici qui s'avancent.

 

Elle d'abord : Ministre et Garde des sceaux. Presque on la revêtirait d'un grand habit de zibeline, haute stature et fière héroïne du Droit et de la Justice.

  

 

Lui, jeune et fringuant, Ministre de l'Intérieur plein d'ambition. Ce n'est pas le premier. Le verbe sûr, la Sécurité et l'Ordre comme égide, il ne mâche pas ses mots : il les note, il sait les diffuser...

 

Elle est toute bouleversée, pour sûr !

 

Déjà la messe est dite et la pièce est jouée : elle s'évertuera... il aura gain de cause.

 

Mais ne soyons pas dupes. Tout ceci, M'sieurs-Dames, ce n'est que du théâtre : de la mise en scène politique et urbaine. Leur 'joute' est déjà toute prête. Il aura le beau rôle, elle aura du mérite. Ils nous amuserons ou nous contrarierons, selon notre caractère et notre humeur...

 

Seuls, qui sait ? les hommes et les femmes du choeur, toute cette troupe miteuse de Taulard(e)s et de Vauriens en gémiront peut-être.

 

Mais n'est-ce pas le rôle du choeur, dans la Tragédie grecque, que de gémir sans cesse ?

 

Et ces gémissements résonneront en écho. Un écho paradoxal. Glacial et cynique écho aux gémissements de toutes leurs victimes.

 

SOURCE / Publié par Bruno des Baumettes

 

 

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