Laboratoires pharmaceutiques, argent et Cahuzac

Publié le par dan29000

Médicaments et armes de destruction massive

(Cahuzac and co)

Par Fabrice Nicolino

Publié dans Charlie Hebdo le 27 mars 2013, avant bien entendu l’annonce des aveux de Cahuzac

Les labos pharmaceutiques s’en branlent. De nous. De tout. Avec l’ami Cahuzac – soupçonné - et l’Agence du médicament – mise en examen -, il vaut mieux de toute urgence rester en bonne santé. Est-ce que le cher Cahuzac a touché du fric de laboratoires pharmaceutiques ? On n’en sait rien, mais le soupçon qui pèse sur lui éclaire des mœurs bel et bien répandues. L’information judiciaire ouverte au sujet de l’ancien ministre s’interroge, entre autres, sur la « perception par un membre d’une profession médicale d’avantages procurés par une entreprise dont les services ou les produits sont pris en charge par la sécurité sociale ». Cela ne vaut pas Rimbaud, mais dans son genre, pas mal.

En 1988, Cahuzac devient conseiller du socialo Claude Évin au ministère de la Santé. Il y reste jusqu’en 1991, après avoir été, pendant trois ans, chargé de la politique du médicament. Un poste un chouïa particulier compte tenu des enjeux financiers de ce secteur. Sortant du cabinet de Claude Évin, Cahuzac, qui est chirurgien, ouvre avec sa femme dermato une clinique spécialisée dans les implants capillaires. Il ramasse du blé, mais pas assez visiblement. En 1993, notre moralement irréprochable lance « Cahuzac Conseil », une boîte qui ne travaillera qu’avec les labos pharmaceutiques. Et dont le bénéfice cumulé aurait atteint plusieurs millions d’euros. Disposant depuis son passage chez Évin d’un beau carnet d’adresses, Cahuzac en fait profiter ses nouveaux amis. C’est certainement dégueulasse, mais à ce stade, c’est légal. Et cela le restera sauf si Cahuzac a refilé aux labos des combines permettant d’obtenir des Autorisations de Mise sur le Marché (AMM) de leurs produits, qui valent de l’or. Autre menu souci pour l’heure virtuel : a-t-il déclaré le fric gagné, ou l’a-t-il envoyé sous d’autres cieux sans payer un rond au fisc ? Pour un défunt ministre du Budget, ce serait au moins rigolo.

Mais passons à l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament (ANSM), qui est encore un plus gros morceau. Cette dernière vient de ramasser une infamante mise en examen pour « homicide involontaire et blessures involontaires ». L’agence publique est accusée d’avoir regardé ailleurs – entre 1995 et 2009, le temps d’un clin d’oeil – pendant que s’installait douillettement le scandale connu sous le nom de Mediator. N’insistons pas sur les dimensions du crime social : environ cinq millions d’utilisateurs jusqu’à l’interdiction de 2009, peut-être 2 000 morts pour des complications cardiaques dont on connaissait le risque depuis près de quinze ans, et un laboratoire qui a ramassé au passage un trésor. Jacques Servier, le proprio, possède 3,8 milliards d’euros, ce qui fait de lui la neuvième fortune de France (en 2009).

Comble de l’humiliation, l’Agence a été placée sous contrôle judiciaire, et obligée de verser une caution de 100 000 euros. Mais ne s’agit-il pas d’une terrible injustice ? Hum. Il y a un peu plus d’un mois, deux anciens salariés de l’Agence du médicament ont été eux aussi mis en examen. Le premier, Jean-Michel Alexandre, est un gentil professeur de pharmacologie. Entre 1980 et 2000, il régnait sur tous les médicaments mis sur le marché, au point d’avoir été notamment le président de la Commission d’autorisation. Avant de devenir juste après, de 2001 à 2009, consultant chez Servier. Le deuxième mis en examen, Éric Abadie, est entré à l’Agence en 1994, après avoir bossé huit ans pour le Syndicat national de l’industrie pharmaceutique. Une référence morale. Enfin, il faut citer la haute figure de Jean-Pol Tassin, neurobiologiste, directeur de recherche à l’Inserm. En décembre 2011, quand Servier en prenait enfin plein la gueule, ses avocats ont produit devant les juges une lettre de Tassin qui volait au secours de ses « arguments » « scientifiques ». [1]

Pour ceux qui croient au hasard, précisons que le cigarettier Philip Morris a largement financé des travaux de Tassin entre 1989 et avril 2000. Pourquoi jusqu’en avril 2000 ? Parce qu’après, Tassin est devenu président du conseil scientifique de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (MILDT). La vie est une hallucination.

fabrice-nicolino.com

[1] Voir notamment La fabrique du mensonge, par Stéphane Foucart (Denoël, 2013), un livre important dont on reparlera

SOURCE / ALTERMONDE SANS FRONTIERES

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