Médiator : le rapport d'expertise accablant pour les laboratoires Servier

Publié le par dan29000

Rapport d'expertise sur le Médiator : l'éclairage du Dr Irène Frachon

16 avril 2013

Paris, France — Le rapport d'expertise, remis vendredi 12 avril aux juges qui instruisent l'affaire du Mediator®, est sans appel. Il accuse très clairement les laboratoires Servier d'avoir trompé et abusé les Autorités de santé et le corps médical sur la nature et les effets réels du Mediator® (benfluorex) [1].

« Les faits sont têtus. Pour moi, ces conclusions ne sont pas une surprise mais il s'agit d'un point d'étape majeur qui montre que l'affaire Mediator® n'est en rien une exagération médiatique. Après le témoignage de mon livre et le rapport de l'IGAS, les investigations très approfondies de cette nouvelle expertise chargent un peu plus la barque. Tous les mécanismes de la tromperie sont manifestement confirmés. Il s'agit d'un édifice de dissimulation systématique extrêmement organisé », a commenté le Dr Irène Frachon (pneumologue, CHU de Brest) pour Medscape France.

C'est dans le cadre du volet de l'instruction concernant la « tromperie », la « prise illégale d'intérêts » et la « destruction de preuves » pour lequel ont été enregistrées 3300 plaintes, que les juges d'instruction ont ordonné une expertise.

En charge de cette expertise, le Pr Yvan Ricordel (pharmacologue et toxicologue, directeur honoraire du laboratoire de toxicologie de l'Institut national de police scientifique de Paris, France), le Pr Michel Rieu (biologiste, conseiller scientifique de l'Agence française de lutte contre le dopage, France) et le Pr Paddy Farrington (professeur de statistique, l'Open University de Milton Keynes, Royaume-Uni) ont travaillé pendant 20 longs mois pour réaliser ce rapport de 700 pages et 11 tomes d'annexes.

Le précieux document s'appuie sur des auditions de témoins, y compris des scientifiques et des chercheurs ayant travaillé au sein des laboratoires Servier, ainsi que sur quelques 664 publications scientifiques et des études non publiées « découvertes lors de perquisitions », a précisé le procureur François Molins lors d'un point presse vendredi [1].

Valvulpathies : jusqu'à 300 décès à court terme et 1800 décès à long terme


Tout d'abord, le rapport confirme le lien entre la prise de Mediator® et la survenue des valvulopathies et des hypertensions artérielles pulmonaires (HTAP).

Le nombre de décès par valvulopathies liés à ce médicament est estimé par les trois experts entre 220 et 300 décès à court terme (2 ans et demi) et entre 1 300 et 1 800 décès à long terme en France. De plus, entre 3 100 et 4 200 hospitalisations pour insuffisance valvulaire seraient imputables à l'agent.

Ces résultats confortent les statistiques publiées dans Pharmacoepidemiology & Drug Safety, en février 2012 qui évaluaient le nombre d'hospitalisations et de décès dues à des valvulopathies imputables au Médiator® à respectivement 3000 et 1300 [2]. Des chiffres que les auteurs, à l'époque, qualifiaient de probable « sous-estimation ».

Révélations d'abus et de tromperie


Selon le procureur de la république (dépêche APM), les experts ont montré que « l'absence d'information lisible concernant le métabolisme du benfluorex et sa parenté avec les anorexigènes n'a pas permis aux praticiens d'exercer une surveillance adéquate des patients sur le plan cardiovasculaire et pulmonaire. »

« Dans mon livre, je le démontrais déjà par l'histoire d'un médecin généraliste de Brest qui, en 2008, avait demandé au laboratoire s'il existait un problème de sécurité avec l'HTAP. Servier avait répondu qu'il n'y avait aucun signal de sécurité, et que la tolérance cardiovasculaire était bonne », note le Dr Frachon.

Les experts relèvent aussi que, lors de sa mise sur le marché, le Mediator® a été présenté comme un médicament du diabète par les laboratoires Servier qui ont « minimisé ou occulté » certaines données sur la nature exacte de leurs médicaments.

Le rapport confirme que le benfluorex fait partie des fenfluramines, apparentées aux amphétamines, et possède des propriétés anorexigènes puissantes. Or, selon le procureur de la république qui cite le document : l'effet anorexigène du produit a « été systématiquement écarté dans la stratégie d'information des laboratoires Servier. »

« J'ai pu constater cette tromperie par moi-même », note Irène Frachon. « En réponse à une demande d'information de ma part, en avril 2008, Pierre Schiavi (à l'époque directeur de Division Scientifique Pharmacologie, Trésorier SFPT Information Servier) m'a envoyé un document qui s'achève ainsi : « En conclusions, MEDIATOR 150 mg se distingue radicalement des fenfluramines tant en termes de structures chimique et des voies métaboliques que de profil d'efficacité et de tolérance. »

Autre constat du rapport, « le rôle, voire la participation de la norfenfluramine -métabolite actif du benfluorex- ont été minimisés ou occultés des documents scientifiques des laboratoires Servier pendant toute la vie commerciale du Mediator®, alors même que cette norfenfluramine constituait la raison essentielle de l'activité du benfluorex et son facteur de nuisance principal ».

« De façon suprenante, dans le Vidal, alors que la fabrication de norfenfluramine à partir de l'Isoméride® est indiquée, nulle mention n'en est faite pour le Mediator®. De même, l'effet anorexigène est indiqué pour l'Isoméride® et pas pour le Mediator® », souligne le Dr Frachon.

« Aussi, dans les études du laboratoire et notamment dans les documents investigateurs de l'essai REGULATE mené par Servier, un nom de code qui ne correspond à aucune nomenclature, a été attribué à la norfenfluramine : le S585. Ainsi, le terme de « norfenfluramine », qui est celui qui pose problème, n'est jamais nommé », souligne Irène Frachon.

De la même façon, le rapport d'expertise indique « qu'à partir de 1971, les laboratoires Servier n'utilisent plus l'appellation benfluorex car le suffixe « orex » fait référence à la famille des anorexigènes. Cette appellation est remplacée par des codes, notamment JP92, S92 ou S595 ou par sa formule chimique (« benzoate de... »). »

« L'Isoméride, le coupe faim du riche et le Mediator®, celui du pauvre »

Ce document relève aussi la très grande proximité sur un plan toxicologique entre le Mediator® et deux autres médicaments coupe-faim Pondéral® (fenfluramine) et Isoméride® (dexfenfluramine), commercialisés par Servier et retirés du marché dès 1997 en raison de leur dangerosité.

«Les trois drogues, Pondéral®, Isoméride® et Mediator® sont, toutes, des pro-drogues de la norfenfluramine. L'Isoméride® était le coupe faim du riche et le Mediator®, qui était indiqué en pré-diabète et donc remboursé, était le coupe faim du pauvre », note Irène Frachon.

Au vu des premiers signalements de ces deux pathologies, associées à la prise du Mediator® entre 1998 et 2003, les trois experts estiment que la suspension de la commercialisation du médicament, par la firme ou les autorités sanitaires, aurait dû intervenir dès cette époque. Or, la suspension n'a été effective qu'à la fin de l'année 2009.

«Les premiers dénis publiés datent même de 1981. La tromperie dure depuis des décennies. En 1986, déjà, le BMJ avait publié un article qui montrait, après autopsie, une HTAP irréversible en lien avec la fenfluramine. Un mois plus tard, Servier répondait avec dérision : « et pourquoi pas les multivitamines et l'aspirine ? », souligne la pneumologue.

Et ensuite ?


Ce rapport d'expertise a été soumis aux différentes parties, notamment aux laboratoires Servier, qui pourront présenter les observations.

L'instruction pourrait s'achever à l'été 2013 pour ce volet sur la « tromperie ». Le volet « homicides et blessures involontaires » prendra lui plus de temps, les magistrats devant diligenter des expertises individuelles pour chacun des plaignants.

Les parties disposent de deux mois pour faire leurs observations et éventuellement demander de nouvelles expertises. Le procureur estime que l'instruction sur ce volet pourrait s'achever cet été et que le réquisitoire du Parquet pourrait être rendu à l'automne.

« J'espère que cette histoire aura un jour un épilogue. Certains de mes patients sont déjà morts », conclut le Dr Frachon.

La réponse des laboratoires Servier


Dans un communiqué en date du 12 avril ; les laboratoires Servier indiquent qu'ils continueront « d'assumer leurs responsabilités et indemniseront toutes les victimes des effets secondaires du Mediator®. »

Ils précisent qu'à ce jour, « de nombreux patients ont été indemnisés suite aux décisions prises par le Conseil de médecins de l'ONIAM », un avis qui n'est pas partagé par tous.

Ils expliquent également que « les conclusions du rapport ne remettent pas en cause le fait que les laboratoires Servier ont parfaitement tenu informé les autorités de santé tout au long de la vie du médicament. »

« S'agissant des données scientifiques concernant la nature et les effets de la molécule », les laboratoires Servier vont se donner le temps de « prendre connaissance de l'intégralité du rapport.»

Medscape France : Ce rapport pourrait-il indirectement aider à l'indemnisation des victimes du Médiator® ?

Irène Frachon : Cela n'est pas évident. Les laboratoires Servier s'enfoncent dans un déni total et malheureusement, la tromperie continue au niveau des expertises. Ils nient le lien entre les valvulopathies et le Médiator® à longueur de temps y compris pour des patients dont les cas ont été publiés. Aussi, au final, beaucoup de valvulopathies en lien évident avec le Médiator® sont rejetées par le Collège d'experts de l'ONIAM (l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux) qui ne tient pas compte des études épidémiologiques. Je pense que nous assistons à un deuxième scandale en préparation. Je l'impression de revivre ce que j'ai vécu à l'époque où j'ai voulu faire interdire le Médiator®. Le désarroi des victimes est insupportable. C'est une deuxième violence qui leur est faite.

SOURCE / MEDSCAPE.FR

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