Marseille, les Baumettes : journal d'un détenu au quartier des "isolés"

Publié le par dan29000

Nous publions aujourd'hui un extrait du journal de Bruno, issu de son blog intitulé :

BRUNO DES BAUMETTES, journal d'un détenu au quartier des "isolés"

Nous conseillons à tous nos lecteurs d'aller jeter un regard sur ce blog passionnant.

Dan29000

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Mardi 4 septembre – 23 heures passées – idées noires et carré blanc

"Au matin j'avais le regard si perdu et la contenance si morte, que ceux que j'ai rencontrés ne m'ont peut–être pas vu..." A.Rimbaud.


Il m'est nécessaire, pour survivre, dans cet état de mort sociale dans laquelle je plonge, de ne pas penser, ou de tenter de penser le moins possible au monde qui fut le mien jusqu'à ma chute.

Hier matin, lundi, mon avocat a dû téléphoner à mon travail. Il a dû leur annoncer que je ne reprendrai pas le service. Que j'étais incarcéré. Et mon boulot, mes obligations de tous les jours, et tout le reste, à présent, je le sais, sont restés dans ce monde-d'au-delà, un monde dont je suis à présent définitivement déchu. Tout est perdu : que suis-je devenu ?


'Carré blanc !'

Me voilà mort, certes, et pourtant, à chaque instant, je tente de relier encore et encore, malgré tout, le monde-d'ici au monde-d'avant, de me connecter à ce qui fut, à ce que j'étais il y a quelques jours, il y a quelques heures à peine. Et chaque mise en relation mentale, chaque correspondance entre le monde des vivants, que j'ai quitté, et celui des morts, qui m'accueille à présent, me sont insupportables et particulièrement douloureuses. A chaque fois que j'y pense, c'est comme une lame, une pointe que je m'enfonce dans l’œil, jusqu'au cerveau et qui me brise les os à l'intérieur. Je les entends qui souffrent, je les sens craquer.

Alors, cette nuit, pour moins pleurer, j'invente le carré blanc. Du bricolage, là encore, j'en conviens. J'ai trouvé ce carré blanc dans mes bagages, mes souvenirs : dans les programmes télé de mon enfance. Je me rappelle qu'il y avait, à cette époque, le 'rectangle blanc' sur le côté de l'écran pour indiquer qu'il s'agissait-là d'un programme interdit aux enfants.

Je me rappelle – je devais avoir dix ans - un film en noir et blanc, particulièrement provoquant. Le carré blanc, pour masquer l'image entière d'un homme et une femme en collant figurant la nudité des amants, avait été agrandi jusqu'à occuper tout l'écran. Seule, sur les marges, apparaissait encore l'évocation de la scène délictueuse. Cette image de l'interdit est toujours là, bien gravée, puisque je peux la faire renaître de ma vieille mémoire !

Voilà comment, à présent, je m'invente un grand carré, un rectangle blanc qui me sert à cacher, à chaque fois que cela me revient, le monde que j'ai perdu. Ce grand carré blanc, je me le colle au milieu du front surtout la nuit, à l'endroit du cerveau où viennent s'agglutiner les images que forme l'esprit avec tout leur cortège de fantômes. Il faut bien ça pour m'empêcher de retourner d'où je viens.

Ou plutôt c'est l'inverse : ce n'est plus moi qu'il faut retenir : d'ici je ne risque pas de m'échapper ! Non : ce sont toutes ces images, tous ces reflets provocants du vivant, à qui je dois interdire absolument tout contact avec moi. Il faut leur empêcher de venir voir de ce côté-ci des choses, de transgresser les murs de ma prison. Je dois leur barrer l'accès de ma cellule mentale : ils me sont toxiques, leur place n'est pas ici. Qu'ils restent dehors !

Bien entendu, ce qui est dur c'est qu'à tout instant, ils ou elles, ces reflets et ces images, essaient de passer par les bords. Parfois ils ou elles se tapissent comme des ombres qui attendent le moment propice pour surgir et resurgir, jusqu'à m'envahir, lorsque ma vigilance se relâche. A d'autres moments, c'est le carré blanc lui-même, que j'ai péniblement tendu, qui se délite et s'estompe et qui finalement devient translucide. Je vois à travers. Je les vois à travers, alors que je ne devrais plus les voir, et leur présence me fait douloureusement mal. Je tente de les chasser, je retends la toile défaite, j'épaissis sa texture...

Je me battrai encore ainsi toute une partie de la nuit comme je l'ai fait les nuits précédentes, en tentant de maintenir cette grande voile blanche, autant que faire se peut, dressée devant moi. A la fin, épuisé, peut-être finirai-je par m'assoupir. Plus ou moins, jusqu'à présent, ce grand carré blanc me permet de tenir et de ne pas devenir fou. Mais je dois rester constamment mes gardes.

Peut-être pensent-ils - pensent-elles - bien faire en m'apparaissant ainsi, sans prévenir, en me rendant visite, en s'invitant ainsi jusque dans ma conscience sans que je les y autorise ? Je ne leur en veux pas : les fantômes, je le sais, ont la vie dure.

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