Maternité des Lilas, ou comment une santé publique écologique est possible

Publié le par dan29000

Maternité des Lilas : un système écologique de santé publique est possible

Barnabé Binctin (Reporterre)

jeudi 4 juillet 2013

Fin juin, le ministère de la Santé a vu s’installer sous ses fenêtres un campement de manifestants opposés à la fermeture de la maternité des Lilas. Après trois jours de mobilisation, le collectif a obtenu un moratoire de trois mois. L’affaire permet de réfléchir, avec Elise Aubry, sur la rationalisation du système de santé qui le rend inhumain et sur ce que pourrait être une politique de santé écologique.


Quelques tentes Quechua, des pancartes aux slogans évocateurs et une solidarité inter-générationnelle se relayant jour et nuit pour faire bloc devant le ministère de la Santé, avenue Duquesne. Du lundi 24 au mercredi 26 juin au soir, une quarantaine de manifestants motivés ont campé sous les fenêtres de la ministre Marisol Touraine, afin de l’interpeller au sujet de la situation de la Maternité des Lilas.

Cet établissement privé à but non lucratif, situé en Seine-Saint-Denis aux portes de Paris, est une institution reconnue dans le service public hospitalier. Créée en 1965, elle incarne depuis ses débuts une vision de l’obstétrique basée sur un refus de la médicalisation croissante de la maternité, lui préférant une approche physiologique et humaniste, à l’écoute des femmes et de leurs envies pour accompagner la naissance d’un enfant. A la fin des années 1960, l’établissement a occupé un rôle important dans la bataille pour le droit à l’IVG (interruption volontaire de grossesse) : participation au MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception), manifeste des « 343 salopes », etc. Aujourd’hui encore, la maternité des Lilas possède cette double-compétence : elle est à la fois un service de maternité, avec 1 700 naissances par an, et un office de planning familial, qui pratique près de 1 300 IVG par an.

Depuis quatre ans, la maternité se bat pour trouver les financements permettant sa reconstruction. Les bâtiments, vétustes, ne sont plus aux normes et ne permettent pas de garantir le développement de l’activité, avec une augmentation prévue de 800 naissances par an. Lors de la campagne présidentielle, François Hollande s’s’était engagé à permettre la reconstruction de l’établissement. Mais le dossier a connu un nouvel aléa, au début du mois de juin, comme l’explique le communiqué du collectif des usagers : « La reconstruction de la Maternité des Lilas, a été suspendue une première fois en 2011 par Claude Evin, directeur général de l’ARS-IDF [Agence régionale de santé d’Ile-de-France, ndlr]. Après une mobilisation exemplaire des Collectifs de défense, l’ARS s’était fermement engagée, dans un courrier en date du 26 janvier 2012 pour la reconstruction de la Maternité des Lilas aux Lilas. Par courrier du 3 juin 2013, Claude Evin met à nouveau brutalement fin à ce projet et propose une solution alternative : intégrer des locaux désaffectés de l’hôpital de Montreuil ».

L’affaire prend dès lors une valeur symbolique et révèle plusieurs problématiques. Celle, d’abord, d’une lente disparition des services de maternité : alors que la France comptait 1 370 maternités en 1975, elle n’en compte plus aujourd’hui que 535. Un chiffre d’autant plus impressionnant que la France compte toujours le meilleur taux de natalité d’Europe. Cette tendance s’explique, notamment, par la volonté de « rationaliser économiquement » les investissements de santé publique. C’est en suivant cette logique que l’ARS propose ainsi de cumuler les naissances réalisés aux Lilas avec celles de l’hôpital de Montreuil.

A travers cette mobilisation, il y a donc la volonté de protester contre une standardisation de la santé, qui met en danger certaines pratiques médicales. Le mercredi 26 juin, dans l’après-midi, un rendez-vous off est finalement obtenu avec le cabinet de la ministre et l’ARS. Un délai sous forme de moratoire de trois mois est proposé aux collectifs mobilisés, afin d’étudier la question de la migration de la maternité des Lilas dans les locaux de l’ancienne maternité de l’hôpital de Montreuil. Les manifestants ont donc jusqu’à mi-septembre pour prouver aux politiques que l’activité des Lilas ne peut être exercée de la même manière à Montreuil…


Elise Aubry, activiste au sein de Jeudi Noir et Sauvons les Riches, a cofondé en octobre 2012 le collectif Crèchequisepasse, qui milite pour un service public de la petite enfance. Enceinte pendant la dernière campagne présidentielle, pour laquelle elle s’engage aux côtés d’Eva Joly sur ces thématiques, elle accouche il y a un peu plus d’un an à la maternité des Bluets, autre lieu symbolique de ces luttes sociales. Depuis, elle s’est engagée dans le combat pour la défense de la maternité des Lilas, aux côtés du collectif des usagers. Elle revient pour Reporterre sur le projet médical de cette maternité et sur les enjeux de sa préservation.

Reporterre - Quel est le sens de votre combat ?

Elise Aubry - Pour moi, c’est le combat d’une société et d’une génération face à une maladie de plus en plus grave : la politique du chiffre et de la rentabilité. Aux Lilas, le personnel et ses usagers défendent non seulement un service de santé de qualité et de proximité, des emplois, mais aussi et surtout, une méthode, une manière. Les Lilas permettent aux femmes de disposer librement de leur corps, que ce soit sur les questions IVG ou/et de maternité. Dans le processus, on prend en compte l’humain d’abord : discussion, choix de l’accouchement, place du papa, allaitement, questions sociales et psy, méthode IVG... Les Lilas comme Les Bluets, à Paris, sont aussi des symboles de la lutte pour le droit des femmes. Et puis, à travers cette mobilisation, c’est aussi le concept de « naissance citoyenne » que ces femmes et ces hommes portent.
La maternité des Lilas est un établissement de santé au service de la population. Ces structures deviennent de plus en plus rares. En quarante ans, la France a fermé plus de 60% de ses maternités...

En quoi est-ce un enjeu significatif ?

Aujourd’hui, on privilégie des grandes structures concentrées plutôt que des services de proximité, à dimension plus humaine, plus ancrée dans le réel. Avec cette mobilisation, il y a l’idée de « Solution locale pour un désordre global ». Il s’agit non seulement de sauver la maternité des Lilas, mais il faut également se mobiliser pour faire revoir la copie du plan Hôpital 2007, porté par Roselyne Bachelot dans le cadre de la réforme hospitalière. Cette loi Bachelot tue à petit feu une partie de ses établissements et de ses personnels soignants, en particulier avec la généralisation de la tarification à l’activité (T2A°). C’est une démarche productiviste classique : augmentation de la « production » de services de soin, réduction des coûts, des personnels et des durées de séjours, etc.

Tout cela aboutit à cette logique où la rentabilité prime avant l’humain, le chiffre avant la personne, le bénéfice avant la qualité des soins. En 2013, un hôpital est plus rentable à réaliser des césariennes, qu’en permettant l’accouchement naturel et sans douleur… donc on encourage ces modes opératoires sans vraiment demander l’avis des patientes. Il y a des objectifs chiffrés. Mais la santé ne peut pas être une marchandise, la liberté non plus d’ailleurs. Je pose la question : quel est l’objectif d’une maternité ? Faire naître pour améliorer les comptes de l’Etat, ou faire naître pour vivre ?

Que proposez-vous ?

Je ne suis pas professionnelle du secteur. Je connais bien l’hôpital comme usagère, par ma mère infirmière, et par ce que j’observe en tant que citoyenne engagée, dans les combats. Je crois qu’il y a différents leviers : Il faut un moratoire sur la réforme hospitalière et sa tarification. Et plus globalement, il faut revoir le système de financement des politiques publiques de santé, sinon rien ne changera. On peut se battre pour les Lilas, mais si le système ne change pas, dans quelques années, les conséquences seront les mêmes.

Il faut aller plus loin. Il y a un réel travail à réaliser face aux lobbies des grands groupes pharmaceutiques qui ont la main mise sur l’état de santé du monde. Il faut aussi orienter beaucoup plus l’investissement du budget santé vers la prévention. En réalité, la santé mérite aujourd’hui de vrais états généraux, avec toutes les parties prenantes, citoyen-nes compris.

On ne peut pas laisser la privatisation, l’argent et la rentabilité s’approprier la santé humaine. Ce combat est le symbole d’une société qui lutte jusque dans les services de santé contre une oligarchie productiviste et pour le bien commun.

Pourquoi s’agit-il d’une mobilisation importante pour l’écologie politique ?

Quand j’entends écologie politique, ce qui me fait écho, c’est l’idée de lien. Le lien entre les différents enjeux : politiques, économiques, sociétaux, sanitaires et le lien entre les différentes personnes : usager-es, professionnel-les de santé, citoyens et citoyennes, averti(e)s ou non... Le lien de l’humain à sa société, à son projet, à son environnement. L’écologie, c’est la liberté de choisir sa vie.

Tout est lié, et aujourd’hui, il faut faire converger les luttes. La semaine dernière, les usagers, le personnel et les riverains ont fait front ensemble. Ils poursuivent. L’intelligence collective peut permettre de construire un autre projet de société, c’est pourquoi il faut permettre au plus grand nombre d’avoir les cartes en main, pour comprendre et donc pour agir, se mobiliser, changer la donne. L’éducation populaire, voire l’écologie populaire en est une des clés.

Hollande a annoncé un milliard d’euros destiné à la santé, mais où iront-ils ? Une réflexion sur la T2A devait arriver avant l’été. A nous d’être vigilants, car en médecine, chirurgie, obstétrique, etc., les pansements ne suffisent plus.

Propos recueillis par Barnabé Binctin


Source : Barnabé Binctin pour Reporterre.

Photos : Julien Moisan.

Contact : Collectif Maternité des Liles

Ecouter aussi : Comment rendre l’hôpital écologique ?

 

SOURCE/ REPORTERRE

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