NSA et Prism : l'hypocrisie européenne de Bruxelles

Publié le par dan29000

03 juillet 2013

Grandes oreilles US : hypocrisie européenne

 

Echelon-Polska-na-podsłuchuMémoire courte ? Hypocrisie ? Les cris d’orfraie que poussent les dirigeants européens depuis que le Spiegel et le Guardian ont révélé que la NSA espionne les pays du vieux continent et les institutions communautaires à Bruxelles et ailleurs dans le monde, sont un rien stupéfiants. Car, s’il y a bien une chose que chacun sait à Bruxelles et dans les capitales européennes, c’est que les Américains les surveillent depuis longtemps et ils sont loin d’être les seuls : la Chine, la Russie, le Japon ou encore le Canada, mais aussi les États membres entre eux ou vis-à-vis des pays tiers, États-Unis compris, se livrent à ce type d’activité. « Tout le monde fait du renseignement, dans un but de sécurité ou commercial. Il est hallucinant d’entendre Christine Taubira, la ministre de la Justice française, parler “d’acte d’hostilité inqualifiable” », s’étonne un diplomate européen. « Je me demande pourquoi on s’étonne : cette surveillance à grande échelle de l’Union n’est pas une nouvelle », confirme l’eurodéputée libérale néerlandaise Sophie In’t Veld, vice présidente de la commission des libertés publiques. « Mais je me réjouis de ces protestations, même si je doute qu’il y ait une réelle volonté de changer les choses ».

 

 

De fait, les Européens semblent avoir oublié l’existence du réseau américain Echelon qui scrute depuis les années 70 les conversations téléphoniques, les fax, les courriels du monde entier y compris donc de l’Union européenne. Des stations d’écoutes sont même installées dans les pays anglo-saxons considérés comme particulièrement sûrs par les États-Unis (Australie, Canada, Nouvelle-Zélande…), la principale étant située dans le Yorkshire, au Royaume-Uni… L’existence de ce réseau a été révélée par un journaliste écossais, Duncan Campbell en 1988, mais il faudra attendre la fin du XXème siècle pour que l’Europe s’en inquiète : il faut dire qu’un certain nombre de pays, à commencer par l’Allemagne, ont bénéficié des « grandes oreilles » américaines... C’est le Parlement européen qui sonne la charge contre ce qui apparaît comme une gigantesque violation des droits civils en créant une commission d’enquête fin 2000. Son volumineux rapport, remis en juillet 2001, quelques semaines avant le 11 septembre, tombe dans l’oubli : la lutte contre le terrorisme l’emporte sur la préservation des libertés publiques. Douze ans plus tard, le réseau Echelon est toujours en activité et a même dû considérablement se perfectionner.

Il est en tout cas certain que ce qui se passe à Bruxelles, en particulier, n’a guère de secret pour les États-Unis qui peuvent compter sur leur allié britannique pour les renseigner. Ainsi, le 1er mars 2001, Libération a révélé qu'un Britannique de la Commission, Desmond Perkins, chef du bureau chargé du cryptage des communications au sein de l'exécutif européen, avait fait vérifier ses systèmes par la National Security Agency (NSA) avec laquelle il entretenait les meilleures relations, l'un de ses parents y travaillant. Que l’on se rassure : la NSA a assuré, après deux semaines de travail, qu’elle n’avait pas réussi à percer les codes européens… Perkins n'a jamais été sanctionné pour cette désinvolture : il est vrai que son patron était lui-même Britannique, en l’occurrence Chris Patten, commissaire chargé des relations extérieures.

Echelon-5-20-09-2Deux ans plus, c’est une autre affaire qui défraie la chronique bruxelloise. En mars 2003, en pleine crise irakienne, le Conseil des ministres de l'Union révèle qu’il a découvert son siège était truffé de micros : des «dispositifs électroniques» d'écoutes ont été installés et coulés dans le béton pendant la construction de son siège, entre 1989 et 1995, à une époque où les portables étaient rares. Six délégations étaient particulièrement visées : l'Allemagne, la France, le Royaume-Uni, l'Italie, l'Espagne et l'Autriche. L’affaire n’a jamais été élucidée, même si beaucoup ont soupçonné Israël ou les États-Unis d’avoir trempé dans le coup. Ce genre d’écoutes est loin d’être une première pour le monde diplomatique : au début des années 90, l’ambassade de France à La Haye a ainsi découvert que l’ambassade américaine voisine avait déployé toute une série de micros directionnels pointés vers le bureau de l’ambassadeur de France alors démuni de toute contre-mesure…

En 2006, rebelote. Le New York Times révèle que la société américaine SWIFT, basée à Bruxelles, transmet depuis 2002 à la CIA et au département du trésor l’ensemble des données relatives aux transactions bancaires européennes qui passent obligatoirement par son entremise… De même, Washington exige depuis le 9/11 la transmission automatique de toutes les données concernant les passagers européens (PNR pour passenger name record) qui se rendent aux États-Unis, même si elles ont été collectées par les compagnies européennes. Dans les deux cas, là aussi, c’est le Parlement européen qui s’est insurgé et a obtenu, en 2010 pour SWIFT (obligeant même le vice-président américain à se déplacer à Strasbourg) et en 2012 pour les PNR, un minimum de garanties pour les Européens lors de la transmission des données vers les États-Unis. « Mais tout cela reste très insuffisant », regrette Sophie In’t Veld. En effet, les États membres, y compris la France, ne veulent surtout pas déplaire aux États unis et ont, à chaque fois fait pression pour que l’Europe n’en rajoute pas, passé les pétitions de principe. En sera-t-il de même cette fois ?

 

N.B.: article (version longue) parue dans Libéraion daté du 2 juillet

 

 

SOURCE / Coulisses de Bruxelles (Jean Quatremer) Libération

Publié dans actualités

Commenter cet article