Syrie : A quelle fin tuons-nous ? par William Boardman

Publié le par dan29000

A quelle fin tuons-nous ? (RSN)

Êtes-vous en train de me dire que ne rien faire en Syrie est la meilleure solution ?

La triste réalité c’est que, dans le cas de la Syrie, il n’y a pas de bonnes solutions, pour les Etats-Unis ou pour pratiquement tous les autres.

Mais la terrible réalité c’est que les États-Unis et peut-être le monde entier s’en sortiront relativement mieux s’ils laissent Assad au pouvoir pour l’instant, plutôt que d’avoir à gérer le chaos incontrôlable qui découlera probablement de toute autre situation.

Il n’y a aucun motif valable à aggraver une situation fâcheuse. Elle s’aggravera vraisemblablement d’elle-même, et empirera de façon inimaginable si le gouvernement tombe.

Mais ce ne serait pas bien si les "rebelles" gagnaient ?

Il y a peu de chances. Nul ne peut dire avec certitude qui sont ces "rebelles", à part que nous savons qu’ils sont tout sauf une force unie et cohérente. Nous ne savons même pas si certains d’entre eux ont des projets dignes d’être soutenus. Il y a de nombreux groupes rebelles qui ont chacun leurs propres intérêts, dont la plupart sont mortels – pour les autres groupes, pour leurs voisins, pour tout le monde.

Mais se débarrasser d’Assad est bien en soi, non ?

Oh, naturellement, tout comme se débarrasser de Saddam Hussein était bien dans l’absolu. Vous n’avez aucune mémoire ? Malheureusement, nous avons été affublés de dirigeants qui préfèrent ignorer le fait que rien n’existe "dans l’absolu". Tout est interconnecté, ce qui devrait être évident pour tout le monde. Mais, apparemment, l’équipe Obama/Kerry ne pige pas mieux que l’équipe Bush/Cheney. Leur théorie commune, qui est qu’ils sont capables de contrôler la réalité et de déterminer l’issue, est la principale caractéristique de l’orgueil démesuré (et également de la folie, et de l’inconséquence sanguinaire).

Malgré la destruction démente que la guerre en Irak a fait subir à toutes les parties engagées (sauf aux commandants restés bien à l’abri), les conséquences indéfendables sont que nous avons aujourd’hui un Irak qui a souffert et qui continue de souffrir beaucoup plus que si Saddam était resté au pouvoir. Les crimes de guerre ont tendance à tourner mal.

Et donc, nous devons laisser Assad au pouvoir ?

Le premier problème avec cette question, c’est qu’on part du principe que c’est à "nous" (qui que ce "nous" désigne) de décider. Ce qui est indéniable, c’est que "nous" avons le droit d’intervenir de la façon la plus abominable qui soit sans que personne ne puisse nous en empêcher. Mais c’est là que s’arrête notre contrôle des événements, et l’intérêt d’une intervention est difficile à estimer – très vraisemblablement parce qu’il n’y en a aucun.

Évidemment, une offensive pourrait satisfaire momentanément le besoin irrationnel de "faire quelque chose", même si nous n’avons fait que montrer que nous étions des durs à cuire en expliquant aux Syriens qu’ils n’avaient pas intérêt à tuer des Syriens s’ils ne voulaient pas que nous intervenions pour tuer encore plus de Syriens.

Mais les armes chimiques, c’est mal, non ?

Ça c’est de la morale religieuse. Mais même s’ils font véritablement le mal, où est le problème ? La politique étrangère ne se fait pas sur les notions de bien et de mal.

Répondre "où est le problème ?" peut paraitre désinvolte, mais cela signifie que pratiquement tout le monde utilise des armes chimiques d’une manière ou d’une autre, et, la plupart du temps, personne ne réagit. Crier aux "armes chimiques", c’est du sentimentalisme stupide destiné à annihiler la pensée, pas à l’éclairer.

C’est-à-dire ?

L’uranium appauvri est un métal lourd toxique dont les effets peuvent entraîner la mort. Les États-Unis et d’autres pays ont utilisé et continuent d’utiliser des armes à l’uranium appauvri. Notre uranium appauvri contamine encore certains pays depuis les Balkans jusqu’à l’Irak.

Logiquement, nous aurions dû nous bombarder de missiles Tomahawk au cours de ces vingt dernières années pour nous donner une leçon que nous avons, de toute évidence, beaucoup de mal à apprendre.

Et donc, oubliez la pseudo-moralité d’un Secrétaire d’État proche de l’hystérie qui trouvait que la guerre illégale en Irak était une bonne idée, ou, du moins, trop consensuelle pour qu’on s’y oppose. Quand Kerry traite les armes chimiques en Syrie d’"obscénité morale" (comme il l’a fait le 26 août), rappelez-vous qu’il n’a jamais contesté l’utilisation de l’uranium appauvri. Jamais.

Il n’y a aucun principe moral en jeu dans la situation actuelle en Syrie, et il n’y a aucun objectif clair qui puisse justifier l’intervention, si ce n’est l’intervention pour l’intervention. Tout ce qui est en jeu, c’est la démonstration de force sans scrupules comme une fin en soi.

Vous voulez dire que nous devons simplement rester là à regarder les gens mourir ?

Du calme. C’est ce que nous faisons tout le temps quand ça nous arrange.
C’est ce que le monde est devenu depuis très longtemps, probablement même avant que nous ne nous mettions à distribuer aux populations indigènes des couvertures contaminées par le virus de la variole.

William M. Boardman a travaillé pendant 40 ans pour le théâtre, la radio, la TV, la presse écrite, et a passé en même temps 20 ans dans la magistrature dans le Vermont.

Traduction : R.R., traducteur bénévole intermittent

* http://readersupportednews.org/opinion2/277-75/19126-to-what-end-do-we-kill
URL de cet article 22183

Publié dans Monde arabe - Israël

Commenter cet article