Trappes : entretien avec Mohammed Mechmache, président d'ACLefeu

Publié le par dan29000

«Exclu de la société pour une barbe ou un bout de tissu»

 

Interview. Mohammed Mechmache, président d’ACLefeu :

 

Recueilli par Rachid Laïreche
 

Mohammed Mechmache, le président d’ACLefeu, créé en 2005, à la suite des violences urbaines à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), a remis un rapport le 8 juillet sur les banlieues au ministre de la Ville, François Lamy. Il revient sur les événements du week-end.

Comment expliquez-vous ce qui s’est passé à Trappes ?

Je suis très inquiet, mais pas surpris. Le malaise social va être dépassé par une crise politique. Ça va nous faire très mal. Aujourd’hui, on est exclu de la société parce qu’on porte une barbe ou un bout de tissu sur la tête. C’est un acharnement et ça contribue à la montée du racisme, alors que la plupart d’entre eux sont des enfants de la République. Aujourd’hui, il faut rétablir un dialogue qui n’existe plus. OK, il y a des lois en France et il faut les respecter, mais ces gens sont nés en France. Comment voulez-vous expliquer à un gamin que sa maman ne l’accompagne pas à sa sortie de l’école parce qu’elle porte le voile ? Forcément, il grandit dans la violence et l’exclusion.

Lorsque ça pète dans une banlieue, c’est la plupart du temps l’expression d’un mal-être. Ce n’est pas un hasard si les émeutes se passent souvent l’été. L’être humain a besoin de respirer, de s’oxygéner. Là, c’est tout le contraire : les gamins restent sur le carreau, ils n’ont pas les moyens de souffler vraiment.

Qui sort vainqueur de cette situation ?

Cela fait le jeu de tous les extrêmes. Qu’ils soient politiques ou religieux. D’un côté, le Front national se met à faire dans le social et, de l’autre, les religieux récupèrent des jeunes à l’abandon.

Y a-t-il du changement depuis que la gauche est au pouvoir ?

Les choses n’ont pas évolué, les gens sont dans l’attente. La République s’éloigne de plus en plus de la banlieue. La réconciliation de la gauche avec les quartiers n’est pas pour tout de suite. Le ministère de l’Intérieur mène toujours une politique de droite, alors qu’on sort des années Sarkozy où nous avons «morflé». Depuis que François Hollande est aux affaires, il n’a envoyé aucun signe fort en direction de la banlieue. On nous a promis des choses fortes, comme le droit de vote des étrangers, mais ça a été repoussé après les municipales. On aurait pu au moins en débattre, donner la parole aux habitants des quartiers. Pareil pour le contrôle au faciès. Ça a été abordé, puis oublié. Les quartiers ont voté en majorité à gauche. Si Hollande est au pouvoir, c’est aussi grâce à la banlieue. Il n’est pas trop tard pour changer et renvoyer l’ascenseur à ces électeurs.

Comment la gauche peut-elle «renvoyer l’ascenseur», comme vous dites ?

Un peu plus de justice sociale serait bienvenue. La peinture ne suffit pas. Il faut du travail. Les familles qui mangeaient à leur faim hier se nourrissent aux Restos du cœur aujourd’hui. Le gouvernement doit donner la parole à cette jeunesse. On est exclu, on nous fait comprendre que nous n’avons pas notre place dans cette société. Il faut arrêter l’hémorragie avant que les choses ne s’aggravent. En termes de nominations, nous n’avons pas - ou très peu - de gens issus de l’immigration au gouvernement ou à des postes-clés. La France doit comprendre que nous faisons partie des solutions et non des problèmes.

Cette année, c’est aussi les 30 ans de la Marche de l’égalité, qu’est-ce qui a changé depuis ?

Une partie de cette génération a disparu après l’arrivée de la drogue dure au début des années 90 dans les cités. On se bat encore et toujours pour les mêmes choses. On ne nous considère toujours pas comme des Français à part entière. A l’époque déjà, c’était la gauche qui était au pouvoir avec François Mitterrand et il n’avait pas tenu ses promesses. J’espère que François Hollande saura tenir parole, lui.

 

 

SOURCE / LIBERATION

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