La zad a su créer du merveilleux. Son bestiaire est peuplé de créatures fantastiques, parfois inventées, et d’autres fois simplement subverties, revêtues d’un costume plus séditieux que celui qu’elles endossent d’ordinaire. Parmi elles, « Père Noël » occupe une place de choix. Depuis des années désormais, sa peau tannée, ses yeux bleu glacier, l’immémoriale veste rouge dont on ne l’a jamais vu se départir, sont les signes de l’arrivée impromptue de cadeaux improbables, tombant à point nommé dans nos souliers boueux. Pas un lieu du bocage dans lequel on ne trouve au moins un objet qu’il ait apporté, aucun collectif qui n’ait un matelas king size, des couvertures polaires par dizaines, des seaux alimentaires, un club de golf ou des vélos de la poste à lui savoir gré. Les demandes les plus incongrues, les moins sérieuses, se voient satisfaites magiquement par le bonhomme.
Voir arriver son équipage nous emplit d’une joie roborative. Il faut dire qu’il soigne ses arrivées : on entend et sent, bien avant qu’il n’arrive, son 4×4 exhalant une odeur d’huile de friture derrière lequel est attelé son traîneau double essieu rempli de la foultitude d’objets hétéroclites qu’il s’en vient distribuer après trois heures de route.
Mais, contrairement au Père Noël des magasins, il ne cache pas son antre dans un pays froid inconnu de tous. Au contraire, sa maison est ouverte, et l’adresse quasi-publique. Il vous faut remonter les côtes d’une pluvieuse cité vers la zone commerciale au nom celte, passer le lotissement des goélands et après la zone pavillonnaire et avant le Darty, glisser sur le chemin de terre qui mène au domaine familial. Deux maisons et trois hangars sur un grand terrain cerclé de résineux, autour desquels poussaient jadis des vergers de pommes à cidre. Le paysage a quelque peu changé. Il en reste cette ferme, prise en étau dans la modernité.
Seulement voilà, les murs d’un des hangars menacent de s’écrouler sur les objets en attente de distribution, ainsi que sur ses stocks personnels. Car ce qu’il vous faut savoir, c’est qu’en plus de sa générosité débordante et de son goût pour le travail, Père Noël est employé à la déchetterie. Autant dire que l’approvisionnement est régulier et massif.
Nécessité disions-nous de reconstruire un hangar. Pour ce faire, Père Noël peut compter sur le réseau qu’il a su créer de la campagne trégorroise au pays nantais, par les rencontres, à la déchetterie, à la zad ou ailleurs, et par les échanges incessants pour fourbir les matériaux nécessaires aux uns et aux autres. Comme une manière de socialiser la débrouille. D’en faire un maillage d’interdépendance hors des institutions marchandes.
Alors les coups de main abondent, le chantier s’organise. Les copains viennent aider à démonter l’existant, à couler les plots et faire le terrassement. Les camarades charpentiers dessinent, taillent les bouts de bois et organisent le levage, rejoints par les zadistes charpentière, céramiste ou bricoleur de palette, le copain mécano et sa compagne ainsi que le charpentier brestois. Le Père Noël trône au milieu, les poches garnies de chevilles et de boulons, toujours prompt à tendre un marteau à l’instant fatidique dans son rôle de logisticien du bordel, à passer vis et écrous aux étourdis perchés sur les échelles. Avec le souci que ses hôtes passent un bon moment : « Tiens, pour demain, je vais aller chercher des araignées de mer. J’ai un copain qui est pêcheur. » On avait presque oublié qu’il a des plans pour tout. « Quoi, et t’as jamais mangé de homard ? Je vais lui en demander deux. » En fait, lui non plus n’a jamais mangé de homard. Peu importe, il s’agit d’abord de faire plaisir aux autres, il goûtera plus tard, peut-être, « et de toute façon c’est chiant à décortiquer ».
Mais en réalité, le pouvoir le plus magique de notre Père Noël consiste à générer le récit fiévreux de dizaines d’histoires, de contes dont ses objets sont les héros et qui, à la réflexion, s’avèrent plus ou moins fidèles aux traditions de fin d’année, voire fidèles à… Jésus lui-même. Car notre préférée entre toutes débute à Lourdes pour se terminer étalée sur une vitrine nantaise. Père Noël se rendait au pays miraculeux de Bernadette Soubirous. Grottes où la voix de Dieu a résonné, églises emplies de pèlerins espérant guérir leurs maux aux eaux pyrénéennes. Que faisait là-bas notre bonhomme, l’histoire ne le dit pas. Quoi qu’il en soit, il entra en un lieu saint orné, comme il se doit, de nombreux cierges aux flammes vacillantes. Ceux-là étaient particulièrement gros, hauts d’un mètre et larges comme le bras. De la même taille, peu ou prou, que la hotte de randonnée qu’il avait sur le dos. Deux centaines de ces spécimens attendaient que la foi pousse des fidèles à débourser quelques sous pour en allumer la mèche. Père Noël, lui, les préférait éteints. Il lui fallut plusieurs voyages pour transférer toutes les bougies ecclésiastiques dans sa voiture. Peut-être une vingtaine d’allers-retours. Il était inscrit « prix conscient ». Il n’a donc rien donné. Leur vocation était suffisamment biblique pour que sa conscience soit sereine. Des zadistes et autres trublions nantais lui avaient en effet demandé de la cire pour la confection d’œufs de peinture destinés à embellir édifices publics répressifs ou boutiques éhontées de la cité négrière. Ce fut fait, grâce au miracle de ces litres de divine matière blanche. Les marchands du temple n’ont guère apprécié, lançant imprécations et malédictions. Mais nous nous inquiétons bien moins pour l’âme de Père Noël que pour la leur.
SOURCE/ ZADIBAO.NET
