En octobre dernier, les éditions du Seuil publièrent un livre à nul autre pareil. Un livre où l'auteure n'a pas écrit une seule phrase, exception faite de la postface : Cinq mains coupées, de Sophie Divry.

 

Pourtant Sophie Divry sait écrire. Diplômée en journalisme, déjà une demi-douzaine de livres depuis 2010. Elle préparait d'ailleurs son nouveau roman qui devrait paraître cette année quand survint le puissant mouvement des Gilets jaunes. La voix des sans voix, de ceux qui ne sont rien... Elle participa alors à quelques samedis à Lyon. Assez rapidement, le bilan d'une répression hors-norme vint la bousculer. Au-delà des milliers d'arrestations et de blessés en quelques semaines, une trentaine d'yeux arrachés et... Cinq mains coupées ! Bilan tragique des hordes bleues de Castaner.

 

Il y avait sans nul doute quelque chose à dire sur ce moment mortifère de la cinquième république. Sophie Divry eut alors une idée lumineuse, recueillir la parole des cinq concernés, « Les cinq », ces cinq, simples manifestants voulant mieux vivre, mieux gagner leurs vies, mieux faire vivre leurs espoirs, cinq manifestants devenus en une fraction de seconde, cinq droitiers sans main droite. C'était à Bordeaux, à Tours, Paris. L'un ouvrier, l'autre amarrant des bateaux, un autre plombier, un autre étudiant, un dernier apprenti chaudronnier. Entre 22 et 53 ans, deux pères de famille.

 

Alors Sophie Divry les rencontre. Une série d'entretiens entre septembre 2019 et février 2020. Chacun lui raconte son histoire, et leurs mots sont impressionnants, formant le corps collectif de ce livre qui nous touche au plus profond. Manifester est un droit, de plus en plus bafoué par la violence policière, par les nassages, par les arrestations préventives, en toute impunité. Une violence policière endémique, structurelle, récurrente. Cinq mains coupées. Dans quelles circonstances, et comment vont-ils depuis ? Parfois la première manifestation de leur vie, et la brusque rencontre avec une arme de guerre, une grenade de TNT. Flash-ball pour les yeux, grenade GLI-F4 pour les mains, la démocratie selon Macron, avant la mascarade organisée des grands débats... Le pire ? Un œil en moins, ou une main en moins ? Ou vivre sous Macron ? Ou le pire encore, l'impunité organisée par l'IGPN ?

 

Paroles de Gilets jaunes, paroles de vies brisées par la violence d’État, paroles indispensables à entendre, à écouter, à méditer. Des corps brisés mais aussi la perte d'un boulot, la rééducation, la prothèse et les multiples traumatismes psychologiques. Certains vont mal, seul Antoine fut élu récemment conseiller municipal à Bordeaux sur la liste de Philippe Poutou. Les entretiens furent relus et corrigés par les cinq. Un livre dur, tendu, nécessaire, même si au fil des pages, on a honte de notre pays, remarqué par l'ONU et plusieurs pays étrangers pour ce déchaînement de violence inqualifiable. Sans oublier le millier de peines de prison ferme sur 3000 condamnations prononcées. Un livre qui donne la parole aux « mutilés pour l'exemple », un livre pour prendre date, pour dire que l'on oublie pas, que l'on ne pardonne pas de tels actes, dans le prolongement de tous les morts des cités après une rencontre avec les forces de l'ordre, depuis quelques années... Merci à Sophie Divry pour un tel livre en forme de chœur . Diriger un pays par la répression généralisée et par l'extension du domaine de la peur n'aura qu'un temps.

 

Dan29000

 

Cinq mains coupées.

Sophie Divry

Éditions du Seuil

2020 / 123 p / 14 euros

 

Site éditeur

 

France Inter : L'humeur vagabonde du 17/10/2020

 

 

 

Tag(s) : #lectures, #actualités
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