Une des caractéristiques de l'Europe capitaliste est d'être ouverte totalement à la libre circulation des produits financiers et manufacturés, mais pas
vraiment à la libre circulation des hommes. Les frontières de cette Europe se renforcent de plus en plus, et cela dans un plus vaste contexte international, puisqu'un peu partout dans le monde en
crise s'élèvent des murs de Kiev à Paris, du Mexique à la Palestine, et ces zones de ruptures territoriales, il faut bien les surveiller, et cela est devenu un vrai business.
Tel est le propos de cet essai de Claire Rodier, juriste du GISTI (Groupe d'information et de soutien des immigrés), qui est également cofondatrice du réseau
euro-africain Migreurop. Spécialiste de ces sujets, elle a participé, entre autres, à l'Atlas des migrants en Europe.
Surveillance et sécurité ne sont pas que des problèmes de choix politiques, il ne s'agit pas uniquement de bunkeriser les pays riches, validant ainsi la
suprématie des élites nanties face aux résistances des peuples démunis. Mais il est question dans cette explosion des contrôles migratoires, de business.
Tout simplement.
En quatre mouvements bien charpentés, Claire Rodier nous explique avec clarté comment tout ceci fonctionne. En prenant l'exemple de la plus grande entreprise
de sécurité G4S (plus de 600 000 salariés) présente dans 110 pays dans le monde et coté en bourse. Autre entreprise fleurissante, Boeing, célèbre pour ses avions, et un peu moins comme étant le
"surveillant" de toutes les frontières des États-Unis, dont celle matérialisée par le fameux mur au nord du Mexique.
Un marché qui se porte particulièrement bien car basé sur les technologies, qui ne cessent d'évoluer toujours plus vite, s'améliorant sans cesse, et donc
devenant toujours plus onéreuses. D'autant plus que la crise, elle aussi, se porte bien, créant toujours plus de migrants. Et qui dit migrants, dit surveillance, arrestations et détentions. Là
encore une affaire juteuse. Avec toujours plus de privatisation des prisons et des centres de rétention, États-Unis en tête, suivi de près par le Royaume-Uni. Il est donc possible depuis quelques
années, de parler d'industrie carcérale. Une industrie d'ailleurs très rentable.
Mais au-delà du business, il s'agit aussi d'exploiter les peurs en désignant l'ennemi, qui désormais, et surtout depuis le 11 septembre, a le visage du
terroriste étranger, tout cela étant validé par les experts de l'expertise sécuritaire, genre Alain Bauer, consternant Sarkoboy, aimant à souffler sur les braises des peurs.
Enfin Claire Rodier analyse les instruments de cette marchandisation des contrôles, avec notamment Frontex, l'agence européenne des frontières, la grande
prolifération actuelle des drones, ou le business de ces camps pour étrangers où partout dans le monde, on enferme de plus en plus et de plus en plus longtemps.
En conclusion, n'oublions pas que tout cela a un coût, notamment humain, comme nous le rappelle une carte de l'Union européenne en fin de volume, localisant
de 1993 à 2012 les milliers de morts dus aux traversées dangereuses sur le "bas flanc" de cette Europe forteresse : 16 250 morts...
Dan29000
Xénophobie business
A quoi servent les contrôles migratoires ?
Claire Rodier
Editions la découverte
2012 / 198 p / 16 euros
Voir le site de l'éditeur
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A ECOUTER SUR NOVAPLANET :
http://www.novaplanet.com/radionova/6288/episode-claire-rodier-auteur-de-xenophobie-businness
EXTRAIT INTERVIEW
Claire Rodier sort un livre sur les flux migratoires et le poids du secteur privé dans ce secteur :
Par FABRICE TASSEL
Figure reconnue sur les questions migratoires, Claire Rodier publie jeudi Xénophobie Business, une enquête sur la gestion des flux migratoires par les Etats, et
notamment leur privatisation croissante.
Pourquoi vous êtes-vous intéressée à cet aspect des politiques migratoires des pays riches ?
Depuis longtemps, je m’interroge sur l’efficacité des politiques qui depuis vingt ans prétendent gérer et contrôler les migrations, alors qu’on nous présente
toujours les pays riches comme des territoires menacés par une invasion imminente. Comme si chaque nouveau dispositif de contrôle mis en place n’avait pour utilité que de révéler les failles et
les lacunes des précédents, et pour finalité de justifier les suivants. L’agence européenne des frontières, Frontex, est l’illustration de ce paradoxe. En cinq ans, elle a vu son budget multiplié
par quinze. C’est beaucoup, en période de crise ! On ne peut s’empêcher de penser que les murs, les grillages, les radars, et maintenant les drones dont se couvrent les frontières servent moins à
empêcher les gens de passer qu’à générer des profits de tous ordres : financiers, mais aussi idéologiques et politiques.
A la lecture de votre livre, on a le sentiment que les contrôles migratoires ne servent pas qu’à fermer des frontières. Comment expliquez-vous ce paradoxe
?
D’abord, il est difficile de concevoir un verrouillage des frontières totalement hermétique pour les «clandestins» sans compromettre la circulation des biens,
des capitaux, des marchandises, bref, de tout ce dont la mondialisation se nourrit. Ensuite, il n’est pas certain que, malgré la fermeté de certains discours, le but poursuivi soit vraiment de
les maintenir tous hors des frontières. Les économies des pays industrialisés ne peuvent se passer d’un volant de main-d’œuvre flexible et exploitable : les sans-papiers répondent à ce besoin. Et
la mobilité, même réduite, reste une soupape, un nécessaire mode d’ajustement aux crises que la communauté internationale ne sait pas résoudre - comme certains conflits ou certaines catastrophes
environnementales.
SOURCE, suite et fin sur LIBERATION.FR
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PRESSE /
Xénophobie Business, qui paraît jeudi aux éditions de La Découverte, est un des premiers livres à s’intéresser à l’économie, très rentable, des contrôles
aux frontières. De la construction et de la gestion de centres de rétention à la surveillance des frontières à l’aide de technologies de pointe, l’enquête pointe l’emprise croissante du secteur
privé sur ces missions clés pour les Etats.
Fabrice Tassel - Libération
Quels sont ces marchés qui se sont ainsi développés pour répondre aux programmes politiques de lutte contre l’immigration irrégulière ? En quoi les contrôles
sont-ils aussi des armes idéologiques ? Quelle place occupent-ils dans les discussions diplomatiques et les négociations stratégiques ? Un ouvrage utile sur les « vrais » ressorts des politiques
migratoires
Marion Rousset - Regards
En Israël comme aux États-Unis, la construction de centres de détention et de murs, censés rendre étanches les frontières, se révèle un pactole pour l’économie
locale. C’est aussi une façon efficace de conforter les angoisses et de nourrir les fantasmes xénophobes qui font le miel de certains politiciens. Du Sénégal à la frontière mexicaine, de Kiev à
Paris ou Tel-Aviv, les rouages invisibles de cette nouvelle ruée vers l’or sont mis en lumière et analysés dans ce livre détonnant.
Force Ouvrière