Insecticide mon amour : un film d'un ouvrier viticole contre les pesticides

Publié le par dan29000

« Insecticide mon amour » : le plaidoyer d’un ouvrier viticole contre les pesticides

 

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Il se décrit comme un amoureux de la nature. Ouvrier viticole, Guillaume Bodin a décidé de quitter son travail en 2013. La raison ? Un arrêté préfectoral de Saône-et-Loire qui impose à tous les viticulteurs un traitement préventif à base d’insecticides contre une maladie de la vigne, la flavescence dorée. Les symptômes inquiétants provoqués par ces épandages à répétitions l’ont poussé à prendre la caméra, pour comprendre les ressorts de ces décisions administratives, mais aussi les impacts des insecticides sur la santé et l’environnement. Par ce documentaire, le jeune réalisateur espère ouvrir d’autres voies pour l’agriculture, face au tout chimique.

« Moi qui croyais que l’on pouvait produire du vin en parfaite harmonie avec la nature... Je devais être un peu naïf. » Guillaume Bodin, ouvrier viticole en Saône-et-Loire (Bourgogne), est victime en 2013 des traitements obligatoires aux insecticides contre une maladie de la vigne, la flavescence dorée [1]. Saignements de nez, maux de tête réguliers... « Je suis hyper-sensible aux produits », explique t-il à Basta !. Ce qui le choque en particulier, c’est l’absence d’informations relative aux épandages et à leurs conséquences. « Je vois des familles, des enfants, marcher sur la voie verte, sans qu’aucun panneau d’information n’indique les traitements sur les parcelles à proximité. Les journaux évoquent l’absence d’incidence sur la vigne et le vin. Mais on ne parle pas de celle sur la santé des gens. Est-ce que ces produits sont vraiment dangereux ? »

Éprouvant des difficultés à se faire entendre sur ce sujet, il décide de quitter son travail et d’enquêter sur la question. « En tant qu’ouvrier viticole ou riverain de ces vignobles, on subit ces traitements sans comprendre ce qu’il se passe derrière », souligne t-il. Quatre ans après son premier documentaire, « La Clef des terroirs » (voir la bande annonce), dans lequel il suit le travail de vignerons en biodynamie, Guillaume Bodin s’attache ici à dénoncer la dangerosité des insecticides sur le plan sanitaire et environnemental, et leur usage préventif souvent dévastateur.

Le jeune réalisateur part à la rencontre de nombreux acteurs du milieu viticole. Comme Emmanuel Giboulot, ce viticulteur bio qui a refusé de se plier à un arrêté préfectoral l’obligeant à épandre un insecticide pour lutter contre la flavescence dorée. Poursuivi en justice, il est finalement relaxé en décembre 2014 (voir nos articles). Le témoignage de Thibault Liger Belair, vigneron en Bourgogne, vient corroborer l’inadéquation de ces arrêtés avec la réalité des pratiques. Au milieu de ses vignobles, il montre la route qui traverse ses vignes, situées sur deux départements différents. D’un côté, celles qui sont traitées, comme l’y oblige un arrêté préfectoral, de l’autre celles qui échappent aux insecticides parce que le département n’oblige pas au traitement. « Quand une loi est mal faite, ça ne nous pousse pas à la suivre, argue le vigneron. Les gens qui prennent des décisions [doivent venir] voir les gens qui sont sur le terrain, [afin] qu’ils prennent une décision qui soit agronomique et pas de bureaucrate ! »

Le chemin de Guillaume Bodin croise aussi celui de scientifiques comme Lydia Bourguignon, microbiologiste des sols. « Quand on utilise des insecticides, on perd cette vie en surface », rappelle-t-elle. C’est justement cette vie qui crée une porosité, qui oxygène le sol et contribue à la formation de l’humus. Documents d’archives à l’appui, ce film atteste d’une inquiétude vieille d’un demi-siècle concernant les effets des insecticides. « En théorie il ne devrait jamais subsister d’insecticide dans les aliments que nous consommons, énonce la voix off du film Le Pain et le Vin de l’an 2000, diffusé en 1964. Ce n’est pas toujours le cas malheureusement. Souvent il en reste des traces, trop faibles pour nous empoisonner rapidement, mais comment savoir si à la longue ces traces ne favoriseront pas un trouble plus grave, le cancer par exemple ».

Jean-Marc Bonmatin, chercheur au CNRS, confirme les effets catastrophiques de l’utilisation de ce type de pesticides sur l’environnement. Les nouvelles molécules comme les néonicotinoïdes, sont « 5 000 à 10 000 fois plus toxiques » pour les abeilles que le DDT (puissant insecticide utilisé notamment au milieu du XXe siècle), relève t-il. Derrière ces chiffres, des vies humaines lourdement affectées, au premier rang desquels celles d’agriculteurs et ouvriers viticoles. Face à ces femmes et ces hommes touchés de plein fouet par l’usage intensif des insecticides, le documentaire rappelle que l’administration refuse souvent de reconnaitre leurs maladies professionnelles.

Ce documentaire engagé et percutant pourra, espère Guillaume Bodin, accompagner les débats dans la profession viticole, après les nombreuses discussions enflammées ayant entouré « l’affaire Giboulot » en 2014. Depuis le tournage de son documentaire, débuté en 2013, la situation a évolué : « Il y a eu moins de secteurs traités en 2014. Au lieu de trois traitements, il y en a "seulement" deux, avec un contrôle », observe le réalisateur. Un collectif de vignerons contre la flavescence dorée, créé en décembre 2013 en Bourgogne, bataille pour faire évoluer le dossier vers un plus grand respect de l’environnement. Entièrement auto-produit, le film « Insecticide mon amour » veut faire entendre d’autres voix et réflexions dans cette affaire.

Sophie Chapelle


Photo : extraite du documentaire « Insecticide mon amour »

 

- Le film est disponible à 1 euro en VOD. Plus d’informations : www.insecticidemonamour.com/dq8 et sur Facebook

 

Notes

[1La flavescence dorée se traduit par le jaunissement de la vigne puis généralement par sa mort. Cette « jaunisse du raisin » est causée par un insecte, la cicadelle.

SOURCE / BASTAMAG.NET

Publié dans environnement

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