Pour en finir avec l'antiracisme d'Etat

Publié le par dan29000

En finir avec l’antiracisme d’État

 

, par Pierre Tevanianjeudi 21 avril 2016

Voir en ligne : http://lmsi.net/En-finir-avec-l-ant...

 

A l’heure où l’appareil d’Etat, aux mains de la gauche, poursuit une politique intensive de rafles de roms et de sans-papiers, d’arrestations et d’expulsions de lycéens, de chasses aux voilées, à l’heure où des injures négrophobes et islamophobes sont proférées par une ministre socialiste, à l’heure où une campagne gouvernementale appelle à s’unir uniquement « contre la haine » et pas contre le mépris et la discrimination, à l’heure où la promesse des récépissés contre le contrôle au faciès a été jetée à la poubelle, à l’heure où le ministère de l’Intérieur conteste l’existence même des contrôles au faciès, et fait appel contre une condamnation judiciaire de contrôles discriminatoires avérés, à l’heure où Laurent Joffrin lance dans Libération une ahurissante campagne de recadrage idéologique et de rappel à l’ordre contre des collectifs comme le CCIF, Mwasi ou Stop le contrôle au faciès, un retour critique nous a paru nécessaire sur ce que nous appelons l’antiracisme d’Etat. Nous republions donc une série de réflexions sur ledit antiracisme d’Etat, parue initialement il y a huit dans La mécanique raciste, mais qui nous paraît, hélas, plus que jamais d’actualité.


« Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. »

Aimé Césaire [1]

Il faut se rendre à l’évidence : quelque chose ne va pas dans l’antiracisme officiel. Par antiracisme officiel j’entends l’antiracisme qui inspire l’essentiel des grandes déclarations de principe, des « semaines antiracistes », des politiques publiques de « promotion de l’égalité des chances » et même des « manifestations unitaires contre le racisme ». Car cet antiracisme consensuel, celui qui, au nom des « valeurs de la République », condamne solennellement les propos orduriers d’un-e Le Pen, les meurtres, les passages à tabac, les destructions de lieux de culte et les profanations de tombes juives ou musulmanes, n’est pas seulement superficiel dans ses principes et insuffisant dans ses moyens d’action. Il n’est pas seulement oublieux face aux pratiques plus « ordinaires » et moins « spectaculaires » qui forment l’essentiel de la violence raciste – comme les discriminations massives à l’embauche, dans l’emploi, au logement, dans les lieux de loisir, dans les médias, dans la représentation politique, dans les pratiques policières, judiciaires ou administratives [2]. Au-delà ou plutôt en deçà de cette carence de moyens, il y a un problème de fond : cet antiracisme s’inscrit davantage dans la continuité qu’en rupture avec le système raciste.

Il faut en effet l’admettre : à gauche comme à droite et des ministères aux bancs de l’Assemblée nationale, en passant par les « porte-parole » autorisés de la « société civile » (associations antiracistes, artistes engagés, animateurs de télévision…), une même philosophie sous-tend l’engagement antiraciste, qui repose en fait sur les fondements logiques, esthétiques et éthiques du racisme :

- le postulat d’une incompatibilité entre égalité et différences (et d’une nécessaire modération de l’une par l’autre) ;

- la réduction du racisme à ses formes haineuses, laissant impensées ses formes les plus massives (l’intégration, la relégation et l’invisibilisation, la bienveillance paternaliste), l’enfermement des racisés dans une image de corps infirme, incapable d’énoncer lui même le tort qu’il subit et de prendre part à la lutte contre ce tort ;

- la préservation du privilège blanc, et le refus catégorique de la moindre réflexivité sur ce privilège.

Tous racistes ?

Cet antiracisme officiel s’interdit d’emblée toute compréhension globale et en profondeur du racisme en le définissant comme une simple pathologie, « la haine de l’autre », qui n’affecterait que des individus déviants, intellectuellement déficients ou politiquement extrémistes – sans d’ailleurs qu’on ait la curiosité de se demander à quelles sources se nourrit cet extrémisme ni pourquoi il se manifeste par la haine du Noir, de l’Arabe ou du musulman plus que du blond, du Breton ou du bouddhiste.

Et lorsqu’on prend en compte le « racisme ordinaire » – celui qui ne se manifeste pas par la haine de l’étranger ou du non-blanc mais par la préférence pour le français et le blanc – c’est au prix d’une banalisation et même d’une quasi-légitimation : si ce racisme ordinaire est si répandu, si largement toléré, si peu combattu, c’est qu’au fond « nous sommes tous un peu racistes », mais alors le « un peu » rend la chose acceptable. Si nous sommes si nombreux à préférer « nos semblables » et à nous méfier des « autres », c’est que nous avons forcément un peu raison – soixante millions de Français ne peuvent pas se tromper ! – ou que la faute n’est pas si grave. Le racisme est alors réduit à une « donnée » banalement anthropologique, un penchant naturel présent en chacun de nous, qu’il faut juste avoir l’élégance de contenir : « la peur de la différence » ou « de l’inconnu ».

Ce qui disparaît dans une telle vision, ce sont les effets concrets du racisme ordinaire : une discrimination systémique, c’est-à-dire une violence inouïe qui est faite, dans toutes les dimensions de son existence, à un pan entier de la population. Mais réduire de la sorte le racisme à la « peur de la différence », ce n’est pas seulement dénier cette violence et abandonner à son sort une population qu’on prétend « défendre ». C’est aussi l’insulter dans la mesure où on lui signifie – soit implicitement, soit explicitement – qu’elle est elle-même, en tant que trop différente ou trop exigeante, responsable du tort qu’elle subit.

Trop différents ?

En effet, si l’on admet que la discrimination s’enracine dans une peur de la différence inhérente à la nature humaine, la responsabilité revient, à toutes celles et ceux qui sont perçus comme différents, de se défaire de leurs différences, ou au moins de les refouler ou de les dissimuler. On ne leur demandera certes pas explicitement de se blanchir la peau – même si l’injonction existe implicitement, sous la forme d’une pression sociale, avec des effets dévastateurs en termes de santé publique [3] – mais qu’ils fassent au moins l’effort de s’habiller « comme nous », de ne pas trop parler leur langue d’origine, ou pas trop fort, et bien entendu de ne pas « manifester ostensiblement leur appartenance religieuse ». On leur proposera même, lors des procédures de naturalisation, de changer de prénom [4].

Le « trop de différence » se décline aussi de manière quantitative, avec le fameux « seuil de tolérance » : si la différence est naturellement angoissante ou terrifiante, on peut faire l’effort de supporter quelques « personnes différentes » noyées dans la masse, mais on ne saurait accepter que ces personnes différentes fassent masse à leur tour.

Trop pressés ?

On engagera certes, dans le même temps, un travail pédagogique auprès des racistes, afin de les aider à surmonter leurs appréhensions et de percevoir les différences comme un « enrichissement ». Mais dès lors que la discrimination est rattachée à une peur naturelle de la différence, la sagesse commande aux discriminés de prendre en compte la faiblesse humaine, en laissant aux racistes le temps d’apprendre. Toute demande égalitaire trop pressante apparaît dès lors comme une imprudence, une injustice, voire une provocation. Est-il raisonnable d’être si vindicatif et impatient face à un penchant naturel ? N’est-il pas violent de bousculer quelqu’un qui a peur ? « Vous êtes trop pressés », « Vous êtes trop radicaux », « Vous faites le jeu du Front National », « Les Français ne sont pas racistes, mais ils pourraient le devenir à cause de ces excès »… Des luttes de sans-papiers au mouvement des Indigènes de la République, en passant par les luttes anti-sécuritaires ou les émeutes de 2005, toutes les demandes égalitaires ont eu affaire à ce reproche, auquel Martin Luther King faisait déjà face dans sa Lettre de la Geôle de Birmingham.

En somme, qu’ils soient trop nombreux, trop visibles, trop ostensiblement différents ou trop pressants dans leur exigence de respect, les racisés sont renvoyés à eux-mêmes et rendus responsables de leur situation d’exclusion.

Partie suivante : Peur de l’inconnu, peur de l’autre, peur de la différence


[1] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence Africaine, 1955

[2] Cf. Patrick Simon, « L’arbre du racisme qui cache la forêt des discriminations », in Nacira Guénif-Souilhamas (dir.), La République mise à nu par son immigration, Editions La Fabrique, 2005

[3] Cf. Juliette Smeralda, Peaux noires, cheveux crépus. Histoire d’une aliénation, Editions Jasor, 2005. Cf. aussi Gaston M’bemba Ndoumba, Ces Noirs qui se blanchissent la peau. La pratique du maquillage chez les Congolais, Editions L’Harmattan, 2004.

[4] Baptiste Coulmont, « La Francisation », http://coulmont.com

Ce texte est extrait de La mécanique raciste, paru en 2008 aux Editions Dilecta.

 

SOURCE / REZOCITOYEN.ORG

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