Brest, écorchée vive, de Jeanne La Prairie

Publié le par dan29000

Brest, écorchée vive

 

texte: Jeanne La Prairie

 

«Rappelle-toi Barbara, il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là», écrivait Jacques Prévert au lendemain de la Seconde guerre mondiale décrivant une ville dévastée par les bombes, ce «Brest, dont il ne reste rien.»

Il pleut toujours sur Brest aujourd'hui. Une pluie fine. Et, comme pour avertir la population qu'on déterre le passé, les sirènes d'alarme retentissent régulièrement entre les murs de la ville. Par exemple, lorsqu'on creuse des tranchées pour le tramway à venir et qu'on exhume les épines de la guerre: des milliers de tonnes d'explosifs. Il faut alors évacuer, encore aujourd'hui, des milliers d'habitants, pour, encore aujourd'hui, leur épargner les bombes. Les déminages sont fréquents, c'est comme ça, à Brest, pour construire du neuf, il faut rouvrir les plaies.
 
Les sirènes hurlent encore. Ce n'est pas grave, c'est la ville qui bouge. C'est comme si la reconstruction d'après-guerre durait depuis toujours. Comme si la ville n'avait jamais fini de renaître, corrigeant aujourd'hui les erreurs des urbanistes austères d'hier. A l'époque, 90% des immeubles avaient été détruits. Il a fallu bâtir vite, avec rigueur, sans plaisir. Défigurer la blessée.
 
«Brest est reconnaissable à ses bâtiments gris, assortis avec le temps», plaisante-t-on ici et là. C'est vrai. Les murs sont gris, rugueux, abîmés. Ils racontent l'histoire d'une ville éprouvée socialement, économiquement et culturellement. Pas de vieilles pierres ici. Sauf peut-être dans la Rue de Saint-Malo, seule trace pavée d'avant-guerre, où il ne reste qu'une maison en granit, menacée de destruction pour cause de vétusté. Le combat mené par les riverains ont permis de sauver cet unique témoignage, situé en face de l'ancien bagne, au cœur du quartier délaissé de Recouvrance. Une association fait désormais vivre la rue et des festivals la fleurissent .
 
A part ça, du béton, coulé partout. Du béton neuf, du béton vieux, mais rarement monochrome. Le graff a depuis longtemps envahi la ville, comme pour faire parler les murs, faire jaillir des couleurs trop absentes. Au port de commerce, la mythique Rue de Madagascar et ses entrepôts abandonnés adjacents accueillaient encore récemment les meilleurs graffeurs européens. Mais depuis 10 ans, ces murs tombent, les vieilles usines désaffectées sont rasées, pour laisser place à des bureaux tout neufs, prêts à recevoir les entreprises émergentes. Un mal pour un bien? Dur à dire. Le port de commerce porte l'âme de Brest, et dès qu'on y touche, un frisson parcourt la ville.
 
Car c'est sur le port, ouvert sur l'Océan atlantique, que se concentre la force de Brest. Là, les dockers manipulent des tonnes de marchandises déchargées à bout de grues des cales des cargos de toutes provenances, les ouvriers de la réparation navale soignent dans les profondes cales sèches les navires les plus grands du monde.. Non loin de là, sur l'Ile Longue, les militaires veillent sur la puissance nucléaire française, l'équivalent de 2000 fois la puissance destructrice d'Hiroshima.
 
C'est ce même port qui se pare de ses plus beaux atours tous les quatre ans, pour la fête maritime internationale. Là les bistrots s'en donnent à cœur joie. Les touristes venus admirer les vieux gréements ne peuvent s'empêcher de juger d'un œil sceptique ce rapport intime à la fête et à l’alcool qu'entretiennent les Brestois -non sans une certaine fierté. Parait-il que la ville abrite plus de 365 bistrots, autant de ports d'attache où accostent malgré eux un bon nombre d'échoués de la vie.
 
C'est comme ça. «Ici c’est Brest» hurlent volontiers les supporters du Stade Brestois à leurs adversaires. Comme si cette justification se suffisait à elle-même. Comme si c'était l'unique réponse à la question que les visiteurs se posent en arrivant : «Comment font les gens pour vivre ici?» Un mystère dont les Brestois sont gardiens, sans en connaître vraiment la clef. Un mystère qui les unit, comme s'ils étaient seuls contre tous. A part.
 
Brest est une ville au bout de la terre, du Finistère, on ne vient pas ici par hasard. C'est trop loin. Tout au bout. On s'y arrête, comme bloqué, ne pouvant poursuivre le chemin. «C'est pour cela qu'il y a tant d'âmes en peine qui n'ont pas pu fuir plus loin» m'a-t-on un jour expliqué. Peut-être est-ce aussi pour cela qu'il y a tant de vie, tant de richesses, comme si on était obligé de se débattre pour pousser les murs, pour créer, pour vivre.
 
Car tant d'initiatives musicales, artistiques, pédagogiques naissent ici. On n'attend rien, on agit. D’après une récente enquête, Brest serait la ville «la plus intello» de France avec 7,7 livres empruntés par habitant et par an, son nombre record de fauteuils de cinéma par habitant et de taux de lecture à la presse quotidienne. Les salles de spectacles sont pleines et les associations bourgeonnent. Brest est dans le top cinq des villes les moins inégalitaires de France. Il y a peu d'écart entre les Brestois les plus riches et les plus pauvres. Elle abrite près de 20 000 étudiants et tente de se rendre attractive.
 
Les gros travaux de ces dernières décennies étaient l'occasion d'embellir la ville. Raté. Après la tendance «on habite près de la mer» qui a offert à la ville l'immense honneur d'avoir une gare en forme de phare, une faculté en forme de paquebot et un aquarium en forme de crabe, est venue la tendance «on habite une ville destroy», qui a vu naître le nouveau cinéma multiplexe bâti en plein centre ville dans un matériau déjà pré-rouillé, «pour le style»; ou encore La Carène, nouvelle scène des musiques actuelles, que certains prennent pour un blockhaus et qui a cette même couleur rouille délavée. C'est un peu comme si on souhaitait profondément que la ville garde cet aspect écorché. Malgré cela, les habitants aiment leur ville, ils ont appris à vivre avec. Un peu comme la pluie. Les Brestois sont d'ailleurs les seuls à dire qu'il fait beau quand le ciel est gris. C'est peut-être ça leur force.
 
Les enfants d'après guerre n'auront jamais su ce qu'était cette ville avant -je ne le sais pas non plus. Toujours est-il qu'ils portent en eux cette chose qui n'a jamais cessé de vivre, tout ce qu'il reste : l'âme de Brest.

 

 

 

SOURCE / LIBERATION.FR, portraits de villes

 

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