Internet : Toile libre, hébergeur libre à prix libre, l'interview

Publié le par dan29000

"Webpolice, Vos papiers !"

Interview de Toile Libre


Faut dire ce qui est : le chien rouge n’a jamais trop causé de web. Alors on profite du déménagement estival de notre site chez Toile Libre, hébergeur libre à prix libre, pour discuter avec Arthur et Cyril, deux des tauliers, et aborder les formes que prend la répression dans le cyber-espace. L’État trouverait tellement plus simple qu’il y ait des frontières et des douaniers…



CQFD : Pourquoi avoir créé Toile Libre ?



Arthur : C’est une assoc qui a été montée voilà bientôt six ans, avec comme projet de proposer un hébergement complet, entièrement autonome. On voulait aussi éviter l’affinitaire, et être accessible à tous, donc on a décidé de pratiquer le prix libre, sans subventions ni gentils donateurs. L’idée, c’est de construire une vraie alternative politique parce que faire de l’hébergement commercial, aujourd’hui, c’est accepter de se plier à un rôle de flic sur le web. On vient de passer en association collégiale, aussi, parce qu’il est plus difficile pour la justice et la police de s’attaquer à un collège directeur qu’à un président. Et ça colle plus à notre fonctionnement, qui est collectif.



Quel est ce rôle de flic qu’on fait jouer aux hébergeurs ?



Cyril : La Lcen [Lcen : Loi de confiance dans l’économie numérique], qui est passée en 2006, a imposé aux intermédiaires techniques que sont les hébergeurs de conserver les logs, c’est à dire les identifiants de connexion, les traces des utilisateurs, pendant un an : qui visite quel site, à quel moment, depuis où…



Arthur : La Lcen impose aussi à l’hébergeur un début de responsabilité sur le contenu hébergé, alors que jamais, au grand jamais, la Poste n’est tenue comme responsable, par exemple, d’un courrier à l’anthrax qu’elle peut être amenée à distribuer. Sur Internet, comme c’est nouveau, personne n’est choqué par ça. Ensuite, il y a eu la loi Hadopi [Hadopi : Haute autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet], qui autorise le filtrage d’Internet. Depuis sa création, le réseau est neutre, c’est à dire qu’il assure une liberté totale de circuler pour les paquets (les mails, le web). Et là on dit : les opérateurs devront bloquer certains paquets, comme si l’État demandait à une société d’autoroute d’empêcher les voitures rouges ou vertes de passer.



Cyril : Il y a une volonté de contrôle du Net de la part des politiques, c’est flagrant dans le cas de Brice Hortefeux, Frédéric Lefebvre ou Nadine Morano : pour l’instant ils n’ont pas les moyens d’intervenir sur les contenus, du coup ils cherchent à s’en doter. En 2010 est discutée la Loppsi [Loppsi : Loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure] qui autorise notamment le blocage de certains sites. Le prétexte, toujours le même, c’est la pédophilie ou le terrorisme, à l’image de ce qui avait été annoncé avec les prélèvements ADN : très vite, ce sont les faucheurs d’OGM qui ont été pris et maintenant, ça devient quasi systématique.



Que peuvent demander les flics à un hébergeur ?



Arthur : D’abord, ils peuvent faire une réquisition de données, c’est-à-dire qu’ils demandent toutes les infos sur un site. Ça arrive assez souvent : un gros hébergeur en traite 50 à 60 par jour, et il n’a pas le droit d’informer l’hébergé de la réquisition. Pour les mails, ils peuvent demander les informations de création de compte : adresse IP [Ip : numéro identifiant chaque ordinateur] et nom. Ensuite, vienent les perquisitions avec saisie du matériel.



Cyril : On a un exemple concret avec la réquisition de Toile Libre en avril, à cause d’un site de phising [Phising : Escroquerie par récupération de données bancaires]. On l’a découvert apprès coup, parce que le webmaster de ce site n’a pas annoncé qu’il allait faire ça, bien sûr, et puis on ne peut pas et on ne veut pas vérifier tout le contenu. Un gros hébergeur commercial ne se ferait pas convoquer, mais avec Toile Libre, ils étaient prêts à perquisitionner sans avoir pris les formes de simplement signaler le site avant.



Arthur : C’était disproportionné. Les flics m’ont posé plein de questions sur le fonctionnement, pourquoi on était à prix libre, ils disaient «Ah ouais, vous êtes un peu des communistes»… On n’a pas de nouvelles pour l’instant, mais c’est quand même assez inquiétant la forme que ça a pris.



Comment la résistance se structure-t-elle chez les hébergeurs ?



Cyril : J’ai l’impression d’une résignation. Il y a eu des velléités de résister : on trouve une grosse documentation concernant l’historique des lois sur le site de Globenet par exemple. Mais aujourd’hui, il y a un vide d’alternatives.



Arthur : Tu as des gens qui ont dit récemment que filtrer Internet ce n’était pas très grave du moment qu’il y avait un juge dans la boucle. Juge ou pas juge, en aucun cas c’est rassurant. Quand on a proposé de désobéir collectivement, de détruire tous les logs, on a eu que des réponses négatives ou pas de réponse. Mais c’est encore en réflexion, on ne va pas en rester là.


Propos recueillis par Juliette Volcler,
CQFD no 80, juillet-août 2010.


Source : Jura libertaire

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