Israël : entretien avec l'écrivain David Grossman

Publié le par dan29000

 

«Dans cette région, tout vous pousse à ne pas penser, à agir instinctivement»

L’écrivain israélien David Grossman revient sur la situation de son pays à l’occasion de la publication d’«Une femme fuyant l’annonce».


Recueilli par Natalie Levisalles (à Jérusalem)

David Grossman donne souvent ses rendez-vous au restaurant Montefiore, du centre culturel de Mishkenot Sha’ananim. Dans les collines, à dix minutes en voiture du centre de Jérusalem, c’est un endroit beau et calme, on entend les cloches d’un monastère voisin et, au loin, les hurlements d’une ambulance. A 57 ans, David Grossman est un des plus célèbres et des meilleurs écrivains israéliens. Il vient de publier dans son pays Falling out of Time, une fiction multiforme qui tourne autour d’une question : comment résister à l’impitoyable «force de gravitation» qui suit la mort d’un enfant. Mais cette interview a été réalisée à l’occasion de la sortie en France d’Une femme fuyant l’annonce, le livre (précédent) qu’il était en train d’écrire quand son fils Uri a été tué pendant la deuxième guerre du Liban, en 2006 (lire la critique page 6), alors que, avec ses amis, les écrivains Amos Oz et A.B. Yehoshua, il venait d’appeler le gouvernement israélien à un cessez-le-feu. David Grossman, militant du «camp de la paix», est toujours intervenu dans le débat public. Encore aujourd’hui, il manifeste tous les vendredis aux côtés de citoyens juifs et arabes contre l’occupation de Sheikh Jarrah, un quartier de Jérusalem. Lorsque cette interview a été faite, en juillet, le mouvement des Indignés israéliens n’avait pas encore démarré, mais, comme une bonne moitié de ses concitoyens, David Grossman était scandalisé par la loi que le gouvernement, sous la pression de l’extrême droite, venait de faire passer. Ce texte punit d’une forte amende les Israéliens qui s’aviseraient de boycotter les produits agricoles ou manufacturés provenant des colonies installées dans les territoires occupés. Ce jour-là, sur la terrasse du Montefiore, il était amaigri, parfois sérieux et intense. Mais il était aussi vif, attentif et chaleureux, riant souvent de bon cœur.

Quel est le sujet de votre roman Une femme fuyant l’annonce ?

Je voulais écrire l’histoire d’une famille dans cette région du monde et cette période de l’histoire, et montrer comment les événements et la violence affectent les relations des membres de cette famille. Mais aussi comment ils sont capables de garder de la tendresse et de l’attention les uns envers les autres, dans une situation qui est l’exact opposé de ça. C’est une question dont ma femme et moi avons souvent parlé : d’un côté, nous voulions élever des enfants qui soient ouverts aux autres, confiants, en faire des gens qui traitent chaque être humain comme un être humain, pas comme un Israélien ou un Arabe. Et pourtant, nous avons toujours eu ce doute : est-ce la meilleure façon de les préparer à la vie dans ce pays ? Vivre ici exige des qualités opposées. Ora, mon personnage principal, s’adresse à son fils qui part à la guerre et lui dit : «Ne tire jamais sur personne !» Mais elle se dit aussi : «Et si déposer en lui le germe du doute l’empêchait de faire la bonne chose au bon moment pour sauver sa vie ?» Cette région n’encourage pas le doute, c’est une région très «immédiate». Tout vous pousse à agir instinctivement, à ne pas penser.

Je me souviens de la manière dont nous nous comportions à l’époque où il y avait des attentats-suicides dans les rues et les bus. Dès qu’on montait dans un bus, on se disait : celui-là est avec nous et celui-là contre nous. La manière dont nous regardions les mains des gens, et leur chemise, pour voir s’ils transportaient quelque chose… Cette période était extrême, mais nous vivons comme ça tout le temps, c’est terrible, cette situation nous déshumanise. Il faut se battre pour rappeler aux gens que nous sommes tous des êtres humains et que nous méritons tous de vivre des vies normales, alors que nous gâchons nos vies depuis trois générations. Ici, les gens, Juifs comme Arabes, pensent que c’est leur destin, qu’ils sont condamnés à s’entretuer et à vivre en guerre.

Une bonne partie du roman se passe en Galilée, dans la nature, il y a beaucoup de fleurs et d’insectes, que vous décrivez et nommez très précisément.

C’est une des contributions de ma femme à ce livre. Elle en sait bien plus que moi sur la nature, c’est elle qui m’a appris la randonnée et qui m’encourage à marcher seul sur les sentiers d’Israël. Mais aussi, cette manière de donner leur nom à toutes ces petites choses était essentielle pour moi. Parce que je sens comment la "situation" nous fait renoncer aux mots, au langage. Les gens parlent en clichés, en slogans, en titres de journaux, ils ne construisent pas d’arguments mais se jettent des accusations à la figure. Je voulais écrire un livre qui donne des noms précis à tout : à la vie de famille, la façon de faire l’amour, les choses de la guerre et de la nature. Juste pour arracher le langage à la "situation" qui nous l’a confisqué.

Quand je dis quelque chose, je veux être précis. Chaque mot devrait apporter quelque chose de concret, que ce soit un nom d’arbre ou une nuance de sentiment. Cette précision est une manière d’être plus, de toucher la vie avec plus d’instruments. Quand on a un mot pour une chose, on entre en relation avec elle. Par exemple, jusque dans les années 60, les Israéliens n’ont jamais été frustrés… simplement parce qu’il n’y avait pas de mot hébreu pour «frustration», ça n’avait pas été inventé. On pouvait être nerveux, irrité, déçu, mais pas frustré. Et puis, un jour, quelqu’un a inventé un mot, tiskul. Et immédiatement, nous avons été tellement contents d’être frustrés !

Quand êtes-vous devenu écrivain ?

J’ai commencé à écrire très jeune. Je faisais mon service militaire, et c’était une manière de me faire une place à moi dans l’armée, où on ne vous permet pas d’avoir une place à vous. Quelle que soit la base militaire où j’étais stationné, avant même de trouver les toilettes ou la cuisine, je cherchais un endroit où être seul pour marcher et écrire.

Quant au moment où je suis devenu écrivain… J’avais une vingtaine d’années, je m’étais disputé avec ma petite amie, une dispute terrible, elle était retournée chez ses parents à Haïfa et j’étais effondré. Je me suis installé à mon bureau et j’ai commencé à écrire l’histoire d’un soldat américain qui déserte pendant la guerre du Vietnam et s’enfuit en Autriche. Là-bas, il n’a aucun ami, sa seule source de réconfort est un troupeau d’ânes. J’ai écrit ça et j’ai senti - je sais que ça paraît très mélo- , pour la première fois de ma vie que j’avais trouvé ma place dans le monde.

On peut écrire pour le plaisir de raconter une histoire, pour beaucoup de raisons. Pour moi, je sens de plus en plus que c’est une manière d’être dans cette vie. Depuis cinq ans, c’est la manière d’être dans cette vie. Mon fils a été tué pendant la guerre de 2006. Quand c’est arrivé à Uri, cela faisait trois ans et trois mois que je travaillais sur ce livre. Je ne savais pas si je serais capable de le reprendre. En fait, après la période de shiva[le deuil de sept jours, ndlr], je me suis remis à écrire. Parce que c’est la seule chose que je sache faire pour être dans cette vie.

Quand ce genre de catastrophe vous arrive, vous vous sentez exilé de tout ce que vous connaissiez avant. Tout. Plus rien ne va de soi. Me remettre à écrire a été un moyen de recréer un endroit pour moi dans ce monde. J’étais assis, j’écrivais, et je me disais : "Tu es un imbécile ou quoi, le monde s’effondre autour de toi et tu t’obstines à écrire ce mot, cette phrase…" Et pourtant, quand je trouvais le bon mot, il y avait ce sentiment de tikkun. C’est un mot hébreu qui vient de la Kabbale et qui signifie : corriger quelque chose qui est mauvais. Je n’ai pas corrigé tout ce qui est mauvais dans le monde, il y a des choses qui ne peuvent être corrigées et qui sont incurables. Mais j’ai pris la décision de choisir la vie.

Vous affichez un certain optimisme concernant les chances de paix avec le peuple palestinien…

Mon idée est que, si nous sommes capables de surmonter les très nombreux obstacles pour arriver à la paix, il y a un bon potentiel pour de bonnes relations de voisinage. Je ne vous dis pas qu’Israéliens et Palestiniens vont tomber amoureux les uns des autres, mais on ne cherche pas l’amour entre les nations. En revanche, si la paix nous permet de connaître les autres, leur langue et leurs paysages, alors il pourra y avoir de la sympathie, même si ça doit prendre des années. Ce sera terriblement difficile parce que, s’il y a une paix entre eux et nous, cela veut dire que des compromis douloureux auront été faits. Et des compromis douloureux, cela veut dire des fanatiques enragés des deux côtés, qui feront tout ce qu’ils peuvent pour assassiner cette paix naissante.

Mais, si nous sommes assez intelligents, courageux et chanceux pour arriver à cette paix, le monde sera surpris de voir comment Israéliens et Palestiniens peuvent travailler ensemble et utiliser leurs talents pour commencer à vivre une vie normale. Je dis vie normale, mais je ne sais pas ce que c’est, je n’ai jamais vécu de vie normale. Mais je peux imaginer que si on donne aux Palestiniens la possibilité de vivre sans notre ombre, s’ils ont la possibilité d’élever leurs enfants sans peur, s’ils peuvent mener une vie de dignité humaine, alors, ils pourront mettre toute leur énergie dans la construction de leur nation. Et nous aussi. Nous sommes tellement privés du droit à notre vraie vie, nous vivons en parallèle de nos vies, c’est terrible.

Vous avez parlé de la manière dont la conscience et la morale des Israéliens sont envahies par cet état de guerre.

Ce pays vit depuis plus de cent ans dans la violence. Etre acculé de cette manière fait ressortir les aspects les plus violents, agressifs et paranoïaques de notre psyché. Pas parce que nous sommes pires que d’autres peuples, mais parce que toute nation piégée dans une telle situation ferait de même. Et bien sûr, vous commencez à diviser le monde entre bons et mauvais, vous diabolisez les autres, vous vous idéalisez vous-mêmes et vous promulguez des lois qui conviennent à votre anxiété et pas à vos valeurs. C’est ce qu’on voit aujourd’hui, ce constant rétrécissement de la démocratie. On voit comment un groupe de Juifs messianiques cinglés a kidnappé tout un Etat. Une petite minorité dicte notre système moral, notre politique, notre avenir. Et la majorité collabore avec eux, elle accepte des choses qui semblaient impensables il y a dix ans. La mentalité des colonies a envahi le pays.

Par ailleurs, c’est vrai que les Juifs seront toujours une petite minorité au Moyen-Orient. En ce sens, je ne suis pas un pacifiste et je ne suggère pas que nous nous passions d’une armée très forte. Je n’ai pas confiance dans la bonne volonté des pays arabes. Ils n’ont jamais montré de bonne volonté envers nous, de même que nous n’avons jamais montré de bonne volonté envers eux. Nous avons donc besoin d’une armée forte pour défendre notre Etat. Mais l’armée ne peut pas être le seul moyen pour nous de rester ici. Au lieu d’être un outil pour une vie meilleure, elle est devenue une fin en soi.

 

 

Source : Libération.fr

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