La grande découverte des prêtres ouvriers

Publié le par dan29000

LA  GRANDE  DECOUVERTE  DES  PRETRES  OUVRIERS

 
 
 

L’histoire des prêtres ouvriers est une longue suite de découvertes. Depuis les premières expériences dans le cadre du STO, Service du travail obligatoire, imposé par l’occupant durant la guerre 40-45, jusqu’aujourd’hui, où la plupart d’entre eux sont à la retraite, les prêtres ouvriers n’ont pas cessé de découvrir. A peine sortis de leurs couvents, des collèges où ils étaient professeurs ou des paroisses où ils étaient vicaires, ils ont aussitôt découvert la vraie vie, celle où, comme tout le monde, il faut faire la file dans les bureaux d’embauche, celle où on va sans relâche d’une usine à l’autre à la recherche d’un travail, où on lit avec empressement et une certaine anxiété les offres d’emploi dans les journaux, le matin…Mais aussi, ils ont certainement découvert alors une certaine liberté, la liberté qu’on ressent quand on est devenu un homme comme les autres, qui doit vivre uniquement de son travail, qui n’est plus repéré dans la rue comme un notable, qui ne porte plus de titre. Ils sont sortis du statut de clerc, d’ecclésiastique, et se sont alors rendu compte de ce que cela avait pu avoir d’étouffant, d’immature parfois, d’irréel en quelque sorte. Il n’est pas impossible que certains d’entre eux aient ressenti cette nouvelle liberté à la façon d’un homme qui sort de prison, où il serait resté un certain temps !

  

Rien ne peut permettre à un évêque de contraindre un prêtre à devenir prêtre ouvrier. Ce n’est pas prévu, ni comme promotion, ni comme sanction par le droit canon ! Tous les prêtres ouvriers sont donc des volontaires. Mais quand il arrive à un évêque d’envoyer un prêtre en usine -chose devenue très rare aujourd’hui pour ne pas dire obsolète, ou même largement inconvenante- il l’envoie avec pour mission de ramener le monde ouvrier à l’église et à l’Eglise. C’est en quelque sorte, dans son esprit, un missionnaire qui va franchir certaines frontières sociales pour ramener du bon côté de celles-ci un troupeau qui s’est égaré. Il faut bien dire que ce fut rarement le cas. Le taux de réussite, envisagé de cette façon, est absolument décevant, proche du zéro % dans la plupart des cas. Et les églises, chez nous, n’ont pas cessé de se vider. Cela n’a pas empêché le Père Chenu, dominicain théologien  et expert au Concile Vatican II, de dire que « les prêtres ouvriers avaient été l’évènement religieux le plus important depuis la révolution française ».

 

En écrivant Les saints vont en enfer, paru chez Robert Laffont en 1952, vendu à plus de 1.600.000 exemplaires, Gilbert Cesbron a sans doute idéalisé leur expérience, tout en décrivant très bien les conditions  de vie qui étaient les leurs. Il a montré avec beaucoup de talent comment ils s’étaient fondus dans la masse, comment ils avaient pris à bras le corps les problèmes de travail, de logement, de misère... Comment, dans les années 50, ils s’étaient engagés dans les mouvements pour la paix, comment ils avaient été impliqués dans la lutte des classes avec les militants du parti communiste. En fait, ils ont découvert alors le besoin pour le peuple de s’unir pour lutter, ils sont entrés dans les organisations syndicales, ils ont manifesté et participé à des actions politiques. On les a vus sur des barricades, aux grandes grèves de 60 en Belgique, de 68 en France. Ils ont agité des drapeaux, le plus souvent des rouges. Ils se sont battus pour la classe ouvrière. Certains ont été arrêtés, ont connu la prison. Ils avaient découvert plus que l’amour du prochain, c’était la camaraderie, la solidarité qui leur paraissait s’imposer comme un objectif évangélique.

 

En 1954, sous la direction de Pie XII, le Vatican a interdit les prêtres ouvriers, sans tenir aucun compte des initiatives et des intuitions du cardinal Suhard à Paris, et d’autres évêques, un peu partout. Un délai très court leur a été imposé pour quitter le travail et regagner paroisses et couvents. Certains se sont soumis à cette décision par pur esprit d’obéissance, aveugle et inconditionnelle sans doute, mais dans la souffrance. D’autres ont protesté, refusé de se soumettre, avançant une réelle objection de conscience. Leurs engagements n’étaient-ils pas devenus le sens de leur vie ? Ils ont continué, dans la souffrance aussi, et ont été amenés à prendre progressivement leurs distances d’avec l’institution ecclésiastique qui les rejetait. C’était aussi l’année où en plein hiver l’abbé Pierre lançait son appel en faveur des sans logis, à Paris.

 

On a dit que Rome n’avait rien compris de tout cela. Ce n’est pas sûr. Rome devait avoir soupçonné quelle était la grande découverte des prêtres ouvriers, ce qui explique en partie son attitude. Car les prêtres ouvriers commençaient à dire et à écrire alors, que les valeurs évangéliques auxquelles ils tenaient le plus et à la recherche desquelles ils s’étaient entièrement consacrés, ils les avaient découvertes, à l’état quasi naturel, au sein du milieu ouvrier. Il s’agissait essentiellement du sens de la justice sociale, du goût pour la vérité, du droit à la liberté, du partage des biens dans l’entraide et la fraternité, de la solidarité et de l’égalité, de l’attention et de la préférence portées au faible, au petit, au dernier… En bref, le contenu des béatitudes énoncées par Jésus. Après l’avoir longtemps et souvent cherché en vain dans les institutions de l’Eglise, ils pensaient en avoir finalement découvert l’ébauche et au moins les prémices dans le monde du travail. De missionnaires ils devenaient explorateurs, découvreurs, et le résultat de leur découverte était de première importance. Car enfin, où se trouvait finalement livré le vrai message chrétien ? Etait-ce dans la cathédrale avec son or, ses rites, sa liturgie et son sacré ou n’était-ce pas dans l’atelier, le laminoir, le chantier, avec sa camaraderie, son partage et sa fraternité ? Un choix ne s’imposait-il pas ? Jésus n’avait-il pas renversé les échoppes des marchands dans le portique du temple ? N’avait-il pas dit que la vérité n’était pas à rechercher à Jérusalem ni à Garizim, dans les temples, mais dans le cœur et l’esprit de chaque homme ?

 

Pour beaucoup de prêtres ouvriers la question s’est donc posée de savoir où se trouvait le christianisme et ce qu’il devait être. Ce n’est pas une question courante et habituelle mais pour beaucoup d’entre eux, la découverte du monde du travail s’est accompagnée d’un pas décisif qui était plus un engagement qu’une rupture. Il devenait difficile pour eux de garder des contacts et de vivre des relations sur deux plans aussi différents. Des choix se sont imposé à eux de plus en plus clairement : l’Evangile ou l’institution, car de toute évidence les deux ne coïncidaient pas. Si certains ont alors rejeté l’obligation du célibat et relativisé la promesse d’obéissance faite à l’évêque, si certains ont alors pris des engagements syndicaux ou des responsabilités politiques, c’était dans la logique des choses et on ne peut pas dire pour autant, comme certains l’ont fait, qu’ils avaient choisi la voie royale pour sortir de l’Eglise.

 

La grande découverte des prêtres ouvriers ce sont les valeurs évangéliques vécues par les pauvres, les petits, et cela a provoqué chez eux une contestation radicale d’un système ecclésiastique qui avait au cours des siècles accumulé sur ces valeurs, des rites, des dogmes, des sacrements, qui finalement les trahissaient beaucoup plus qu’ils ne les traduisaient et les livraient au monde.

 

La grande découverte des prêtres ouvriers n’a pas transformé l’Eglise pour autant, car le nombre de prêtres s’est progressivement réduit à l’extrême en Occident, ainsi que les emplois ouvriers, d’ailleurs. Un prêtre qui voudrait vivre aujourd’hui une intégration totale à la société ne devrait-il pas devenir plutôt chômeur, demandeur d’emploi permanent ? On reproche parfois aux prêtres ouvriers qui survivent aujourd’hui d’avoir acquis une mentalité d’ancien combattant, par rapport à l’Eglise institutionnelle, mais est-ce vraiment leur faute, et n’était-ce pas pour beaucoup le dernier combat ?

 

Ils ne sont pourtant pas les seuls à avoir fait cette découverte. En Amérique latine principalement, du temps des dictatures militaires, les théologiens de la libération ont également compris quels étaient les engagements qui s’imposaient à ceux qui voulaient vivre l’Evangile. Jean-Paul II les a condamnés sans appel et n’a pas hésité à supprimer dans le Magnificat qu’il lui est arrivé de chanter en Colombie, les deux lignes qui les justifiaient : Il a renversé les puissants de leur trône et Il a élevé les opprimés.

 

Les mouvements qui ont, durant des années, mené la contestation dans l’Eglise, comme Echanges et Dialogue, qui avait recueilli les signatures de plus de mille prêtres francophones, avaient eux aussi fait cette découverte et pris des engagements dans ce sens. On a refusé de les écouter et les vocations se sont faites dès lors de plus en plus rares. Les jeunes ne sont cependant pas moins généreux. Peut-être ont-ils compris eux aussi qu’il valait mieux chercher l’Evangile là où il était ?

 
 

                                                                            Jacques MEURICE, prêtre ouvrier en retraite.

 

              Adieu l’Eglise, chemin d’un prêtre ouvrier, L’Harmattan, Paris, 2004.

              Jésus sans mythe et sans miracle, l’Evangile des zélotes, Golias, Villeurbanne, 2009.




Source: Partenia sans frontière

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