Laurent Mucchielli : "Parler de LA délinquance, c'est parler de quelque chose qui n'existe pas"

Publié le par dan29000

" Parler de LA délinquance, c’est parler de quelque chose qui n’existe pas." (Laurent Mucchielli)

 

« C’est une escroquerie intellectuelle ».


Alors qu’ont été communiqués mardi les chiffres nationaux et locaux de la délinquance, le sociologue du CNRS Laurent Mucchielli analyse cette grande messe statistique.


(L'Hérault du jour-La Marseillaise du 18 janvier 2012)

Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS a créé en 2011 l’Observatoire régional de la délinquance et des contextes sociaux (ORDCS) en Provence-Alpes-Côte d'Azur. Alors qu’ont été communiqués mardi les chiffres nationaux et locaux de la délinquance, il analyse cette grande messe statistique.

 

 


 

Le ministre de l’Intérieur suivi ensuite localement par les préfets de police de France ont dévoilé hier les chiffres de la délinquances de 2011. Quelle est l’intérêt de cette grand-messe statistique ?


Dans les débats médiatico-politiques, les statistiques relatives aux phénomènes de délinquance ne sont pas réellement expliquées ni analysées, elles ne servent que d’arguments d’autorité.
Les trois « règles d’or » de l’analyse statistique ne sont pas scrupuleusement respectées.
D’abord, on ne peut rien dire d’un chiffre si l’on ignore comment il a été fabriqué. Ensuite, un seul chiffre ne saurait permettre de décrire ni mesurer un phénomène social. Et enfin, les chiffres ne « parlent pas d’eux-mêmes », c’est nous qui les faisons parler.

Donc cette nouvelle annonce de la baisse de la délinquance générale n’a que peu de sens ?


Parler de LA délinquance, c’est parler de quelque chose qui n’existe pas. Il existe DES délinquances, des centaines de genres de délinquances, qui n’ont pas les mêmes auteurs, qui ne font pas les mêmes victimes, qui ne surviennent pas pour les mêmes raisons ni dans les mêmes contextes sociaux, qui ne sont pas connues ou révélées de la même façon, qui ne sont pas comptées de la même façon et qui ne sont pas traitées de la même façon par les autorités publiques. Qu’y a-t-il de commun entre un meurtre conjugal, un inceste, un braquage de banque, un vol à l’arraché de téléphone portable, une escroquerie à la carte bancaire, une dégradation de véhicule, un tag, une consommation de joints, un défaut d’assurance de véhicule, un défaut de permis de construire, un « outrage » à enseignant ou à policier, un travail clandestin, une fraude fiscale, une conduite en état alcoolique, etc. ?
Et prétendre en faire une évaluation de l’état de la délinquance au niveau national ou au niveau local, c’est une escroquerie intellectuelle.

Que cache la communication très maîtrisée de ces statistiques par les autorités ?


Derrière une avalanche de déclarations, de communiqués de presse, de conférences de presse et de publications statistiques en tous genres, le ministère de l’Intérieur et aussi l’ONDRP (l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales) ne favorisent en réalité pas du tout la transparence des données qu’ils produisent. Là encore, il nous faut parler vrai et dire les choses comme elles sont. La lisibilité des données nationales est de moins en moins avérée. Et la qualité des données locales disponibles ne s’est pas du tout améliorée ces dernières années, elle s’est au contraire détériorée. Je m’explique. Au plan national, nous avions autrefois une sorte de livre publié chaque année, en 2 tomes, qui donnait les chiffres au plan national, régional, départemental et au niveau des circonscriptions de police et de gendarmerie (tome 1 national, tome 2 local). Le livre était fabriqué par la Direction centrale de la Police nationale (DCPN) du ministère de l’Intérieur, en collaboration avec le ministère de la Défense pour le pendant gendarmerie. Il était édité par La Documentation française, l’éditeur officiel des données et des rapports publics. Les statistiques de police et de gendarmerie (le fameux « état 4001 ») étaient présentées toujours de la même manière et dans le même niveau de détail. Ceci a fonctionné depuis les années 1970 jusqu’en 2007 inclus. Et puis, bizarrement, depuis 2008, la publication se limite à un seul volume qui supprime sans explications les données régionales et départementales. Mais en faisant quelques additions, l’on peut encore les reconstituer. La chose devient toutefois impossible à partir de 2010. En effet, depuis cette année, c’est la présentation des statistiques qui a changé, les regroupements ne sont plus les mêmes et il n’y a pas d’explication de la façon dont ces regroupements sont opérés, ce qui fait que l’on ne peut plus comparer avec les années antérieures. D’abord, nous avons 2 nomenclatures différentes, d’un côté une pour les départements (qui sont donc revenus en partie), de l’autre une pour les circonscriptions de police et les compagnies de gendarmerie. Ensuite, certaines catégories sont moins détaillées que les années précédentes, par exemple les vols à main armée et les vols liés à l’automobile et aux deux roues, ce qui est gênant car ce sont tout de même des types de délinquance importants.
En outre, l’on trouve désormais certaines infractions répétées dans plusieurs grandes catégories, par exemple les vols à main armée se retrouvent dans la catégorie « atteintes volontaires à l’intégrité physique » et « atteintes aux biens », de sorte que l’on ne peut plus faire des totaux. Comment s’y retrouver et construire une série temporelle ? Nous voilà bien embarrassés. Ainsi, le 29 novembre dernier, questionnés par plusieurs journalistes sur deux braquages particulièrement violents survenus à Marseille coup sur coup, nous avons voulu pouvoir répondre à la question toute simple : ces braquages sont-ils de plus en plus nombreux ? Nous avons pu dire qu’il y en avait eu 272 d’enregistrés dans la circonscription de police de Marseille en 2010, mais impossible de remonter plusieurs années en arrière, la nomenclature ayant changé. Avouons que c’est ballot tout de même ! 18_01_12_Delinquance_et_camisole.jpg

Quel est l’objectif de cette communication confuse ?


L’impression qui domine est qu’une sorte de jeu à trois met en relation les services statistiques de la DCPN qui sont probablement soucieux de garder le thermomètre, le cabinet du ministre qui réclame simplement des « bons chiffres » pour servir la communication politique et l’ONDRP qui aimerait sans doute avoir le monopole de la diffusion des chiffres et leur imposer ses propres catégories et regroupements.
L’information est bien entendu une des clefs du pouvoir. Ceux qui cherchent le pouvoir tendent ainsi fatalement à faire de la rétention d’information.


PROPOS RECUEILLIS PAR
PHILIPPE PUJOL

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