Limousin : résistance rurale à la fermeture des lycées

Publié le par dan29000

La France rurale se rebelle contre la fermeture de ses lycées

  LEMONDE


 

 

 

Qui a dit que la France rurale était celle des "sans voix"? Dans le Limousin, le tapage des enseignants et élèves du lycée professionnel du Mas-Jambost, à Limoges, a résonné, tout au long du mois de janvier, aux oreilles de la communauté éducative. Cet établissement de ZUP (zone à urbaniser en priorité), spécialisé dans les métiers d'art, notamment la porcelaine, était menacé de fermeture pour la rentrée scolaire 2012.

Aux "AG", aux manifestations, aux opérations de tractage, se sont mêlés les enseignants de l'établissement régional d'enseignement adapté (EREA) de Meymac, en Corrèze, dont la fermeture était programmée pour 2013, et ceux d'autres lycées qui devaient perdre une ou plusieurs filières. Avec le même sentiment partagé de colère et d'incompréhension. "Bien sûr que c'est la crise! Mais nous, justement, on accueille des gamins de 15ans qui sont perdus. On leur fait découvrir des métiers, on essaie de les remotiver, on les emmène jusqu'au bac, voire au BTS, et ça marche! On arrive à les insérer sur le marché de l'emploi!, s'indigne Laurent Lévêque, professeur au Mas-Jambost. A croire qu'on se fiche complètement de la jeunesse et de l'éducation!"

Vendredi 20 janvier, ils ont obtenu gain de cause. Le recteur de l'académie de Limoges, Jean Bertsch, a annoncé qu'il réviserait sa carte des formations, car "les esprits n'étaient pas prêts". Mais la victoire des enseignants est toute relative. Le recteur a prévenu: ses décisions sont reportées, pas abandonnées. Lundi 30 janvier doit se tenir une table ronde avec les représentants du personnel de Mas-Jambost. M. Bertsch veut leur faire accepter son projet de rassembler, en un "pôle", toutes les formations – du CAP au bac pro– d'un même secteur d'activité. "Le Mas-Jambost est un peu vieillot. Il faut que nous réfléchissions à son rapprochement avec un autre lycée de Limoges, ultra moderne et surdimensionné, pour construire un grand pôle de formation autour des métiers de l'art et de la communication", explique-t-il.

LE LIMOUSIN LA RÉGION LA PLUS TOUCHÉE PAR LES SUPPRESSIONS DE POSTES

Après avoir supprimé 66000 postes dans l'éducation nationale depuis 2007, après avoir diminué le vivier de remplaçants, augmenté la taille des classes… les recteurs ont atteint "l'os" (lire l'article du Monde du 19 décembre). Et n'ont d'autres choix, pour supprimer encore 14 000 postes à la rentrée 2012, que de prendre des mesures structurelles. De "rationnaliser la carte des formations", comme ils le disent. C'est le cas du recteur de Limoges. "L'académie a connu une perte démographique permanente et, de ce fait, le maillage des formations est devenu trop dense, avec des doublons", estime-t-il. Tout l'enjeu pour lui est de supprimer 147 postes dans le second degré à la rentrée prochaine. Ce qui fait du Limousin la région la plus touchée par les suppressions de postes (3,4 % des emplois).

Problème, les lycées sont la propriété des régions. Et pour le président du conseil régional du Limousin, Jean-Paul Denanot, il n'est pas question de fermer des établissements dans lesquels il a beaucoup investi. A la "rationalisation des moyens", M. Denanot oppose une logique d'aménagement du territoire. "Une filière, un établissement qui ferme, cela a des conséquences sur l'ensemble du tissu économique, assure-t-il. On fait tout pour inverser la tendance d'exode rural, on mène des politiques d'accueil pour faciliter l'arrivée de nouvelles populations et on se heurte à l'Etat!" Partout, la préparation de la rentrée 2012 engendre un bras de fer entre l'Etat et les régions. L'Association des régions de France, dans une lettre adressée au ministre Luc Chatel datée du 10 janvier, dénonce le "gâchis financier incompréhensible" que représentent les fermetures de filières ou d'établissements. "Les lycées, peut-on y lire, sacrifiés sur l'autel d'une vision strictement comptable de l'éducation, vont payer un lourd tribut à cette réduction drastique des moyens consacrés à l'enseignement."

Le ministère de l'éducation nationale avait préparé le terrain. La réforme du lycée professionnel, dont la durée de formation a été réduite de quatre à trois ans – entraînant la perte de 33000 élèves à la rentrée 2012 –, doit permettre de réaliser de belles économies. La réforme du lycée technologique, dont le nombre de spécialités a été réduit, et celle du lycée général instaurant un "tronc commun" entre les trois séries scientifique, littéraire et économique et sociale, permettront également de grappiller quelques postes.

 "MISES EN RÉSEAUX", "FUSIONS"

Les rectorats lorgnent tout particulièrement sur les petits établissements, les plus coûteux. Selon les données du ministère, il reste quelque 400 collèges et lycées de moins de 200 élèves, sur 7800 au total. Dans l'académie de Lille, le rectorat aura procédé, à la rentrée 2012, à 14 "mises en réseaux" ou "fusions" de lycées professionnels. "Cette politique est pensée pour dynamiser les établissements, accroître la mixité sociale et ainsi favoriser la réussite des élèves", soutient la rectrice, Marie-Jeanne Philippe. Mais dans le Nord-Pas-de-Calais aussi, la région fait de la résistance. "On a déjà fermé nos usines, nos mines, nos ateliers textiles, on ne fermera pas nos lycées !", affirme Daniel Percheron, le président du conseil régional, pour qui "la longue et douloureuse mutation de nos territoires repose sur la présence de l'Etat".

En Midi-Pyrénées –plus vaste région de France et aussi une des moins denses (60 habitants au km2)–, la question du "maillage territorial des formations" est particulièrement préoccupante. Quatre bac pro et trois CAP devraient disparaître de la carte. Au lycée Jean-Vigo de Millau, qui perd sa filière secrétariat, l'impression des enseignants est de voir filer les élèves et les formations vers Toulouse. "On est en train de restreindre les formations dans le Sud-Aveyron. Et les premiers à en pâtir, ce sont nos élèves", déplore Yannick Noël, professeur de mathématiques.

L'académie perd 70 postes dans le secondaire. Une dotation "favorable", selon le recteur Olivier Dugrip, "qui s'explique par la nécessité de préserver le service public sur l'ensemble du territoire". "Notre spécificité n'est plus prise en compte, réplique Martin Malvy, président de la région. Or, la logique comptable ne peut s'appliquer dans des territoires comme le nôtre."

"NOUS SOMMES ARRIVÉS AUX LIMITES DE CE QUE NOUS POUVIONS FAIRE"

Pourra-t-on continuer à dégraisser le mammouth après 2012? Oui, affirme Luc Chatel. "On peut continuer à ne pas remplacer une partie des départs en retraite", avait-il déclaré lors d'un séminaire en novembre2011 consacré à la révision générale des politiques publiques (RGPP). Les recteurs y mettent un bémol. "Nous sommes arrivés aux limites de ce que nous pouvions faire, observe Alain Boissinot, le recteur de Versailles. Si l'effort budgétaire devait se poursuivre en 2013, il faudrait changer les règles du jeu. Augmenter les horaires des enseignants ou diminuer ceux des élèves." Et rétablir 60000 postes, comme le propose le candidat du Parti socialiste à l'élection présidentielle? C'est un débat politique auquel les recteurs, "techniciens" de la RGPP, ne souhaitent pas prendre part.


Aurélie Collas

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