Mémoire : la révolte de la prison d'ATTICA, septembre 1971, 26 morts

Publié le par dan29000

 

ATTICA_2007.gifAttica, sanglant scandale

[Prisons de légende 1/6] . En 1971, aux Etats-Unis, la répression d’une mutinerie de détenus réclamant des conditions d’incarcération décentes fait 26 morts.

 


 

Par BRUNO ICHER


Charles Horatio Crowley purgeait sa peine à Attica, en 1971. On ne sait pas grand-chose de cet homme ni du crime qui l’avait conduit derrière les barreaux de cette prison du nord de l’Etat de New York. On sait juste qu’il était surnommé «Brother Flip» et que, la veille de l’assaut donné par la police le 13 septembre 1971 pour mettre un terme à la révolte des prisonniers, il avait déclaré au reporter du Time : «Si nous ne pouvons pas vivre comme des êtres humains, nous essaierons au moins de mourir comme des hommes.» Dans son enquête publiée le 27 septembre, le Time ne précise pas si Brother Flip a survécu ou s’il faisait partie des 26 détenus dont les corps criblés de balles jonchaient le sol de la cour du bâtiment D d’Attica. L’auteur de l’article reconnaît même ne pas savoir quel motif, au juste, a déclenché cette mutinerie. Peut-être y en avait-il trop, justement.

Depuis le 21 août 1971 et la mort de George Jackson, un des leaders des Black Panthers abattu au pénitencier californien de San Quentin lors d’une prétendue tentative d’évasion, le climat est électrique. Le 9 septembre à 8 h 30, près de 1 200 prisonniers se rendent maîtres d’une partie du pénitencier après des affrontements avec les gardiens, capturant 38 d’entre eux au passage. Aussitôt, la police cerne le bâtiment, tandis que le gouverneur Nelson Rockefeller décide de s’occuper de la crise par téléphone.

Dans les heures qui suivent, le responsable des commissions pénitentiaires, Russell G. Oswald, fait preuve d’un certain courage et pénètre seul dans l’établissement. A sa grande surprise, tout est parfaitement organisé. Le calme règne et des détenus armés de tuyaux en plomb et de lames façonnées avec des ciseaux, encerclent les otages. Ils veillent autant à ce qu’ils ne puissent pas s’échapper qu’à les protéger contre toute tentative d’agression. Surtout, Oswald est stupéfait de constater que les prisonniers, noirs, blancs, portoricains, sont mélangés et qu’ils parlent d’une seule voix au moment de transmettre leurs revendications.

Pour la majorité d’entre eux, il s’agit de mesures élémentaires touchant à la dignité : possibilité de prendre des douches plus d’une fois par semaine, accès à l’enseignement et aux livres, liberté religieuse, fin de la censure du courrier, droit à percevoir plus d’un rouleau de papier hygiénique par mois. Les détenus réclament également des mesures pour que cessent les démonstrations quotidiennes de racisme des 383 gardiens, tous blancs, et qui surnomment affectueusement la matraque qui ne les quitte jamais le nigger stick, le «bâton à nègres».

Cette maîtrise de la situation est le fruit d’une organisation de longue date mise en place par quelques prisonniers ultrapolitisés comme Akil Al-Jundi, des Black Panthers, ou Sam Melville, militant d’extrême gauche, poseur de bombes proche des Weather Underground, qui mourra durant l’assaut. Ce sont eux, entre autres, qui ont rédigé la liste des revendications et qui obtiennent qu’un comité d’observation soit créé pour suivre les négociations. Il est composé notamment de Tom Wicker, éditorialiste du New York Times, du sénateur républicain John R. Dunne et de William Kunstler, avocat proche des Black Panthers et des Young Lords, groupe politique pour l’émancipation des droits des Hispaniques. Pendant trois jours, les réunions se succèdent, et la plupart des revendications sont acceptées. Presque toutes, sauf la question de l’amnistie, dont les insurgés font un préalable avant de libérer les otages.

Deux événements précipitent la situation dans le chaos. En premier lieu, un des gardes blessés pendant les échauffourées du 9 septembre meurt des suites de ses blessures le 11. Ensuite, le leader Black Panther Bobby Seale, autorisé à parler aux prisonniers, encourage les mutins à aller jusqu’au bout de leur mouvement.

Le dimanche 12 septembre, plus de 500 hommes en armes se massent devant Attica. Des équipes de télévision entrent dans la prison et filment les insurgés, assis par terre dans la cour, ainsi que les otages qui affirment être bien traités, ce qu’ils confirmeront plus tard. Dans la soirée, Oswald demande aux insurgés de libérer des otages avant de poursuivre les négociations. En réponse, une voix au mégaphone affirme que les otages seront égorgés si les forces de police entrent dans la prison. Tard dans la nuit, le gouverneur Rockefeller donne l’ordre d’attaquer. Quelques jours après, il se justifiera : «La situation se détériorait et nous devions agir avant que cela n’empire.»

Le lendemain à 7 heures, des hélicoptères larguent des gaz lacrymogènes dans la cour de la prison tandis que les policiers armés de fusils d’assaut tirent sur tout ce qui bouge. Un médecin de Buffalo, Lionel Sifontes, a assisté à la scène : «Beaucoup ont été abattus de manière systématique. Certains avaient les bras en l’air. D’autres étaient allongés sur le sol.» Mais le premier communiqué, livré par Oswald, est un mensonge accablant. Il dit que 26 prisonniers ont été tués et 83 gravement blessés dans l’assaut, abattus alors qu’ils tentaient de poignarder des policiers. Il affirme également que neuf des 38 otages ont été exécutés, la gorge tranchée, et que l’un d’eux a été émasculé. Tout cela est contredit le lendemain par les médecins légistes : otages et insurgés ont été abattus par les balles des forces de police. Mais c’est trop tard : les «rescapés» sont passés à tabac dans les heures qui suivent la chute d’Attica.

Le scandale déclenché par la brutalité de la répression et les mensonges des pouvoirs publics est énorme. Dénoncée par John Lennon, Charles Mingus, Allen Ginsberg (Hadda Be Playing on the Jukebox), faisant l’objet de multiples actions en justice de la part des familles des prisonniers comme des gardiens tués ce 13 septembre, la mutinerie d’Attica provoque une réforme du système pénitentiaire américain. «Je suis sûr d’une chose, disait Akil Al-Jundi en 1991, c’est que, même si la rébellion et le massacre ont eu lieu en 1971, ce n’est pas terminé. Si je devais le refaire, je le referais tous les jours.»

 

Source : Libération

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