Soutien à Michel Onfray face à ceux qui veulent le censurer

Publié le par dan29000

Au secours, Staline revient ! Les détracteurs de Michel Onfray sont-ils devenus fous ?
10 Août 2010 Par Philippe Corcuff

Un « collectif de psychanalystes et d'enseignants » a demandé fin juillet la suppression de la diffusion sur France Culture des cours donnés par Michel Onfray à l'Université Populaire de Caen. Quoique que l'on pense de Freud et du livre qu'Onfray lui a consacré, les bons vieux effluves staliniens semblent de retour au cœur de l'été...



Je ne suis pas un défenseur du livre de Michel Onfray, Le crépuscule d'une idole : l'affabulation freudienne (Paris, Grasset, 2010), mais simplement de sa liberté de recherche et d'expression. Engagé avec Michel Onfray dans le réseau des universités populaires alternatives, je ne suis d'ailleurs pas intervenu dans les controverses qui ont suivi la publication de cet ouvrage. Principalement, parce que je ne me considère pas avoir suffisamment de compétences en la matière. Ensuite, parce que j'ai l'habitude de développer un rapport plus pragmatique aux grands auteurs qui m'intéressent - les démembrer pour en tirer des formes d'intelligibilité renouvelées, avec eux, à côté d'eux et/ou contre eux, à distance de l'adhésion à tonalité religieuse comme de l'invalidation totalisante -, assez éloigné de la logique de polarisation dans laquelle nous entraînait la polémique médiatique.





Dans ce cadre, Freud m'apparaît comme l'auteur d'une des grandes œuvres du XXème siècle, dont philosophes comme sociologues peuvent tirer parti dans leurs registres propres, en tentant de trouver la bonne distance.





Á distance d'un grand penseur : Freud





J'ai puisé mes propres ressources de distanciation chez Ludwig Wittgenstein, en philosophie, et chez Robert Castel, en sociologie.





La perplexité raisonnée de Wittgenstein





Dans ses « Conversations sur Freud » (1942-1946; reprises dans Leçons et conversations, Paris, Gallimard, collection « Folio Essais », 1992, pp.87-105), Ludwig Wittgenstein, intéressé par les écrits de Freud, met toutefois en garde contre ses tentations à la généralisation hâtive et abusive. Par exemple à propose des rêves : « Il voulait trouver une explication unitaire qui montrerait ce que c'est que rêver. Il voulait trouver l'essence du rêve. Et il aurait écarté toute idée qui aurait tendu à suggérer qu'il pourrait avoir raison partiellement, sans avoir raison absolument. » (pp.98-99)





Wittgenstein pointait aussi le paradoxe d'un point de vue en rupture avec un certain sens commun mais appelant par là même une certaine adhésion : « Avec son analyse, Freud fournit des explications que nombre de gens sont enclins à accepter. Il souligne qu'ils n'y sont pas enclins. Mais si l'explication est telle que les gens ne sont pas enclins à l'accepter, il est hautement probable que c'est aussi un genre d'explication qu'ils sont enclins à accepter » (pp.90-91). Ainsi « quand les gens acceptent ou adoptent de telles vues, il y a certaines choses qui leur paraissent beaucoup plus claires et d'un accès beaucoup plus aisé » (p.91). C'est pourquoi Wittgenstein parlait d'« un mythologie d'un grand pouvoir » (p.105).





Point d'invalidation totalisante ici, mais un intérêt intellectuel mâtiné de perplexité raisonnée.





Le questionnement sociologique de Castel





Dans Le psychanalysme. L'ordre psychanalytique et le pouvoir (1ère éd. : 1973 ; Paris, Flammarion, collection « Champs », 1981), Robert Castel vise, en tant que sociologue critique, les usages sociaux de la psychanalyse dans nos sociétés actuelles. Il prolonge ainsi l'analyse des mécanismes du « pouvoir mythologique » pointé par Wittgenstein. Ce sont les dispositifs de savoirs-pouvoirs travaillant la construction socio-historique de l'institution psychanalytique, fonctionnant à « la violence symbolique » (chapitre V), qu'il s'efforce alors de décrypter en empruntant tant à Michel Foucault qu'à Pierre Bourdieu. Les usages contemporains de la psychanalyse s'inscriraient, dans cette perspective, dans des logiques plus larges de « généralisation des processus de psychologisation » (p.208) transformant les rapports sociaux. De telles analyses conduisent à éclairer sociologiquement « l'inconscient social de la psychanalyse » (chapitre III).





Ici tenter de penser certains impensés des usages socio-historiquement situés de la psychanalyse (ce qui est appelé « le psychanalysme ») ne constitue pas une mise en cause généralisée des écrits de Freud, mais peut davantage être interprété comme une contribution à une localisation critique des savoirs psychanalytiques (auxquels Freud a fourni des jalons importants).





Ce détour était peut-être nécessaire tant la polémique autour du livre de Michel Onfray a été violente. Une des rares critiques intéressantes, nuancées et argumentées, sans recours à la diabolisation, ni à l'insulte, de cet ouvrage a été publiée dans un journal au tirage confidentiel, Le Monde libertaire, l'hebdomadaire de la Fédération Anarchiste : « Á propos du Crépuscule d'une idole : Quand l'enfant tue son père » par Jacques Lesage de La Haye (analyste reichien, formateur au Cercle d'Études Wilhem Reich), n°1602, du 1er au 14 juillet 2010, pp.15-17.





Mon retrait vis-à-vis de ces controverses, outre un défaut de compétences, pointait donc la possibilité d'un autre type de positionnement, moins bruyant médiatiquement. Mais cette posture ne peut se contenter, de manière relativiste, de voir s'échanger, de part et d'autre, les coups, quand le pluralisme est mis en cause.





« Pluralité des voix » ou KGB de la pensée ?





« Non à Michel Onfray sur France Culture » (ou plus bureaucratiquement : ou « Lettre ouverte aux responsables de France Culture au sujet de l'émission de Michel Onfray programmée de fin juillet à fin août 2010 à 19h » ; pétition déjà signalée sur Mediapart par Arpège, le 29 juillet 2010) proclament donc nos censeurs sur internet depuis le 18 juillet 2010 ! Á en croire les initiateurs de cette pétition, on n'aurait d'ailleurs pas vraiment affaire à une censure, puisqu'il s'agirait simplement de mettre fin à « une imposture érigée en savoir », visant quelqu'un qui « ne peut même pas être considéré comme une des voix de la philosophie » (les multiples psychanalystes et autres psychologues qui ont signé ce texte ont sans doute une compétence élargie en matière de philosophie...ah les plaisirs de l'Omniscience !). Bref une de ces opérations de « salubrité publique » auxquelles nous avaient habitué les procureurs staliniens contre « les hyènes dactylographes » qui jadis menaçaient « la patrie du socialisme ». Une banale tartufferie, donc, aux ficelles aussi grosses que nombre de polices de la pensée à travers l'histoire, puisque « la censure » est appelée joliment « respect de la pluralité des voix ». Á la grande époque de l'URSS, les responsables de la censure et autres agents du KGB avaient l'habitude de transformer les réalités en leurs contraires en changeant simplement les mots. Attention à ce que les gentils psys pluralistes ne se transforment pas en flics de la culture...





Et en quoi « la pluralité des voix » serait-elle menacée par l'expression publique d'Onfray ? Car on ne voit guère la psychanalyse interdite d'expression dans les médias publics (dont France Culture) et privés comme sur le marché éditorial en France. Il y a même quelques indices empiriques d'une forte présence médiatique et éditoriale de la psychanalyse, et je n'ai pas entendu Onfray réclamer à grands coups de pétitions son interdiction...





Que l'on soit fervent défenseur du freudisme, admirateur distancié ou critique radical, on pourrait peut-être se retrouver sur la perspective d'un plus grand pluralisme d'expression, plutôt que sur celle d'un moindre pluralisme, et récuser cet appel dérisoire à la censure, non ? Rosa Luxemburg, à l'inspiration à la fois marxiste et libertaire, rappelait de sa prison allemande, aux premiers temps de la Révolution bolchevique, en prenant à partie Lénine et Trotsky, que « La liberté, c'est toujours la liberté de celui qui pense autrement » (La Révolution russe, brochure écrite à l'automne 1918, reprise dans Réforme sociale ou Révolution ? et autres textes politiques, Paris, éditions Spartacus, 1997, p.177). C'est cette tradition que les universités populaires alternatives tentent de faire vivre aujourd'hui, à leur modeste échelle, en s'efforçant d'inclure différentes voix de la psychanalyse et de sa critique.



Source : Mediapart

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