Tunisie : la rue, les blogs et le rap "El général" contre la dictature de Ben Ali

Publié le par dan29000

 

 

Le rap, porte-parole de la jeunesse tunisienne


 

 

 

 


Depuis la Tunisie, Malek Khemiri rappelle d'un autre numéro, raccroche deux fois car, dans le taxiphone, des policiers le "regardent". Puis il demande à être rappelé et parle, "stressé", prêt à "affronter" le fait d'être cité dans cet article. Il se sent surveillé. Malek Khemiri n'est pas un opposant politique ni un syndicaliste. Il est rappeur. Dans ce pays qui connaît depuis la mi-décembre une contestation sociale inédite, les rappeurs apparaissent comme une cible du régime. 

Jeudi 6 janvier, Hamada Ben Amor, 22 ans, est arrêté puis relâché trois joursaprès. Dans un clip diffusé sur Internet, il interpellait le chef de l'Etat, Zine El-Abidine Ben Ali : "Président, ton peuple est mort."

"Le rap est le porte-parole de la jeunesse tunisienne", explique Malek Khemiri. Un "rap conscient" qu'il transmet avec son groupe Armada Bizerta, à Bizerte, dans le nord de la Tunisie. Style musical populaire chez les jeunes et largement implanté dans le pays, le rap est par essence contestataire, selon le chanteur et étudiant de 23 ans. Diffusée sur les réseaux sociaux comme Facebook, cette musique se partage rapidement et parvient à contourner les canaux de la parole officielle.


"ON CRÈVE, ICI !"


Dans ses textes, en arabe, où se glissent quelques passages en français, Malek Khemiri veut dénoncer les "inégalités dans la distribution des richesses", mais aussi "la pauvreté, l'injustice (...), la corruption". Lak3y, rappeur également, qui appartient (comme Armada Bizerta) au collectif SounD Of FreeDom, vient de lancer son studio de musique car, malgré un diplôme d'infographiste, il est au chômage depuis trois ans. "On travaille, on étudie mais on reste des chômeurs. Sans piston, on est au chômage. La situation morale est trop grave." Dans un morceau intitulé ironiquement "La Tunisie va bien", il évoque en arabe "le peuple endormi", "au chômage", les "bus [qui] transportent cinquante personnes quand deux cents restent à la station".

Si ces rappeurs expriment leur peur du chômage et du déclassement, ils manifestent surtout leur besoin de liberté. "Je veux être libre dans mes mouvements, mes expressions. Je veux être libre sans avoir peur car, si tu me donnes ma liberté, je retrouverai ma valeur et mon honneur", rappe Lak3y dans une chanson au titre évocateur, "Besoin d'expression". Un besoin que Lak3y explique avec verve : "Je suis jeune, j'ai 24 ans, j'ai rien vécu de ma vie. Je veux voyager, mais je peux rien faire ici ! (...) On crève ici !"


LA CULTURE DE LA PEUR


Au besoin d'expression, Malek, d'Armada Bizerta, oppose "la culture de la peur" qui est "incrustée chez les Tunisiens". "On ne parle pas de politique dans les cafés", explique le jeune rappeur. Pas de politique dans les cafés, ni dans les chansons de son groupe. A l'instar du risque couru s'il dénonçait clairement le régime, le rappeur insiste dans un morceau : "Je ne suis pas contre le système mais je suis contre l'oppression."

Le rappeur a pourtant écrit une chanson pour réagir à l'immolation par le feu d'un jeune marchand de légumes le 17 décembre. Un épisode à l'origine du mouvement de contestation. Dans la chanson, intitulée "Music of the revolution", le groupe évoque en arabe "la mauvaise situation économique", "l'atmosphère électrique" et insuffle en anglais : "Mec, ne t'arrête pas, bats-toi pour tes droits. Ne t'arrête pas, et tu pourras voir la lumière." Pour Malek, ce défi a en partie été relevé par la population : "Le peuple tunisien a avancé, on peut parler, on a su gagner une part de liberté perdue."

Cette liberté conquise, criée par les rappeurs, reste pourtant sous surveillance. Lak3y, qui affirme que sa page de fans sur Facebook et son profil Skyrock ont été censurés il y a quelques mois, a reçu un nouvel avertissement récemment. "La police est venue me voir et ils m'ont dit : 'Es-tu assez courageux pour faire ça ? Fais gaffe à toi.'" Face à ces tentatives de museler sa liberté d'expression, il détaille avec vigueur son plan d'action : "Il faut que je rappe, et rappe, et rappe encore."

Flora Genoux

Source : Le Monde.fr

 

 

 

 

 

 

Publié dans musiques

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