Workers Solidarity Movement : retour sur les causes et conséquences des émeutes anglaises

Publié le par dan29000

 

affiche-pacifiste-site.jpgWSM : Londres brûle – causes et conséquences des émeutes, une perspective anarchiste (première partie)

 


Voici un texte très informé et construit sur le mouvement émeutier en Grande-Bretagne, écrit sur le vif par le Workers Solidarity Movement d’Irlande. Nous publions sa traduction en deux parties, à cause de sa longueur.

 

 

 


Le meurtre de Mark Duggan par la police a engendré quatre nuits d’émeutes dans toute l’Angleterre. Le déclencheur immédiat en a été le meurtre lui-même, mais aussi la goujaterie de la police envers la famille et les amis de Mark. Cependant, les émeutes ont rapidement pris une dimension plus large, exprimant une colère et une aliénation plus générales, colère qui trop souvent a été mal ciblée, frappant les cibles les plus proches et à portée de main. Il y eut par conséquent de grandes destructions de biens, dans des quartiers déjà déshérités, et des attaques anti-sociales contre des riverains. Malgré ces aspects, les racines des émeutes résident dans les conditions économiques et politiques qui régissent ces zones, non pas dans la “piètre éducation” des parents ou dans la “criminalité aveugle”. Ces conditions ont été créées par cette même élite de politiciens et d’hommes d’affaire qui en appellent maintenant à un retour à la normalité et à la répression.

Les émeutes surgissent à un moment particulier, qui voit le capitalisme atteint d’une crise profonde. En effet, les émeutes ont eu lieu au même moment qu’un nouveau krach dans les marchés mondiaux. Les deux événements se sont tenus la dragée haute dans les Unes des medias. Il ne s’agit pas d’une coïncidence, car le krach et les coupes budgétaires destinées à rejeter son coût sur les épaules des gens ordinaires, ont non seulement fait monter en flèche le chômage, mais aussi saigné à blanc les services publics.

Le montant total des destructions provoquées par les émeutes est estimé à 200 millions de £, chiffre dont l’insignifiance pâlit à côté des destructions de richesses causées par les marchés boursiers. De même, alors que les médias se concentrent sur les centaines de travailleurs et de petits commerçants qui vont perdre leur emploi à cause de la destruction de leurs lieux de travail, le système qui a enfanté les émeutes a refusé du travail à des millions de personnes, environ un million de personnes entre 16 et 24 ans sont aujourd’hui au chômage au Royaume-Uni.

Désormais, alors que la vague est retombée, il est clair que ceux qui ont fait l’erreur de prendre ce qu’on leur avait demandé de désirer, sont en passe d’être brutalement punis afin de faire un exemple pour les autres, inculquant que les lois de la propriété doivent être respectées à tout prix, car après tout, si nous pouvions tous prendre ce dont nous avons besoin, où le capitalisme pourrait-il exister? Il n’y a pas d’autre explication aux sentences qui sont tombées, dont l’une est une peine de six mois pour un vol de bouteilles d’eau à 3,50 £!

Et bien sûr, les banquiers qui ont déclenché beaucoup plus de destruction et de chômage, loin d’avoir subi de telles punitions, ont été récompensés. Dans un article d’un blog, Russell Brand pose la question suivante : “ Comment définir ces actions des banquiers de la city qui ont mis à genoux notre économie en 2010? Altruiste? Respectueuse? Gentille? Mais comme ils portent des costumes-cravates, on leur fait crédit, et c’est peut-être pour cela qu’aucun d’entre eux n’a été emprisonné. D’ailleurs ils s’en sont sortis avec beaucoup plus qu’une paire de baskets.”

Que s’est-il passé?

Dans la guerre, on dit que la première victime indique la vérité. Après quatre jours d’émeutes de masse ininterrompues qui sont parties du Nord de Londres, il faut revenir en arrière et considérer ce que nous avons appris. Le caractère massif des désordres s’illustre par le fait que la police dit avoir arrêté plus de 1.500 personnes, un chiffre qui ne peut représenter qu’une petite partie de celles qui ont participé aux émeutes.

Le meurtre de Mark Duggan

La cause immédiate des émeutes a été le meurtre de Mark Duggan par la police armée, le jeudi 4 août, alors qu’il rentrait chez lui à bord d’une camionnette. Au départ, la police a parlé d’une fusillade ayant entraîné la mort, mais quelques temps plus tard, il s’est avéré que la balle qui avait frappé la radio d’un policier avait été tirée par le policier qui avait tué Duggan par balles, et qu’il n’y avait pas de preuves que Mark Duggan eût ouvert le feu sur les policiers. Une semaine plus tard,  la Independent Police Complaints Commission (IPCC) [sortes de bœufs-carottes britanniques] a fini par reconnaître dans les pages du Guardian : “Il semble possible que nous ayons par nos paroles induit les journalistes à croire que des coups de feu avaient été échangés”.

Mark Duggan, homme noir de 29 ans et père de trois enfants, rentrait chez lui en camionnette lorsqu’eut lieu la tentative d’interpellation. Un agent de l’escouade CO19 de la police métropolitaine armée lui tira dessus par deux fois, une balle dans la tête le laissa raide mort. L’autre balle s’est logée dans la radio d’un de ses collègues. Sur les lieux, les policiers ont retrouvé une arme qu’ils attribuent à Mark Duggan. Il s’agit d’après eux d’un pistolet d’alarme, transformé pour pouvoir utiliser de vraies balles.

La police s’empresse de justifier le meurtre en présentant Duggan comme un gangster. Mais sa fiancée Semone Wilson a expliqué à la chaîne de télévision Channel 4 News que s’il avait fait de la prison en préventive, elle et lui s’apprêtaient à quitter Tottenham pour entamer une nouvelle vie avec leurs enfants. Elle a dit également : “Même s’il avait une arme, chose que j’ignore, Mark aurait fui. Mark est un homme qui s’esquive. Il aurait pris la tangente, plutôt que de faire feu, je vous dis cela car ça me vient du fond du cœur.”

L’exigence de réponses et le début de l’émeute

Semone Wilson et d’autres membres de la famille sont allés au commissariat de Tottenham à 17h le samedi 8 août, avec des dirigeants de la communauté, pour qu’on leur donne des réponses au sujet du meurtre. Aucun responsable ne leur a été présenté et aucune réponse ne leur a été donnée, et trois heures et demi plus tard, l’émeute a commencé au moment de la dispersion de la manifestation, apparemment suite à la bastonnade par la police d’une jeune fille de 16 ans qui se tenait aux avant-postes de la foule.

Lors des émeutes qui ont eu lieu cette nuit-là, deux voitures de police et un bus ont été incendiés et plusieurs magasins attaqués. L’émeute s’est propagée de Tottenham à Enfield et à Brixton. Les rapports de police font état de 55 arrestations et de 26 blessés parmi les forces de l’ordre. A cette étape, la famille Duggan a pris ces distances avec le mouvement émeutier.

La propagation de l’émeute

Lors des trois nuits qui ont suivi, l’émeute s’est propagée dans toute l’Angleterre, avec des points chauds signalés à Birmingham, Salford, Liverpool, Nottingham, Leicester, Manchester, Wolverhampton, West Bromwich, Gloucester, Chatham, Oxford et Bristol.

La police a tôt fait d’être débordée, et a profité du fait que la majorité des émeutes se soient focalisées sur le pillage plutôt que sur l’affrontement direct avec elle. Ceci ne s’est pas vérifié partout. A Nottingham, pas moins de cinq commissariats ont été attaqués, mais dans la majorité des cas, les émeutiers se sont dispersés à l’arrivée en force de lourdes forces de police, pour se regrouper plus tard et reprendre ailleurs les pillages.

Quand elles prennent cette forme, il est très difficile pour la police de contenir ces émeutes. Dans une émeute traditionnelle dirigée contre la police, il y a des lignes de policiers denses et statiques, lourdement équipées, qui font face à des émeutiers qui leur jettent des projectiles à distance. Chaque camp peut avancer, reculer et tenter de prendre à revers son adversaire, mais ce schéma implique que la destruction et le pillage sont relativement limités. Mais dans le cas qui nous occupe, la plupart des émeutes qui ont eu lieu après la première nuit se sont concentrées sur le pillage et ont esquivé la police, sans confrontation directe.

Hugh Orde, président de l’association des commissaires de police, a écrit un article dans le Guardian au beau milieu du mouvement émeutier, qui critiquait l’usage du canon à eau et des balles en plastic. Non pas pour des raisons morales, puisqu’il avait ordonné leur emploi à plusieurs reprises lorsqu’il était chef du PSNI en Irlande du Nord. Il considérait évidemment que des citoyens britanniques à Londres ne devraient pas subir le même traitement que des citoyens britanniques en Irlande, mais, ceci mis à part, son argument principal est d’ordre tactique. Il écrit : « Les canons à eau, dont la logistique est difficile à mettre en œuvre, fonctionnent bien contre de grandes foules statiques qui jettent des projectiles sur la police (…) Cela permet de maintenir une distance, parfois vitale, entre la police et des foules hors-la-loi. Les matraquages, tactique plus sévère, sont là fondamentalement pour protéger la vie. (…). Ce que nous avons vu jusque-là dans ces émeutes, ce sont de petits groupes de hors-la-loi se déplaçant rapidement, situation qui exige un traitement policier particulier et approprié. »

Dans sa couverture des événements, le journal The Economist a confirmé la raison pour laquelle la police avait perdu le contrôle : « L’ancien manuel policier se base sur deux principes qui se sont montrés soudain inappropriés. Le premier affirme que les émeutiers cherchent à aller attaquer la police, la situation est donc plus facile lorsqu’on sait qu’ils seront là où vous êtes. Le second affirme que l’objectif principal est de tenir le terrain, plutôt que les gens. Mais comme le remarque M. Innes, la police doit aller chercher les « flash mobs » [rassemblements-éclairs], qui se servent des nouveaux réseaux sociaux pour aller se rassembler et piller un endroit, puis se disperser et se réunir ailleurs : « Il nous faut les suivre, les harceler et les éloigner. » Le problème reste que lorsque les pillards sont chassés, ils se divisent, ce qui disperse d’autant les forces de l’ordre. Même si la police en interpelle et en arrête un ou une (tâche qui accapare au moins deux policiers dont on pourrait avoir besoin ailleurs), elle ne pourra l’accuser que d’un délit mineur de trouble à l’ordre public. »

La forme particulière qu’a prise ce mouvement émeutier se voit aussi au pourcentage d’arrestations liées aux violences à agent. A part la première nuit à Tottenham, qui a vu la police être la cible de l’émeute, le nombre de policiers blessés comptabilisés est inférieur à celui qu’on dénombre dans les émeutes où la police est affrontée ou chargée. On comptabilisa lors des émeutes de 1981 à Brixton quelque 299 policiers blessés contre seulement 82 arrestations, d’après les chiffres officiels de la police. Évidemment, du point de vue de la police et de l’élite britannique, c’est une chance que l’émeute ait pris cette forme pillarde, d’autant plus que les pillages se sont en général cantonnés aux quartiers les plus déshérités des villes, ce qui signifie qu’aucune parcelle massive du capital ou de l’Etat n’a été lourdement endommagée.

Quel parti prendre?

Dans Hommage à la Catalogne, George Orwell a donné un point de départ général utile aux anarchistes pour ce qui touche aux émeutes : « Je n’ai pas d’affection particulière pour l’ouvrier idéalisé tel que la mentalité communiste bourgeoise se le représente, mais quand je vois un ouvrier en chair et en os entrer en conflit avec son ennemi naturel le policier, je n’ai pas besoin de me demander quel parti prendre. » Ce qui s’est passé à Londres et qui s’est étendu ailleurs n’a pas été quelque glorieux soulèvement prolétarien idéalisé, mais l’explosion très réelle de la colère qui surgit lorsque des années de pauvreté, de répression policière et de racisme atteignent leur point de rupture.

Des choses horribles ont eu lieu pendant les émeutes, mais les politiciens qui versent des larmes de crocodile devant les incendies de boutiques et les agressions anti-sociales sont ceux-là mêmes qui ont bombardé l’Irak jusqu’à faire revenir ce pays à l’âge de pierre, et y ont organisé la guerre et l’occupation qui ont tué des centaines de milliers de personnes. Il n’est pas nécessaire de considérer les émeutiers comme des exemples d’ouvriers idéalisés pour mesurer l’hypocrisie et les mensonges étalés par les politiciens et les médias qui ont décrit, à qui mieux-mieux, les événements comme le spectacle d’une stupéfiante horreur, plutôt que comme la conséquence d’une société profondément divisée.

Cela ne veut pas dire que nous suggérions que la ‘réponse’ aux émeutes consisterait à multiplier les séances de pourparlers communautaires, destinées à tenir les jeunes loin des rues. Ce genre d’aménagement de surface peut bien être appliqué pendant les lendemains pour examiner des symptômes, mais la cause gît dans l’inégalité profonde qui est inhérente au capitalisme. Cette division a des effets terribles sur les individus qui sont captifs au fin fond de la pyramide des richesses, le plus souvent dans des conditions de pauvreté,  de chômage et d’exclusion partagées entre plusieurs générations.

Brève histoire des meurtres policiers

Les motivations du mouvement émeutier, une fois passée la première nuit, ne peuvent se réduire au simple facteur qu’a été le meurtre de Mark Duggan. C’était plutôt l’étincelle qui a enflammé le papier d’allumage au dessus d’un petit bois tout prêt à s’embraser.

Le meurtre de Mark Duggan est le dernier en date d’une longue série de morts violentes perpétrées par la police. Depuis 1990, 900 personnes sont mortes entre les mains des policiers, dont un quart dans les commissariats de la Police Métropolitaine. On compte 333 morts depuis 1998, 87 d’entre elles ont eu lieu alors que les victimes étaient retenues entre les mains des policiers. Aucune de ces morts n’a été suivie de procès victorieux contre les policiers impliqués; en fait, aucun policier n’a été reconnu coupable des morts dans les locaux de police s’étant produites dans les quarante dernières années.

En 1979, Blair Peach a succombé à ses blessures alors qu’il participait à une manifestation anti-raciste à Londres. Quatorze témoins virent Blair se faire frapper par des policiers du Special Patrol Group de la Metropolitan Police Force, mais personne ne fut accusé et l’enquête conclut à un « décès malencontreux » [‘death by misadventure’]. En 1989, cette police métropolitaine réussit à débouter de sa plainte le frère de Blair Peach . En 1985, les émeutes de Broadwater Farm furent déclenchées par un incident semblable : une mère de 49 ans, Cynthia Jarrett, s’était évanouie et était morte alors qu’elle se faisait perquisitionner son domicile.

En 2005, Jean Charles de Menezes, Brésilien et innocent, fut frappé de sept balles dans la tête par la police métropolitaine alors qu’il entrait dans le métro à la station Stockwell. Plus récemment, des milliers de personnes ont manifesté au Sud de Londres au début de cette année pour protester contre la mort de l’artiste reggae Smiley Culture, que les policiers accusaient de s’être poignardé à mort alors qu’ils perquisitionnaient chez lui.

Ceux qui meurent dans les commissariats viennent en général des sections les plus pauvres de la classe ouvrière. En Grande-Bretagne en général et à Londres en particulier, les minorités ethniques sont massivement sur-représentées dans les 10% les plus pauvres de la population, et cela, en plus du racisme direct, explique que les minorités ethniques sont encore une fois sur-représentées parmi la masse de gens qui meurent dans les commissariats. Depuis 1998, sur les 333 qui sont morts dans les commissariats, il y avait « une majorité de Blancs (75%), hommes (90%) et âgés entre 25 et 44 ans. » Mais comme 91% de la population britannique est classée comme « blanche », cela signifie que les 9% qui restent comptent pour 25% des morts dans les commissariats.

La police en Grande-Bretagne n’est pas différente des polices ailleurs dans le monde sous ce rapport. En Irlande, les morts au commissariat de Terence Wheelock, John Maloney et Brian Rossiter, parmi d’autres, ont encore des zones d’ombre. Si le meurtre de Mark Duggan n’avait pas été suivi d’émeutes, son assassinat n’aurait pas représenté autre chose qu’un bref entrefilet dans les informations.

La situation économique de Tottenham

Tottenham se trouve dans l’arrondissement d’Harringey, c’est là que l’émeute a commencé. Le taux de chômage y est de 8,8%, ce qui représente le double de la moyenne nationale, on estime qu’il y a là-bas en moyenne un emploi pour 54 demandeurs. Sur la liste des 354 arrondissements d’Angleterre, Tottenham est à la 18è place des plus déshérités (en partant du bas), et d’après les chiffres de l’organisme End Child Poverty, environ 8.000 enfants vivent dans des logements temporaires. Harringey a le 4è plus haut taux de pauvreté infantile de Londres, avec le chiffre vertigineux de 61% d’enfants vivant dans des familles à bas revenus.

Les coupes budgétaires affectant les dispositifs de maintien dans le système éducatif, qui étaient considérés comme un moyen d’encourager les jeunes défavorisés à rester scolarisés, jointes à la hausse du prix des inscriptions à l’université, ont frappé durement les jeunes des villes, qui voient toutes les options disparaître. Symeon Brown, activiste de 22 ans contre les coupes budgétaires à Harringey, explique : « Comment est-ce qu’on crée un ghetto? En faisant disparaître les services dont les gens dépendent pour vivre, pour améliorer leur sort ».

Plusieurs clubs de jeunesse ont été récemment forcés de fermer leurs portes à Tottenham, suite à une coupe de 75% des allocations destinées aux services à la jeunesse, alors que le conseil d’arrondissement subit une réduction de 41 millions de £ par rapport à sa subvention ordinaire de la part du gouvernement central. Fin juillet, le Guardian avait sorti une vidéo sur les fermetures de clubs, dans laquelle on voyait un jeune habitué de ces clubs prédire une émeute.

La crise et les coupes budgétaires

Le contexte dans lequel est pris le mouvement émeutier n’est pas seulement celui de la pauvreté sévissant à Tottenham et dans d’autres quartiers populaires de Londres intra-muros, il s’agit de la détérioration du sort de la classe ouvrière engendré par la crise capitaliste. Même avant la crise, le néo-libéralisme a élargi le fossé séparant riches et pauvres. Les 1% les plus riches en Grande-Bretagne ont une richesse estimée a minima à 2,6 millions de £; quant aux 10% les plus pauvres, ils possèdent pour moins de 8.800 £, automobile comprise. Ce qui fait que les moins riches parmi les 1% sont environ 300 fois plus riches que les plus riches parmi les 10%. Ces statistiques ont été divulguées dans un rapport gouvernemental intitulé ‘Anatomie de l’inégalité économique au Royaume-Uni’ et publié en janvier 2010.

Comme on peut s’y attendre, la race coïncide largement la classe quand il s’agit de pauvreté. « Comparé à un Britannique blanc et chrétien de même niveau de qualification, d’âge et d’emploi, un Pakistanais ou un Bangladeshi musulman ou un Africain chrétien a un revenu inférieur de 13 à 21%. Presque la moitié des foyers bangladeshi et pakistanais vivent dans la pauvreté. »

Les banquiers du Royaume-Uni se sont octroyés des bonus de presque 14 milliards cette année, et David Cameron n’a pas poussé de cris d’orfraie. Au contraire, il s’est échiné à accabler d’impôts les travailleurs du secteur public et à saigner à blanc les services sociaux. Une partie de l’explication de la profondeur des émeutes, de leur extension et de leur colère, se trouve dans les effets que ces coupes budgétaires ont produit sur ceux qui vivaient déjà au fin fond de la pyramide sociale.

Dans un article publié par le London Independant, Boff Whalley de Chumbawamba [un groupe de rock] cite Andrew Maxwell, comédien irlandais, disant : « Créons une société qui valorise les choses matérielles au-dessus de tout. Séparons-nous de l’industrie. Augmentons les taxes des pauvres et réduisons celles des riches et des grandes entreprises. Alimentons les institutions financières d’argent public. Demandons plus de taxes tout en réduisant les services publics. Mettons des publicités partout, sans prendre en compte la capacité des gens à s’acheter les marchandises dont elles font l’article. Permettons que le coût de la nourriture et du logement dépasse la capacité de les payer. Enflammons le papier d’allumage. »

La droite et la majorité des médias veulent nier tout rapport entre la pauvreté et le mouvement émeutier, mais la cartographie des émeutes exhibe clairement que celles-ci ont eu lieu dans et autour des quartiers où vivent les sections les plus pauvres de la classe ouvrière.

La politique des émeutes

Les gens ne sont pas idiots. Ils peuvent saisir l’injustice du sort qui leur est fait. Ils ne sont pas entendus. Lorsque ce sentiment d’être ignoré et exploité se répand dans une société, il ne faut pas grand chose pour enflammer le papier d’allumage au dessus du petit bois. Mais, dépourvue d’organisation politique, ou au moins d’une politisation extensive, la colère se manifeste d’une façon fruste et mal ciblée. Ceci ne veut pas dire que les émeutes étaient apolitiques, étant donné qu’elles étaient animées par des ressorts économiques et sociaux. Le journal Daily Mail cite une jeune femme qui dit avoir quitté l’école à 13 ans : « Toutes ces enseignes cossues pour richards reçoivent un peu de la monnaie de leur pièce, et il est temps pour nous, les pauvres pékins de base, d’avoir notre mot à dire dans ce pays ».

La Gazette de Montreal a publié des interviews d’émeutiers intéressantes. Ils sont du quartier d’Hackney [quartier populaire de Londres] et défendent l’émeute en termes directement politiques. L’un d’entre eux dit : « Ce n’étaient pas les voyous typiques du coin, non. C’étaient des travailleurs, des gens en colère. Ils ont augmenté les prix, ils ont baissé les allocs. Alors tout le monde ici a pris ça comme une chance à ne pas rater. » Une femme de 39 ans est citée ainsi, au discours indirect : « Ni elle ni d’autres n’ont de sympathie pour la plupart des  commerçants dont les boutiques ont été pillées et brûlées, qu’elles identifient aux chaînes de grands magasins qui ont peu à offrir à leur communauté. Nombre de boutiques en vue à Hackney ont de plus en plus comme clientèle des professions libérales des classes moyennes ['middle class' = bourgeoisie] et des bobos blancs qui ont déménagé ces derniers temps dans les belles maisons d’Hackney, qui sont à quelques pas des coins les plus sordides. »

Les politiciens cherchent à nier tout aspect politique dans les émeutes, et jouent d’intimidation contre tous ceux qui font remarquer ces évidences, en les accusant de soutenir l’incendie et l’agression. Sous cet aspect, ces émeutes sont traitées différemment des émeutes estudiantines de l’hiver dernier et des émeutes anti-coupes budgétaires du mois de mars. Pendant ces mouvements, les politiciens laissaient entendre que les désordres étaient le fait d’une minorité d’anarchistes et d’‘agitateurs extérieurs’. Cette fois-ci, ils cherchent à empêcher toute discussion sur les raisons qui ont engendré quatre nuits d’émeute massive.

Ils disent que dans de nombreux quartiers, le caractère parfois déconcertant des cibles attaquées prouvait le manque de politique collective derrière le désir de latter. Ce n’est pas que les gens étaient désorganisés. Les émeutes ont témoigné d’un grand sens de l’organisation lorsqu’il s’est agi de piller ces biens que les émeutiers ont été poussés à désirer mais sans pouvoir se les payer, mais à part cela, il y avait une tendance à latter toute figure de l’autorité, même minime, qui se trouvait en chemin et à portée de main. Il y a des parallèles évidents avec le mouvement émeutier des banlieues de France en 2005, qui vit des écoles et des aménagements municipaux être détruites pour les mêmes raisons.

Mais, comme nous l’avons vu, au moins certains possédaient une compréhension politique claire de ce contre quoi ils se battaient, et il y eut aussi des attaques contre les véhicules de police et même contre des commissariats, chose qui exige une organisation et une coordination collective. Cinq commissariats ont été attaqués à Nottingham, avec destruction de véhicules de police à Nottingham, Bristol et à Tottenham même.

Mais qui se soucie des Jeux olympiques?

Quelques médias ont donné dans le : « Juste Ciel, mais que vont devenir les Jeux Olympiques? » Mais oui, bigre! que vont-ils devenir? Des émeutes ont eu lieu près des futurs sites olympiques. Ces endroits où les services publics sont saignés reçoivent de la région 10 millions de £ qui sont dilapidés pour ces Jeux, qui ne bénéficieront que fort peu aux riverains, et qui leur causent tout un tas d’embêtements quotidiens, chose qui montre bien où sont les priorités de ceux qui sont au pouvoir.

Le journal The Economist a sonné l’alerte en ces termes : « Imaginons que par une funeste coïncidence, des membres du comité olympique international viennent cette semaine pour voir où en sont les préparations des jeux de l’année prochaine, la plupart des événements sportifs auront lieu près des pires terrains d’émeutes. »

On peut supposer qu’à l’image de la répression lors des Jeux olympiques mexicains en 1968, où des étudiants protestataires furent flingués, les sentences sévères qui ont frappé cette semaine servaient en partie à rassurer le comité olympique sur le fait que Londres serait pacifiée pendant les Jeux. L’emprisonnement de tant de fils, filles, frères et sœurs venant des quartiers où les Jeux vont se tenir ajoute à l’insulte faite à la population locale. La réalité des Jeux olympiques est revenue dans la figure de Londres lorsque la première femme emprisonnée, âgée de 18 ans, s’est révélée être une athlète locale, qui avait en outre été sélectionnée en tant qu’‘ambassadrice olympique’ et avait rencontré Sebastian Coe, le chef des Olympiades britanniques, et le maire de Londres Boris Johnson!

Classe et race

Dans la gauche institutionnelle, les explications des émeutes, lorsqu’il ne s’agit pas tout simplement de traiter les émeutiers de voyous sans conscience, se concentrent le plus souvent sur l’élément racial pour tenter de faire rentrer les événements dans le moule tout prêt de « l’émeute raciale », c’est-à-dire le meurtre d’un homme noir par un policier blanc (probablement), qui débouche sur l’échauffement des esprits chez les jeunes Noirs, constamment harcelés par des vérifications d’identité ['stop and search' : il s'agit d'arrestations et de fouilles], et ainsi de suite.

Il y a certainement du vrai dans cette analyse : les jeunes Noirs ont 26 fois plus de chances de subir une vérification d’identité au hasard que leurs alter-égos blancs, et leur chances de se faire blesser ou tuer par la police sont sans égales.

Dans le Royaume-Uni, comme ailleurs, la pauvreté coïncide fortement avec l’appartenance à une minorité ethnique. D’après l’organisme Oxfam : « 69% des Bangladeshi et des Pakistanais vivent dans la pauvreté au Royaume-Uni, comparés à 20% de la population blanche ». Même si cela ne veut pas dire que la majorité des pauvres au Royaume-Uni est blanche, dans Londres intra-muros, où le mouvement émeutier a commencé, 70% des pauvres font partie des groupes ethniques minoritaires. Nulle coïncidence ici, mais le symptôme d’un système qui utilise le racisme comme arme pour diviser la classe ouvrière afin de préserver les privilèges d’une classe d’élite bourgeoise (majoritairement blanche).

Des problèmes comme la brutalité et le harcèlement policier, le chômage et la pauvreté ne sont pas l’apanage exclusif des minorités ethniques. Ce sont des problèmes touchant toute la classe, qui affectent les sections les plus pauvres et les plus marginalisés de la classe ouvrière et reflètent le mépris avec lequel la police traite les gens du peuple. Cette vérité se vérifie quand on voit la mixité de la composition ethnique des émeutiers.

Un sondage fait pour le compte du Guardian après les émeutes a montré que seul 1% de la population sondée considérait la tension raciale comme une cause, bien que 5% fussent d’avis que la cause était le meurtre de Mark. La vaste majorité des sondés a choisi les explications réactionnaires en termes de « criminalité » (45% des sondés pensent cela, les gens riches optant en général pour cette thèse), ou en termes de « manque de respect dans les familles et les communautés » (28%). La somme des sondés optant pour des explications tant soit peu progressistes ne dépasse pas les 21%. Seuls 8% des sondés sont d’avis que la raison réside dans le manque de travail pour les jeunes. 5% disent que c’est le meurtre par balles de Mark Duggan qui a engendré les premiers désordres à Tottenham, alors que 4% font porter le blâme sur le gouvernement de coalition, 2% sur la police et 2% sur l’état de l’économie.

Bien qu’à un niveau rhétorique, l’establishment britannique ait reconnu le problème du racisme institutionnel et adopté le multi-culturalisme depuis les émeutes des années 1980, peu de choses ont été faites pour s’occuper vraiment du racisme structurel qui traverse la société britannique. La formation au ‘ménagement des susceptibilités’ [‘sensitivity training’ - cf le début du film Hot Fuzz où le personnage principal reprend ses collègues flics avec son langage neutre et non-agressif] et autres initiatives n’ont pas beaucoup changé le racisme policier qui porte sa marque sur l’expérience des Noirs urbains. Cependant, cette explication simpliste, qui voit la race séparément de l’oppression de classe, a peu de pouvoir explicatif pour rendre raison de la totalité de ces quatre nuits d’émeutes.

Pourquoi? Une explication simple dirait que la police ne prend pas assez au sérieux le racisme en son sein. Une explication plus satisfaisante reconnaît que des pourcentages disproportionnés de minorités se rencontrent dans les sections les plus pauvres et marginalisées de la classe ouvrière, et que le rôle central de la police, qui est de faire appliquer les lois qui font fonctionner le capitalisme, aboutit au fait que celle-ci cible cette section qui a le moins à perdre et le plus à gagner en outrepassant ces lois.

 

Source : http://www.wsm.ie/c/london-riots-causes-consequences-anarchist

 

Source : Libération Irlande

 

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