Les chasses à l'homme, un livre de Grégoire Chamayou

Publié le par dan29000

arton499.jpgSi l'on vous dit "chasse à l'homme", de nos jours, l'on pense tout de suite aux sans-papiers, surtout si vous avez été un des spectateurs du film "Welcome". Nous sommes dans un pays où depuis longtemps il ne fait pas vraiment bon avoir une peau bronzée et un  patronyme pas trop gaulois. Banques et administrations dénoncent beaucoup et la police ratisse dans et hors des cités ou à proximité des écoles,  au nom d'une envahissante idéologie sécuritaire.

 

Mais la chasse à l'homme, hélas, existe depuis longtemps, elle remonte même à la nuit des temps et le capitalisme n'a fait que l'étendre et la rationaliser. Et puis en France, on pourrait presque dire qu'elle devient "tendance". La crise économique augmentant et les acquis sociaux régressant dans le même temps, il est de bon ton de chasser. Les sans-papiers sont en tête de peloton, suivis par les porteuses de burqa, les Roms trop voyants dans les banlieues, les porteurs de cagoules ou de casquettes (Morano) et même à France Inter, les humoristes. L'intolérance n'a aucune limite. Dans les lycées et collèges, des proviseurs chassent les jeunes avec des tee-shirts politiquement incorrects, des strings trop voyants, et parfois des piercings qui seraient sans doute incompatibles avec une bonne et sage scolarité !

Nos libertés régressant sans cesse sous la multiplication des lois sécuritaires de Chirac et Sarkozy, la notion de chasse se trouve une nouvelle jeunesse. Certains vont jusqu'à chasser les épiciers, surtout s'ils sont jeunes et habitent Tarnac ! Le ridicule ne tuant plus depuis des lustres...

Si l'on voulait faire un raccourci, les dominants chassent les dominés, et dans les dominés il y a du monde, les esclaves fugitifs, les Peaux Rouges, ou les peaux noires, les pauvres, les exilés, les apatrides, les juifs, et aujourd'hui les palestiniens ou les Roms.

 

Tout cela est bien mis en perspective dans ce livre de Grégoire Chamayou qui est agrégé de philosophie et aussi chercheur à l'Institut Max Planck à  Berlin. Signalons aussi son livre paru en 2008 intitulé "Les corps vils. Expérimenter sur les êtres humains aux XVIIIe et XIXe siècles". Car en réalité il s'agit de cela, d'humanité, celle des proies. On ne leur refuse pas l'humanité, mais cela n'est pas tout  à fait la même humanité que le dominant. Il y a comme une ligne de démarcation parmi les êtres humains. Les théoriciens de la "Suprématie blanche" aux USA où l'on trouvait bon nombre de membres du KKK, l'expliquaient très bien, il y a des hommes qui sont un peu moins humains que d'autres, les noirs par exemple !

En de courts et brillants chapitres l'auteur survole l'histoire du monde en commençant par les Grecs, puis la Genèse, avec Nemrod, fondateur de Babel et premier roi connu, pour arriver ensuite à la "très sainte inquisition" qui sévit longtemps avec ses tortures et ses bûchers au nom de Dieu. Saint Thomas pensait que les hérétiques devaient non seulement être séparés de l'Eglise par l'excommunication mais aussi être ôtés du monde par la mort. Certes les religions n'eurent jamais le monopole de cette pratique de la chasse. Les pouvoirs royaux la pratiquaient également nous remémore l'auteur à juste titre.

Un chapitre entier est consacré aux Indiens. Les Espagnols et les Portugais furent les grands spécialistes de cette chasse abominable. Difficile de résister à une citation de Voltaire dans "Essai sur les moeurs" :

 

"On allait à la chasse des hommes avec des chiens. Ces malheureux sauvages, presque nus et sans arms, étaient poursuivis comme des daims dans le fond des forêts, dévorés par les dogues, et tués à coups de fusil."

 

No comment.

 

Seul petit défaut du livre, le choix de regrouper les notes en fin de volume, notes très utiles et abondantes, obligeant à des sauts incessants...ou à faire l'impasse ! Les notes en bas de pages sont souvent plus aisées pour les lecteurs.

Au fil des chapitres sont passés en revue la dialectique passionnante du chasseur et du chassé, les chasses aux pauvres, les chasses policières, les chasses aux étrangers, aux juifs, aux hommes illégaux.

En fin de volume, l'auteur nous enseigne que l'actuelle xénophobie d'Etat a certes rompu avec les chasses d'extermination du racisme biologique, mais réactive certains traits des anciennes chasses de proscription avec les politiques d'illégalisation des migrants. Il suffit de se promener une journée à Calais pour comprendre, malgré la disparition de la "jungle".

En post-scriptum l'auteur fait allusion aux chasses aux immigrés saisonniers de Rosarno en Italie l'an passé.

Etrangement j'achève cet article alors que les médias nous parlent, maladroitement, des heurts entre deux communautés dans le quartier de Belleville à Paris lors d'une fin de manifestation où des éléments fascistes du "Bloc identitaire" soufflent sur les braises, attisant les haines.

Un livre particulièrement riche, permettant de réfléchir à un des visages haineux du capitalisme. Nous ne pouvons que le recommander chaudement.

 

Dan29000

 

LES CHASSES A L'HOMME

histoire et philosophie du pouvoir cynégétique 

Grégoire Chamayou

Editions La fabrique

2010 / 246 p / 13 euros 

 

Publié dans lectures

Commenter cet article